CHAPITRE XIY
FRANÇOIS I" ET LA LIGUE DE SMALKALDE, { loiO). — DIÈTE ET COLLOQUE DE RATISBONNE (1541).
Pour rendre la paix à la Chrétienté et retirer aux Protestants l'appui de la France, l'Empereur, depuis la trêve de Nice, faisait tous ses etibrts pour gagner l'amitié et la confiance de François I".
Avant de quitter l'Espagne, il remit à son fils une instruction où il lui traçait la ligne politique qu'il désirait lui voir suivre dans le cas 011 il viendrait à mourir. « Quant à ce qui concerne le roi de France, » écrit-il, « Dieu sait que nous n'avons rien fait pour provoquer les guerres que nous avons eues ensemble, et que nous avons toujours hautement déploré les maux qui en ont été la suite, employant tous les moyens en notre pouvoir pour conclure la pax. » Il recommande à Philippe d'entretenir et de consolider la bonne amitié rétablie : « Oublie entièrement toutes les choses qui se sont passées entre le dit roi et nous, tenant que le Créateur l'a ainsi permis, et l'imputant au malheur des temps. » Il annonce l'intention, en se rendant en Flandre, de visiter son ancien rival, pour gagner plus aisément son amitié et s'entretenir avec lui des intérêts généraux de la Chrétienté. Il songea faire épouser au duc d'Orléans, second fils de François I", sa fille Marie et veut donner les provinces dd Flandre en douaire aux jeunes époux, rappelant qu'avant de mourir la reine Isabelle, mère de Philippe, avait approuvé ce projet. De plus, pour resserrer encore davantage ses liens avec la France, il se propose de demander à François la main d'une de ses filles pour le second fils de Ferdinand, auquel il céderaitalors le Milanais. Et afin que, par rapport à la Navarre, tout motif de dissentiment soit écarté, il conseille à son fils d'épouser l'héritière de ce royaume : « Et est notre intention, en traitant les alliances susdites, toujours jointement articuler le remède et provision des affaires publiques de la Chré-
492 NÉGOCIATIONS DK l'eMPEREUR AVEC FRANÇOIS V\ 1540.
tienté, tant de la pacification et rt'^duction des desvoyés de notre trèss aincte foy que contre le Turc ^. »
Ferdinand, qui se rendit en Flandre pour s'entendre sur toutes ces questions avec Charles-Quint, ne donna point les mains au projet de mariageentre son fils et une princesse de France, et se montra très opposé à la cession du Milanais, car il avait toutes les raisons du mondcde se méfier de François I", qu'il savait d'intelligence avec les Turcs. L'Empereur, cependant, autant que la chose dépendait de lui, agit dans le sens de son instruction à Philippe. Le 24 mai 1540;, il chargea ses ambassadeurs à la cour de France de proposer au roi, pour le duc d'Orléans, la main de sa fille Marie, s'engageant à céder en ce cas au prince français les Pays-Bas, la Bourgogne, Charleroi; ainsi que le duché de Gueldre et le comté de Ziitphen, dès qu'avec le secours de la France ces territoires auraient été repris au duc de Clèves. D3 tous ces pays, on pouvait, disait-il, former l'un des plus beaux royaumes de la Chrétienté. De plus, il offrait d'abandonner tous ses droits sur le duché de Bourgogne, pourvu que le roi, de son côté, cessât de revendiquer le Milanais et rendît au duc de Savoie les pays qu'il lui avait injustement ravis '-.
Mais François ne voulut renoncer ni à ses droits de suzerain sur le Milanais, ni aux fiefs d'Empire du Piémont et de la Savoie qu'il s'était injustement appropriés. Il repoussa nettement cette dernière proposition. Quant aux Flandres, il exigeait avant toute chose que ses droits sur le Milanais fussent reconnus par des traités positifs ^. « On m'a repris Milan contre toute justice, » dit-il au nonce Ardinghello qui, de la part du Pape, le pressait d'accepter les offres de l'Empereur, « et j'en exige dès maintenant la restitution en faveur de mon fils ^. »
En juin 1540, les négociations se rompirent, et l'ambassadeur de Charles lui mandait « qu'à la cour de France on tenait détrangcs propos sur le compte de l'Empereur, et qu'on semblait avoir l'intention de lui nuire le plus possible. « Auprès des F"'rançais, » écrivait Ferdinand au mois de juin à sa sœur Marie, « ni le bons sens ni riionnételé ne servent de rien ; si ces moyens eussent été de quelque utilité, l'Empereur pourrait se vanter de les avoir plus que suffisamment employés. » « Je crains qu'avec la France les choses n'aillent de mal en pis ; ni le roi, ni ses serviteurs et amis,
' / nslriicL'ion de Vcn.pcrc'iir C/iarles-Qiihil, etc. Madrid, 1539, 5 nov. Voyez Wkiss, t. 11 p. 549-5Ö1.
- Charles-Quilii à Honvalot, voy. Wi:iss, t. 11, p. 562-572. Yoy. la lettre de l'Empereur à François l'^ dans Lenz, Corresjmndcnz, t. 11, p. ;W.)-JlU.
^ Intslruclion el résolulion ro//r;/t'Ä',daiis liiuiKii, t. 1, p. ;jl)9-5!22.
' Voy. BuciioLTZ, t. IV, p. 387-388.
NÉGOCIATIONS D ES AL L lÉ S A V E C LA FRANCE. 1540, 493
avec lesquels nous avons affaire tous les jours, ne valent grand' chose, et l'on ne peut guère s'attendre à les voir s'amender dans leurs vieux jours *. «
A l'époque même de ces négociations, François F-' s'était encore rapproché des Alliés. Par l'entremise de Guillaume du Bellay, il avaitfait savoir aux bourgeoisde Strasbourgqu'il avait renoncéà s'allier avec Charles-Quint, et qu'en tout cas jamais il ne s'entendrait avec lui contre eux'^. Pour savoir au juste la vérité sur ce point, l'Électeur de Saxe, le 2i juin, pressait le Conseil de Strasbourg de s'informer exacteraen t auprès de « l'homme de France » si la scission entre « les deux grands chefs » était réelle et des moyensqu'il lui conseillait de prendre pour arriver à une entente cordiale avec la France. » L'Electeur ne voulait envoyer une ambassade à François qu'après la réponse reçue : « Sans celte précaution^, » écrit-il à Philippe de Hesse, « il nous en arriverait comme autrefois, lorsque tous deux nous avons envoyé les nôtres vers le roi et qu'au moment où nous pensions être avec lui dans les rapports les plus amicaux, les événements ont pris une tournure inattendue, ce dont notre partie adverse se fit gloire avec grande insolence 3. »
A la conférence religieuse d'Haguenau, Calvin et Sturm, députés de Strasbourg, soutinrent avec zèle les intérêts de François P"" auprès des membres d'Empire protestants. Aussi Calvin reçut-il une lettre de remerciement de Marguerite de Navarre, sœur du roi, avec laquelle il était entré en relation par l'entremise de son ami Sleidan. François P' priait Calvin de vouloir bien, à l'avenir, continuer ses bons oftices à la couronne de France ^. Jean Sleidan, originaire de Sleida, dans le pays de Cologne, et futur historien de la Ligne de Smalkalde, était, ainsi que Jacques Sturm, pensionné par le roi deFrance, et avait été chargé par lui d'empêcher le plus qu il le pourrait un rapprochement entre les Alliés et l'Empereur. Il devait aussi obtenir du Landgrave qu'il pressât les Alliés de s'unir à la France s. Bucer assurait que Sleidan « était fort bon chrétien et ne demandait pas mieux que d'aider Philippe à mettre l'Antéchrist, c'est-à-dire le Pape, « hors du jeu ^. j> Un autre envoyé de François affirmait à Haguenau aux conseillers de Hesse que son maître faisait les plus sincères efforts pour remettre l'harmonie entre les membres du Saint-Empire, et qu'il désirait
* Voy. BucHOLTz.t. IV, p. 39Ö.
* Seckendokf, t. m, p. 258.
^ Neudecker, Urkunden, p. 547.
* Lettre de Marguerite de Navarre à Calvin, 25 juillet 1.^40, CalvhiiOpp., t. XI, p. 62. Voy. Kampscuulte, Calvini, t. I, p. 331-332.
^ Schmidt, J. Sturm, p. 49-30. B.4U.mg.\rte\, Sleidan, p. o4-o8. ° Voy. Lenz, t. II, p. 4 ; voy. Bausigarten, p. 59.
494 PHILIPPE DE HESSI-. SE RAPPROCHE KE L'EMPEREÜR. loiO.
passionnément sauver la libeité germanique. <f II offrait de donner de plus amples détails sur les intentions du roi, son maître, à une personne de confiance que pourrait désigner Philippe *. Celuici ne tarda pas à lui faire savoir « que la démarche tentée auprès de lui lui agréait fort ; qu'il était « très disposé » à s'entendre amicalement avec François I""" et comptait envoyer prochainement un ambassadeur en France; il pria le délégué français de vouloir bien lui dire nettement si le roi désirait entrer en relation avec un ou plusieurs princes d'Allemagne "-^.
Mais il faisait en même temps savoir à l'Électeur de Saxe, qui le poussait à l'allif-nce française, qu'il ne s'y déciderait qu'à la condition d'être sûr de l'appui de la Ligue dans l'affaire de son double mariage ^. Écrivant à Bucer, il se plaint de l'ingratitude du roi de France : « Lorsque l'Empereur était en guerre avec lui, nous sommes resté neutre, nous n'avons fourni aucun secours contre les Français, et par deux fois nous envoyâmes des lansquenets rejoindre l'armée royale, ce qui alors n'était pas un mince service, et fit grand tort à nos propres expéditions sur le Rhin et ailleurs. Cependant jamais le Français ne nous en a témoigné la moindre reconnaissance*. »
Pour se mettre dans les bonnes grâces de l'Empereur, Philippe ne se faisait point scrupule de l'avertir des intrigues du roi avec les princes protestants. Au mois d'octobre, il chargea le docteur Siebert de Löwen berg de porter à Granvelle un message secret. Granvelle étant alors absent, le conseiller impérial Cornélius Scepper, entra en relation avec Siebert par l'ordre de Charles-Quint. Philippe faisait savoir à l'Empereur que, s'il voulait lui rendre ses bonnes grâces et pardonner ses anciens torts, il serait à l'avenir son fidèle serviteur, en temps de guerre comme en temps de paix, et lui fournirait des secours contre le Turc et contre ses autres ennemis du dehors. Siebert révéla de plus à Charles que l'Électeur de Saxe et d'autres membres d'Empire avaient, au mois de juillet dernier, envoyé une ambassade à François le"" et sollicité son alliance, « et qu'il n'avait tenu qu'audit Landgrave que ladite alliance n'ait esté pièce conclue et parachevée, et se trouvait journellement pressé de ses complices pour la conclure''. » Philippe,
'Dépêche des conseillers de liesse, 23 juin lo40, dans Nrudecker, Urkunden, p. SU 1-503.
- Dépèciie du I^andgrave, 15 juin l.j40, voy. Neudecker, Urkunden, p. 545.
»Lenz. 1. 1, p. 491.
< A lîucer, .T déc. loiO, voy. Li-.\z, I . I, p. 25i-.
' « Que ne tenait que audit Luntgrave seul que ladite alliance n'avait esté pièce concluyte et parachevée, etse trouvait journellement pressé de -ses complices pour la conciuyre. "