PHILIPPE DE HESSE SE RAPPROCHE DE L'EMPEREUR
« convaincu desintcntionsdébonnaires etpacilîquesde l'Empereur,» offrait de lui révéler les secrètes prati(|ues du roi de France, Sceppcr, plein de joie de ces ouvertures, écrivait à Granvelle : « Il semble, en vérité, que Dieu ait converti le prince de Hesse». » Le 28 octobre, Sicbert reçut la réponse de Charles-Quint : L'expérience du passé prouvait surabondamment, lui mandait l'Empereur, que jamais il n'avait été incliné à des mesures de rigueur envers les princes protestants, et que tous ses efforts n'avaient eu qu'un unique but, le rétablissement de la paix et de la concorde. Si donc le Landgrave persévérait dansses bonnes intentions, il pourrait s'expliquer plus à loisir avec Granvelle, pendant la Diète qui allait s'ouvrir à Worms -.
A la fin de novembre, en effet, des pourparlers furent entamés à Worms, entre Granvelle, Siebert et le chancelier de Hesse Feige. Tous deux firent connaître au ministre impérial à quelles conditions leur maître désirait faire la paix. En premier lieu, dans l'affaire du double mariage, le secret devait être gardé. Granvelle se montra très conciliant et donna verbalement àlMiilippe, au nom de l'Empereur et de Ferdinand, l'assurance d'un pardon entier. Il dit à Feige qu'à son avis Philippe ferait bien de venir à Ratisbonne: « Là toutes les afïaircs pourraient être directement traitées avec Sa Majesté Impériale, »lui «Jit-il, « et je suis persuadé que Votre Grâce s'en retournerait pleinement satisfaite ^. »
Mais pendant ces négociations, le Landgrave changea soudain d'avis.
François I"lui ayant de nouveau fait proposer son alliance (( dans l'intarôt de la liberté germanique, » il lui fit dire que cette question pourrait être plus commodément traitée aux prochains états de la Ligue ^. Le 30 décembre, il écrivait à Bucer: « Nous n'avons pas voulu repousser tout à fait l'ambassade française, mais la difficulté c'est de nous dégager habilement de l'affaire entamée avec Granvelle -^ »
« Après tout le tapage causé par le bruit de mon second mariage, » écrivait Philippe à Christian de Danemark, le 6 janvier lo4I, (( le roi de France ne nous a pas fait une question; il nous a
' Relation de Cornelias Scepper à Granvelle, 25 oct. 1540, accompagnée d'un mémoire sur ses négociations secrètes avec les chargés de pouvoir du Landgrave ; voy. BucHOLTZ, Urkundenband, p. 256-262.
* Projet de réponse, 28 oct. 1540. Voy. Bücholtz, p. 140-141.
•' Pour plus de dctailssur ces négociations, voy. Lenz, t. Lp- oOr.*-S29.
* « De fœderis oblatione agendum esse in proximo fœderatorum couventu. » Seckkndorf, t. m, p. 259.
5LENZ,t. 1, p. 287.
/i9ü DIÈTE DE R ATISBONNE. 1541.
fait récemment des propositions d'alliance, mais nous n'avons encore rien répondu de positif, car il faut premièrement nous débarrasser des négociations entamées avec Sa Majesté Impériale '. » C'est dans ces dispositions d'esprit que Philippe se rendit à Ratisbonnc.
Le 23 février 1541. l'Empereur, « en très médiocre équipage » et accompagné d'une suite peu nombreuse, lit son entrée à Ratisbonnc. « Plusieurs m'ont assuré, » écrit un témoin oculaire, « que son cheval était beau entre tous, mais son vêtement était des plus simples -. »
A son grand mécontentement, les membres d'Empire, selon leur vieille coutume, « mirent tant de temps à arriver 3, » que la Diète no put s'ouvrir que le 5 avril. Charles n'avait rien oublié pour ôter à l'Électeur de Saxe tout prétexte de s'abstenir. Les procès de la Chambre Impériale en matière religieuse avaient été abrogés, la sentence du ban prononcée contre Minden et Goslar, annulée. Jean Frédéric avait reçu de l'Empereur une invitation pressante et personnelle, ainsi que la permission de retourner chez lui s'il le désirait avantlafinde la session, permission qui, d'après un constant usage, ne pouvait être donnée que par l'Empereur.
Mais Jean Frédéric n'avait aucune envie de se rendre à la Diète ; il était sur le point d'assaillir l'évêché de Naumbourg-Zeitz'', et ne pouvait en aucune façon s'absenter.
« Se montrer obéissant envers l'Empereur, » lui écrivait Luther, < serait un devoir si nous avions affaire à un légitime souverain; mais Charles ne l'est point; c'est le démon de Mayence (\m gouverne en sa place, démon dont l'astuce est sans égale, et dont les courtisans sont aussi pervertis que leur maître ^. »
L'archevêque Albert de Mayence célébra dans la cathédrale la
' Voy. Lenz. t. I, p. 495, note. Lorsque le roi de France, de mœurs si légères et qui vivait dans l'habitude de l'adultère, entendit parler de « l'atïaire, »c'est-àdire de la bigamie du Landgrave, il se prit à rire : « S'il fallait proscrire tous ceux qui commettent un crime semblable au sien, où en serais-je? Voilà qui ne changera rien à mes projets I Les Protestants,» ajouta-t-il, « peuvent m'envoyer leur ambassade; en deux jours tout sera terminé fait et conclu. » Hucer à Philippe, 14 déc. l.jiU. Voy. Lenz, t. I, p. 27Ü. Voy. IIassencamp, t. I, p. 472.
- Wilumann', C/iroiiik, p. lüö, voy. p. 17ö, 18Ü.
^ Voy. la lettre de Calvin à Farel, datée du 11 mars 1541. Calvinl Opp., U XI, p. 172-173.
' Voy. sur ce sujet le chapitre XVI de ce livre.
'■> Voy. DE "Wette, t. V, p. 355-.%iJ.
grand'messe d'usage à l'ouverture des assemblées d'Empire. II eut à subir mille outrages et railleries insultantes. Une foule immense remplissait le dôme. Pendant le service divin, ceux de Smalkalde se conduisirent d'une manière tellement indécente qu'on ne pourrait en croire ses oreilles si je le racontais. »
« Les choses continuèrent ainsi tout le temps que dura la Diète. Le culte et les cérémonies de l'Église furent l'objet d'étranges railleries. » L'Empereur, le jeudi saint, pendant la cérémonie du lavement des pieds, put entendre les insolents quolibets du peuple. Les processions en usage pendant la semaine sainte furent mo(|uées. « Plein de dignité et de modération, Charles, au milieu de tant de princes plongés dans lorgie et la débauche, semblait un véritable agneau au milieu des loups. En somme, il était facile de s'apercevoir dans quelle grossièreté de mœurs grands et petits étaient tombés, car rien n'était plus respecté. En revanche, on ne se laissait point de disputer sur la religion, ce qui ne servait qu'à lui ôter le respect qui lui est dû, car il semblait qu'il n'y eût plus en elle rien d'inattaquable *. »
Envers les membres d'Empire et les théologiens protestants, l'Empereur se comportaavec la plus grande urbanité et douceur. MélanchthoD admirait le calme et la noblesse de son attitude, et paraissait convaincu de la droiture de ses intentions 2.
Lorsque les ducs de Bavière soutinrent, au conseil, la nécessité de combattre les Protestants par les armes, Charles leur répondit nettement que l'argent lui manquait pour une pareille entreprise; mais qu'en eiit-il été abondamment pourvu, jamais il ne l'emploierait pour une guerre qui promettait d'être d'autant plus acharnée que les Allemands y auraient à combattre des Allemands; d'ailleurs il était convaincu de son inutilité, et que, même vaincus, les Protestants ne céderaient point, et ne manqueraient pas d'appeler à leur secours les Français ou les Turcs 3.
* WiDMANN, Chronik, p. 168-178, 183. — Gemeiner, Reformation, p. 109. * Aufzeichnungen von 154Î, voy. plus haut, p. 19, note 1.
- Voy. la lettre de Mélanchthon, Corp. Reform., t. IV, p. 141-142, 146, 148. Bucer, lui non plus, ne mettait pas en doute les dispositions pacifiques de l'Empereur. Voy. sa lettre du lU janv. 1541 à Joachim II de Brandebourg. Lenz, t. I, p. 531. Le nonce Morone exprimait quelque inquiétude au sujet des trop grands égards montrés aux Protestants : « L'Empereur, » disail-il, « s'en remet entièrement à ses ministres pour les choses de la religion, et dans beaucou() de questions débattues ne comprend peut-être absolument rien. » Morone à Faruèse, Ratisbonne, io fév. 1341. Uittrigh, Reges ten, p. 149, n" 577.
^ Lettre du chargé d'alîaires Claudius, 3 avril 1541. dans Reynald, ad a. i34t n*4... « Atque ita omue gerendi belli pro religione coasilium abjecisse. » Voy. Winter, t. 11, p. 98. L'Empereur confia à Goutarini qu'il ne voulait point se liguer avec des Catholiques comine l'étaient les ducs de Bavière ; que ces princes
*Ö8 Dl KTE DE n ATISBONNR. lo41.
Les délégués du Pape, Goutarini etMorone, étaient persuadés que ce n'était point le zèle pour la religion qui poussait les ducs de Bavière à la guerre , mais bien plutôt le désir d'acquérir de l'importance. « Ils se sont aperçus, » écrivait Gontarini à Rome, « de la grande position que le Landgrave et l'Électeur se sont laite en se niellant à la tête des Luthériens; ils voudraient, en se posant en chefs du parti catholique, obtenir le même avantage; n'ayant point d'argent, ils seraient bien aises de se mettre en campagne avec celui du Pape et du clergé allcniaud*. » « Les Bavarois entretiennent des relations avec les deux, camps. » « On ne peut se lier à eux, » disait Ferdinand, « car leurs voies sont tortueuses. » Pendant qu'ils pressaient l'Empereur d'adopter des mesures violentes et présentaient au conseil des princes un réquisitoire plein de fiel contre les Protestants, Eck, leur plus intime confident, conseillait au Landgrave de repousser toutes les propositions de paix qui lui seraient faites, assurant que les Gatlioliqiies elles Protestants agiraient beaucoup plus dans leur iutérêt, eu se passant de l'intervention de Gharles-Quint pour former entre eux une ligue redoutable -.
François I«^"" suivait une politique tout aussi loyale. Aussi appelait-il Eck « son très cher et bon ami ^. » Déjà, en juillet 1540, il avait dit à TElccteur de Saxe que non seulement les princes protestants, mais aussi les princes catholiques feraient bien de se mettre d'accord, puis de s'allier à la France, et que la première chose à faire était de gagner l'archevêque de Gologne et l'Électeur palatin ^. Jl eût voulu voir tous les princes allemands se liguer sous le protectorat français pour le maintien de la « liberté allemande^"'. »
ne cessaient de spolier l'Égiise sous divers prétextes, et qu'il entendait bien n'être pas entraîné contre sa volonté dans une guerre dont rinlérôl personnel était le seul mobile. La grande chose à faire, c'était de refouler les Turcs, et il ne trouvait personne pour l'aider. Chacun ne cherchait que son iutérêt; il finirait par être force d'agir de même. Dittiuch, lier/estp», p. 199-200.
' i*ASToii,r««/aw(/, p. '2'.]. DviTUicu, I{t'(/('sl('n, \>. llil-lC2, u° 642. Lettrede Coiitarini, l'i juin lîiil, p. ^39. Les dépéchesde Moione montrent sous un aspect tout nouveau la politique alors suivie par le chancelier Granvelle, et donnent de curieux détails sur les intrigues des chefs tlu parti calliolique. Voy. DirTiiicii, ll/sloi'. Jalirbiich der Oorres-Ccaellsc/ia/ï, 1S8;3, p. iOl et suiv.
' Eck fit cette proposition peu de temps après l'ouverture de la Diète. Lettre de l'Electeur de Saxe, 13 juillet loi!, dans Ni;udeckkk, Acle/istiic/cc, p. 269.
'■> Le 13 février lull. Vov. Stü.mi'i-, p. 238.
* Communications du charge d'affaires hessois à Cornélius Scepper. BuchültZ, Urkundcitbanil, p. 2')7, 201.
■' En Allemagne, écrivait le vénitien (îiustiniani en Ifill, dominait la crainte « che casa d'Austria è eutenta alla monarchia ilella Germania... che sua maestà cesarea si vuol farc libero signore délia Germania et dell' Italia con consenlimenlo di Francia.» «Tutti i princi|)i germanici.parlando univcrsalmente sonocontrari alla grandez.'.a di Cesare; et per tal cagione h;inno favorilo o difeso questa setla lulherana erelica, non perché zclus lidei li mova, ma perche con la religione
DIÈTE DE R ATISBONNE. 1541. 499
Il fit des offres si avantageuses à Georges de laPlanitz,que l'Électeur de Saxe lui avait envoyé en ambassade pendant la Diète d Ratisbonne^ que Jean-Frédéric écrivait à Philippe de Hesse : « Nous ne doutons pas que nous n'ayons désormais un rempart solide et sûr contre tous nos ennemis dans la protection de Sa Majesté Royale^. »
François avait envoyé deux ambassadeurs à la Diète. L'un était chargé d'empêcher, autant qu'il le pourrait, un rapprochement entre les Protestants et l'Empereur; l'autre, de poursuivre le même but auprès des Catholiques. A Paris, le roi exprimait la crainte que le nonce Gontarini ne fit trop de concessions aux Protestants. A l'entendre, la faiblesse du prélat faisait courir grand péril au Pape et à l'Église. Il se disait prêt à donner sa vie et toutes les richesses de son royaume pour la défense du Saint-Siège et pour l'Église catholique; et cependant, à la même date, il faisait dire aux Protestants que leur doctrine ne lui déplaisait point, et leur annonçait qu'il avait invité Mélanchthon à venir l'entretenir à Paris au sujet de la religion -.
(( Le plus grand service que vous puissiez me rendre, » écrivait-il à l'un de ses ambassadeurs, « c'est d'empêcher, autant que vous le pourrez qu'à fiatisbonne rien n'arrive et ne soit conclu qui puisse servir les intérêts et la grandeur de l'Empereur ou du roi romain^. » Bien qu'il se fût emparé par un attentat contraire à toute justice du fief impérial de Savoie, il prétendait obtenir siège et voix à la Diète au même titre que les princes d'Empire, et réclamait à ce sujet l'appui des Protestants.
Mais en dépit de tous ses efforts pour entretenir et accroître les dissensions religieuses et, par elles, la faiblesse de l'Empire, si la concorde ne put se faire à Ratisbonne, la faute ne doit pas lui en être uniquement imputée. L'Électeur de Saxe, lui non plus, n'en est pas responsable, malgré l'horreur qu'il ressentait à l'idée de tout rapprochement avec les Catholiques * « incendiaires et idolâtres 3. »
hanno voluto tirar nell' opinione loro tutti i popoli contro questi due gran fratelli de' quali molto temono. » Albkki, sér. 1, vol. 2, p. 130-133.
* Lettre du 13 juillet 1341 à Philippe de Hesse. Voy. Neudeckër, Actenstiicke, p. 269.
* Ranke, P'àpsle, t. I, p. 167. Voy. le message envoyé par Gontarini au roi de France, dans Dittrich, Rer/esten, p. 318-319. — Pastor, Reunionsbestrebungen, p. 251. SüGENHElM, t. I, p. Si-85.
^ Dépêche du 13 juin 1.340 (1541). Voy. Gapefigüe, François P' et la Renaissance, t. IV, p. 128, note.
* Helalion de l'ambassadeur de Saxe du 11 iuillet 1311. Voy. Seckendorf, t. III, 5. 36Ö.
^ J' Voy. Pastor, p. 261, 264. Le secrétaire de Gontarini accusait François I^' et 'Electeur d'avoir fait échouera dessein les tentatives de réunion. Eux surtout,
■ crit-il, s'étaient plu à semer la zizanie parmi les théologiens et avaient empêché luou s'accordât sur aucun article. Voy. Pastor, p. 251.
Si la concorde échoua, il faut en chercher la raison dans des causes bien autrement profondes i.
Les ministres et les conseillers de l'Empereur envisageaientia situation à un point de vue « beaucoup trop humain, » et ne voyaient dans les questions religieuses que des intérêts purement politiques. Granvelle surtout ne se souciait aucunement de religion; du côté catholique, on se méfiait avec raison de ses « intrigues impies '^. » Gomme l'avait fait à Francfort l'archevêque de Lund 3, Granvelle, à Ratisbonne, insinuait aux Protestants que, si l'on faisait la paix, l'Empereur « n'aurait plus aucun égard ni pour le Pape, ni pour les Catholiques et que, devenu le plus puissant monarquede la Chrétienlé, il ne songerait plus qu'à ses intérêts et ne ménagerait personne. » 11 espérait empêcher la concorde, tout en prenant bien garde de paraître trop pencher vers les Protestants, de peur d'éveiller les méfiances catholiques. » « Laissez-moi faire, » disait-il à Feige, « vous me poussez toujours à me compromettre. Ne voyez-vous pas que, le jour où je serais soupçonné, je ne pourrais plus rien pour vous^? »
Aussi les Protestants fondaient-ils les plus belles espérances sur (( un ministre ausssi honnête. » L'Empereur l'ayant désigné pour présider le colloque religieux qui allait s'ouvrir et lui ayant adjoint le comte palatin Frédéric, comme lui favorable en secret aux nouvelles doctrines, ils en eurent beaucoup de joie. « Le duc Frédéric et le ministre Granvelle viennent d'être nommés présidents de la conférence, » écrivait le jour de l'ouverture de l'assemblée le duc Christophe de Wurtemberg à sa mère ; » « espérons que nous serons tous un jour luthériens ^. »
Du côté catholique, l'Empereur nomma « collocuteurs » les théologiens Eck, Jules Ptlug et Jean Gropper; du côté protestant, Mélanchthon, Bucer et Pistorius de Nidda. Prenant pour base des discussions un exposé de doctrine présenté par l'Empereur et désigné depuis sous le nom de Livre de Ratisbonne 6, on parvint à s'accorder sur une définition ambiguë de la justification; mais cet accord, au fond peu sincère, ne servit qu'à masquer pour un peu de temps un dissentiment profond; sur divers autres points, on feignit aussi d'être d'accord.
' Voy. sur les délibérations religieuses les renseignements intéressants et consciencieux l'ournis par Ditthicii, Gasparo Contarini, p. 550-772.
» Voy. HucHOLTz, t. V, p. i}87, note.
^ Voy. plus haut, p. 4;2ü.
< Voy. la remarquable relation de Feige datée du î<0 décembre 1540, dans Lenz, t. 1, p. 524-025. Voy. aussi la relation du 23 dcc, p. 520.
'■' llEYD, t. 111, p. 23Ö.
" Voy. Pastoh, ReanionibesIrebuiKjeiL, p. 234-241. Dittkich, Gasparo Contarini, p. OOy et suiv., et p. 724 et suiv.
Mais sur la notion de l'Église, sur la Papauté, les conciles, l'Eucharistie, le canon de la messe, la concorde fut aussi impossible à établir qu'à Augsbourg en 1330 1. Eck, d'une main ferme, déchira le frêle lien qui semblait réunir les deux partis, et s'acquit ainsi des droits à la reconnaissance des Catholiques. Les hommes « du juste milieu, » catholiques ou protestants, jouèrent en cette occasion un rôle pitoyable. « Mélanchthon et Bucer, » écrivait Calvin le 12 mai, « dressent des définitions à double sens et toutes fardées sur la transsubstantiation, et cherchent à éblouir leurs adversaires par de belles paroles. Ils ne craignent pas l'ambiguïté, bien qu'il n'y ait rien de plus détestable au monde -. » Luther rangeait Bucer parmi « ces faux frères qui, semblables à Judas, sont plus dangereux que les pires ennemis 3. » « H n'y a point de milieu, et les belles phrases ne servent de rien, » répétait Jean Eck; « celui qui prétend rester attaché à la foi de l'Église doit accepter le Pape et les Conciles, et croire tout ce que croit l'Église romaine. Tout le reste n'est que fumée, et cent ans de discussions ne changeraient point les choses ^. »
La tentative d'union de Ratisbonne échoua comme tant d'autres, et il n'en pouvait être autrement. La faute n'en doit pas être imputée à tel ou tel personnage : elle est au fond même de la question; elle gît dans l'impossibilité d'accorder entre eux des principes absolument incompatibles.
Le colloque de Ratisbonne tourna à l'avantage des Protestants, auxquels il fournit l'occasion de propager leurs doctrines. Il discrédita, au contraire, la cause catholique, parce qu'il put faire supposer que des points dogmatiques, depuis longtemps définis par l'Église, avaient besoin du contrôle de juges laïques. « Ces conférences religieuses, qu'elles soient privées ou publiques, » dit l'archevêque de Vienne, Nauséa, dans un Mémoire rédigé pour Ferdinand, « livrent la religion chrétienne à la risée des na-
1 Voy. plus haut p. 193. Albert Pighius disait avec raison : De ecclesia non est levis nec parvi momeuti adversariorum a nobis dissensio, ut de qua una si rede conveniremus, facile tolleretur, quicquid est reliquum inter nos dissensionis et controversicTe. » — Voy. Varrextrapp, /fej-wa«« von \Vie(l,p. 116-117.
^ Calvud 0pp., t. XI, p. 217. Voy. Hexry, t. I, p. 370.
^ Auchaucelier de Saxe Brück, commencement d'avril loil, voy. de Wette, t. V> p. 330-340.
■* * S'il faut en croire les Aufzeichnungen, c'est ainsi qu'il s'e.tprimait vis-àvis de beaucoup de ses amis lors de la maladie qu'il fit pendant la Diète. Eck jugeait tout aussi sévèrement que Luther le Livre de Ratisbonne » « Is miser et iufelix liber obtrusus est Imperatori, cui ego ut iudocto contradixi. » 11 parlait souvent de la « tragédie de Ratisbonne. » Voy. Wieuema.x.v, Johann Eck, p. 312.
502 DIKTE DE RATlSnONNE. 1541.
tions étrangères, des incrédules et des infidèles, et l'exposent à d'innombrables ontrag:es^ »
« Parmi les Catholiques, personne ne mettait en doute les intentions loyales de l'Empereur; mais Charles, à Ratisbonne, n'avait aucune liberté d'action; d'ailleurs il manquait d'expérience et d'habileté dès qu'il s'agissait des affaires d'Allemagne, du caractère et de l'esprit allemand. Il n'avait Jamais compris la portée de la scission qui s'était produite ni la gravité de la révolution politico-religieuse à laquelle il assistait. Granvelle, Naves et Lund, « ses trois mauvais génies, » comme les appelait le vice-chancelier Held, s'efforçaient de lui persuader qu'il pourrait aisément venir à bout des réfractaires au moyen de conférences, bien que rinelficacité de semblables remèdes lut depuis longtemps prouvée. Ces trois funestes conseillers le poussèrent à assumer, dans les choses religieuses, un pouvoir qni ne lui appartenait point, et le décidèrent à entrer dans déplus amples pourparlers avec Joachim de Brandebourg et le Landgrave de Hesse. Aies entendre, ces deux personnages avaient les meilleures intentions du monde; ils étaient tout disposés à faire des concessions v et voulaient se conduire à l'avenir en vrais et fidèles serviteurs 2. » Philippe, tremblant que son double mariage ne lui attirât quelque jour une fâcheuse affaire, avait de bonnes raisons pour jouer le dévouement.
Dans un traité secret conclu avec l'Empereur, le 3 juin, le Landgrave s'engagea à favoriser, autant qu'il le pourrait pondant la Diète, les intérêts de la concorde; à prendre le parti de l'Empereur dans toutes les assemblées d'Empire; à reconnaître Ferdinand pour roi romain après la mort de Charles-Quint ; à n'entrer dans aucune alliance avec la France, l'Angleterre ou d'autres puissances étrangères; à ne jamais souffrir que les potentats étrangers, non plus que le duc de Clèves, fussent admis dans la Ligue de Smalkalde. Do plus, il promit do rester neutre dans l'affaire du duché de Gueldre, et d'empêcher que ses hommes de guerre ou ceux d'autres pays allemands ne prissent du service à l'étranger contre l'Empereur, ou contre sa sœur, la gouvernante des Pays-Bas. En revanche, Charles le prit « sous sa particulière protection, lui et tous ses domaines, » lui remettant et pardonnant tout ce qu'il avait pu faire ouvertement ou projeter en secret contre lui, Ferdinand, les lois impériales ou les droits do l'Empire. Il lui promit aussi (jue ni lui, ni son frère,
' Voy. Pastou, Rnmioïishnstrebungen, p. 28.3 et suiv. Jean Gropper devait ])lus tard faire excelleniiiietit ressortir les motifs qui rendaient inévitablement stériles les conférences sur la religion, et le peu d'anlorilé de ces sortes d'assemblées. Voy. >CHWAnz, Römische lii'ilrïif/c. p. 408 et suiv.
- Aufzeichnungen . voy. plus haut, p. 19, note I.
ni lefîscal de TEinpire n'entreprendraient Jamais rien contre lui, ses possessions ou son honneur.
Ces assurances mettaient le Landgrave à l'abri de toute poursuite judiciaire, de tout châtiment au sujet de son double mariage, et lui donnaient pleine s(''curité, quant aux suites civiles de son crime.
Par ce traité, la politique impériale commit une insigne faute. Charles se flattait d'avoir enchaîné le Landgrave à ses intérêts d'une manière indissoluble, et ne s'apercevait point que le contrat renfermait des clauses permettant à Philippe de se révolter, sous le premier prétexte venu, contre son légitime souverain.
Philippe promettait de se conduire en prince obéissant, en fidèle vassal de lEmpereur et de son frère; mais il avait pris soin d'intercaler la restriction suivante dans le texte du traité : « à l'exception de ce qui se rapporte à la question religieuse, à la Ligue de Smalkalde. ou à toute autre ligue que pourraient former plus tard les adhérents de la Confession d'Augsbourg *. »
Toutes les fois que la religion serait en question, il restait donc libre de reprendre vis-à-vis de l'Empereur son attitude hostile et se réservait la faculté d'attenter aux propriétés et aux droits de ses adversaires; au moment môme où il se réconciliait avec Charles, il songeait à envahir les états du duc de Brunswick-, attentat qui devait coûter à Henri son duché et à la population du Brunswick le libre exercice de la foi catholique.
Philippe avait atteint son but. Aussi, bien qu'il se fût engagé à favoriser de son mieux, pendant la Diète, les intérêts de la paix, le lendemain môme du jour où le traité fut signé, il quitta brusquement Ratisbonne.
L'Électeur de Brandebourg continua à travailler à la réunion des partis. Sur le conseil de Granvelle, il proposa que« les articles conciliés » fussent imposés à tous les sujets du Saint-Empire, et que les articles « non conciliés » fussent réservés à l'examen du concile général, ou remis à la décision d'une autre assemblée, si le concile ne pouvait se réunir.
Mais entre temps le a Livre de Ratisbonne » était devenu l'objet de la commune antipathie des deux partis. Le 25 juin, Mélanchthon déclarait, dans une réunion des membres d'Empire appartenant à la Confession d'Augsbourg « qu'il avait consenti à prendre ce livre
' Yoy. le texte de ce traité dans Rommel, t. II, p. 434-436. — Voy. les explications fournies par Jarcke dans les Uislor. polit. BL, t. XVI, p. 90-92. On ignore si l'Empereur était informé à cette époque de la biganoie du Landgrave.
- Pour plus de détails sur ce sujet, voy. le chapitre xvu de ce livre.
DIÈTE DE RATISBONNE. lo41,
pour base des discussions, bien qu'il le trouvât tellement embrouillé quehii-mèmc s'était souvent laissé égarer par sa subtile rhétorique et, pour la première fois de sa vie, avait concédé certaines choses dont il n'avait découvert que plus tard les tendances et la véritable signification 1. » Le l«-" juillet, le conseil des princes catholiques rejeta également le «Livre de Ratisbonne » sous prétexte qu'il contenait « de nombreuses erreurs, des doctrines inadmissibles, des expressions toutes nouvelles, et qu'il était impossible de savoir si l'auteur appartenait au parti protestant ou au parti chrétien. »
Lorsque l'Empereur, le 12 juillet, sur la proposition de l'Électeur de Brandebourg, demanda à l'Assemblée d'adopter à l'unanimité les articles conciliés et, pour les autres, d'ajourner les discussions au futur Concile général, les Protestants répondirent « qu'ils recevaient les premiers articles dans le sens oîi les avaient toujours entendus la Confession et l'Apologie; mais que, pour les points controversés, il leur était absolument impossible de faire la moindre concession. Le 14 juillet, « afin de hâter la paix tant désirée, » ils demandèrent à l'Empereur de prendre lui-même en main la réforme du clergé, et d'accorder la communion sous les deux espèces et le mariage des prêtres. Quant aux points de doctrine sur lesquels on n'avait pu s'entendre, ils demandaient que tout prince ou conseil de ville, dans les limites de sa juridiction, fût laissé libre de les interpréter selon sa manière particulière d'entendre la Sainte Écriture^ et que les sujets fussent obligés de les comprendre dans le sens fixé par leurs gouverneurs légitimes^.
Ainsi donc, l'autorité civile allait être investie du droit de régler la foi des sujets.
Le 17 juillet, le conseil des princes catholiques rejeta les articles conciliés, et le cardinal légat Contarini déclara, deuxjours plus tard, qu'il avait toujours entendu réserver l'appréciation définitive de ces articles au siège apostolique et au Concile général, et qu'il croyait de son devoir de s'en tenir à cette détermination.
Au conseil des princes catholiques, un Mémoire, présenté par le duc Guillaumede Bavière, surles persécutions auxquelles les Catholiques étaient en butte depuis quelques années, fut l'objet de sérieuses discussions. On y lisait : « Les Protestants prét(;ndeut soupirer après la paix et la justice, mais en réalité ils ne cessent de les blesser l'une
1 * Protocole du délrgué de Francfort. Ji'-rôine zum Lain. Archives dt' Francfort.
* Corp. Hefonn., t. IV, p. 4G*.)-47'i, après la proposition de l'ulccteur de Saxe. Voy. sa lettre datée du 21 juillet luH. Les articles ne furent pas présentés, le 11 juilli't, comme le croit lii«i;rsciiNi;ii)KH (p. 409), mais seulement après que la déclaration imperiale eut été portée à la connaissance des l'rotesiants, c'est à-dire le li juillet . Voy. Frankfurter ileirlisltif/sactoi. t. XI.VII, fol. .M.
et l'autre. Les pouvoirs catholiques, pour cause de religion ou sous divers prétextes inventés à plaisir, sont envahis à main armée; leurs états sont dévastés, ruinés. Contre le commandementde Dieu, la justice et la tradition chrétienne, la prédication de l'Évangile et la parole de Dieu sont interdites dans l'enceinte de leurs territoires et abbayeson s'empare par la violence des couvents, des églises; on séduit les sujets par toutes sortes de promesses, et les révoltés sont pris sous la protection du parti ennemi; les couvents, les collégiales, les propriétés ecclésiastiques sont morcelés ou transportés sous une autre juridiction. Les monuments funéraires, les tombes des pieux fidèles sont détruits ou brisés. On outrage les images de notre Rédempteur, de la très pure Vierge Marie, sa Mère, et des saints bénis. On s'acharne contre ces images comme si l'on avait affaire à des ennemis vivants. Les Catholiques n'ont rien plus à cœur que la paix et la justice ; ils l'implorent à grands cris ; ils appellent de tous leurs vœux la concorde; ils s'offrent à respecter maintenant et toujours les articles de la paix, pourvu qu'on leur laisse la liberté de vivre selon les saints préceptes de l'Église Cathohque et qu'on respecte leurs propriétés 1. »
La majorité des princes catholiques vota pour que ce Mémoire fut présenté à l'Empereur ; mais parmi les membres ecclésiastiques, l'archevêque de Lund, également évêque de Constance, prélat favorable à la nouvelle religion, les évéques de Munster et d'Augsbourg et l'Abbé de Kempten combattirent avec énergie cette résolution Parmi les princes temporels, le comte palatin, Otto Heinrich, qui dès lors songeait à abandonner l'ancienne foi, et les ambassadeurs du duc de Juliers-Clèves se rangèrent à leur avis. Le Mémoire, sous le nom de « Rapport du conseil des princes, » parvint au collège des Électeurs, qui refusa d'en prendre connaissance et ne voulurent pas permettre qu'il fût publié, comme le demandait le duc Guillaume, se bornant à assurer les Catholiques qu'il serait dûment enregistré dans les actes de la Diète 2,
Au sein du collège électoral, le parti protestant dominait. Trêves et Mayence voulaient que tous les articles, « conciliés ou non conciliés, » fussent renvoyés au Concile. Le Brandebourg, le Palatinat et les conseillers del'évêquede Cologne^, lequel depuis longtemps songeait à introduire la nouvelle doctrine dans son évêché^ étaient d'avis de maintenir les articles conciliés jusqu'aux décisions d'un concile libre ou d'un concile national.
♦ Corp. Reform., t. IV, p. 450-455.
^ * Parerga et Extraordinaria uff dem Tag zu Regensburg, 1541. Archives ds Francfort, Mémoires de Jérôme Lam (fol. 112). Jérôme avait élé informé par l'arclieiêque de Lund de tout ce qui s'était passé au conseil des princes.
Pendant tous ces débats, les bruits les plus alarmants circulaient. On signalait en Hongrie l'approche des Turcs. « Il était urgent, par conséquent, de s'entendra au plus vite sur le recez. »
Pour couper court aux discussions au sujet des articles conciliés, l'Empereur, comme il l'avait déjà lait neuf ans auparavant, proposa que les théologiens protestants fussent maintenus dans leurs charges jusqu'à l'ouverture du Concile, promettant d'agir auprès du Pape, à son passage en Italie, pour obtenir sa prompte convocation. S'il était impossible de l'ouvrir en Allemagne pendant les dix-huitmois qui allaient s'écouler, il s'engageait, ce délai expiré, à prescrire une Diète et à la présider en personne. Entre temps, on veillerait à ce que les dissidents ne s'écartassent en rien des points dedoctrine surlcsquelsGatholiqueset Protestants s'étaient entendus. Aux prélats, serait rappelé le devoir d'établir pour eux et tous les membres du clergé une réforme et une discipline exactes, conformes aux directions qu'ils avaient reçues du légat pour le meilleur gouvernement de l'Église. La paix de Nuremberg serait maintenue jusqu'au Concile ou jusqu'à la prochaine Diète. Les couvents et abbayes jouiraient d'une pleine et entière sécurité. Défense serait faite de dépouiller à l'avenir les membres du clergé des revenus et bénéfices dont la jouissance leur avait été laissée, et les Protestants s'engageraient à ne contraindre personne à embrasser leur religion. Les procès et arrêts de la Chambre Impériale avaient donné lieu à d'incessantes disputes, les uns soutenant que la paix de Nuremberg les avait tous annulés, les autres maintenant l'opinion contraire : L'Empereur proposait de les suspendre jusqu'aux futures assemblées. En dehors de ces procès, la Chambre Impériale continuerait àfonctionner comme par le passé, et rien ne serait retranché au recez d'Augsbourg.
L'Empereur demanda l'insertion de tous ces articles dans le recez d'Empire.
« Au sujet des bénéfices et dîmes des ecclésiastiques, » écrivait le délégué de Francfort, Jean de Glauburg, le 24 juillet, « les princes protestants n'avaient rien à objecter, car le clergé ne possédait prescjne plus rien, les villes, pour la plupart, s'étant hâtées de le dépouiller de tous ses biens *. »
Mais ils repoussèrent toutes les autres propositions de l'Empereur, en dépit des efforts de Joachim de Brandebourg. Ce prince soutint constamment, durant la Diète, la politique impériale, conformément au traité conclu avec Charles et Ferdinand, le 24 juillet, par lequel il s'était engagé à favoriser la concorde, à maintenir
1 ■ Fmnl^-fitrlcr Reichslar/saclc}}, t. XLVll, foi. t03.
DIÈTE DE RATISBONNE. lo41. 507
l'élection de Ferdinand comme roi des Romains, à soutenir l'Empereur dans la revendication do ses droits dans raffaire do Clèves et de Gueldre, enfin ä déjouer en Allemagne les complots français. En revanche, Charles et Ferdinand lui avaient prorais de le laisser libre « de croire et de se comporter conformément à la Confession d'Augsbourg et à la nouvelle constitution ecclésiastique, jusqu'au prochain Concile, ou jusqu'à ce que les membres du Saint-Empire se fussent entendus pour l'adoption de mesures meilleures et plus chrétiennes i. »
« Joachim se donna beaucoup de peine pour rapprocher les partis, mais les Protestants s'obstinant à rejeter les offres de l'Empereur et refusant encore, le 28 juillet, de signer le recez et de fournir aucun secours contre les Turcs,» Charles, le 29, fit dresser en toute hâte une « Déclaration particulière et secrète, » démarche que lui avaient conseillée Granvelle, Naves et l'Électeur de Brandebourg -.
Cette « Déclaration » fit grand tort à la cause catholique et affaiblit beaucoup le respect porté à l'autorité de l'Empereur, aussi bien parmi les Catholiques que parmi les Protestants.
Le paragraphe du recez, portant que les membres d'Empire protestants ne pourraient aller ni en deçà ni au delà des articles conciliés, était réduit à ceci : « Les articles conciliés n'obligeront les consciences que dans la mesure fixée par les théologiens protestants ; les articles non conciliés n'auront aucune valeur. »
L'article interdisant aux Protestants « d'envahir ou endommager les cloîtres et les abbayes" » était suivi de la restriction suivante : (( Les autorités sous lesquelles les couvents et abbayes sont placés auront toute liberté de leur imposer la réforme chrétienne; » clause qui permettait aux Protestants cette réforme dans le sens qu'ils attachaient à ce mot.
L'article portant que les membres du clergé ne seraient plus dépouillés à l'avenir de leurs bénéfices et redevances était étendu aux ministres, abbayes, couvents et maisons appartenant à la Confession d'Augsbourg, sans égard aux édits précédents.» Cette clause contenait la reconnaissance tacite des attentats commis par les Protestants sur les propriétés ecclésiastiques, et rendait inutiles tous les édits d'Empire qui avaient interdit les confiscations et la violation du droit de patronage ecclésiastique.
L'article interdisant aux pouvoirs protestants de contraindre personne à se joindre à leur secte était modifié comme il suit : « Les autorités protestantes ne pourront détourner les sujets catholiques
» Voy. Ranke, t. VI, p. 19o-199.
* Aufzeichnuncjen zu 1341 , voy. plus haut, p. 19, note 1.
508 DÉCLARATION SECRÈTE DONNÉE PAR l' EMPEREUR AUX PROTESTANTS.
de leurs légitimes seigneurs, ni prendre sous leur protection les révoltés Si néanmoins quelqu'un désirait embrasser leurs doctrines, elles pourront accéder à ce désir. »
Les magistrats, siégeant à la Gham])re Impériale, étaient autorisés à ne plus prêter sermentsur le recez d'Augsbourg, maissurlo présent recez; s'ils appartenaient à la Confession d'Augsbourg, ils ne devaient plus être exposés à perdre leur siège. Les candidats protestants se présentant pour siéger avec eux ne seraient plus évincés pour cause de religion. A sa prochaine inspection, l'Empereur, en nommant de nouveaux magistrats, s'engageait à ne faire aucune différence entre Protestants et Catholiques, » et le recez d'Augsbourg ne devait avoir force de loi « que pour les procès étrangers à la religion i. »
Cette complète transformation du recez s'opéra à l'insu des Catholiques.
Lorsque, dans une réunion des membres protestants, la question de la Déclaration fut discutée, les délégués de Francfort se prononcèrent contre son adoption ; c'était, à leur avis, chose dangereuse que d'accepter le recez sur la foi d'une promesse secrète qui, sans doute, n'aiderait en rien les Protestants à l'heure du péril, car ayant été donnée « derrière le dos des Catholiques, » ceux-ci, plus tard, refuseraient de la reconnaître. Toute l'affaire, à leur avis, avait « un aspect louche. » Le délégué de Constance et les ambassadeurs de Saxe émirent la même opinion'- Maistous les autres acceptèrent le recez « à condition qu'on s'en rapporterait tout bas à la Déclaration impériale. » L'impôt turc fut voté; seulement les Protestants exigèrent qu'il fût bien stipulé «qu'ils n'avaient accepté le recez qu'à cause do la Déclaration et non autrement. :>•> Ils promirent au chancelier Held de la tenir très secrète et de ne jamais la publier ^,
Les Catholiques furent joués d'une autre manière encore.
Comme l'archevêque de Lund le mandait au délégué de Francfort
1 Walch, p. 999-1002. IIoRTLEDER, Urxaclien , p. 536-557. — Döllinger, Documente, p. 3li-38. Ou conçoit une faible estime pour la manière dont étaient traitées les questions les plus importantes dans le cabinet de l'Empereur, en lisant dans une lettre adressée par Gharles-(Jiiint à Ferdinand (14 mars 1512) : « Vous devez faire tout ce qui est en votre pouvoii- pour la bonne yssue de la Dièie, comme au semblable je feiz quant à la déclorallon, que je doibs avoir faicle à mon parlement de ^egei\sbnrg,d<i laquelle ne suis bien souvenant. » Voy. Duvffel, Karl V und die römische Curie, partie, I, p. 220-221, note 2.
* * Frankfurter Frotocoll des Rer/ensburr/er Reiclislat/es , Archives de Francfort. On voit aussi par la relation de iMayence au Pape (voy. Uavnald, a. 1541, n° 35), que les membres d'Empire catholique n'avaient pas été informés de la Déclaration. Voy. la lettre de l'archevêque Albert de Mayence à Ferdinand, 21 oct. loil, dans St.h.midt, Geschichte der Deutschen^ t. XU, p. 276-277.
^ Yoy. Ra.nke, t. IV, p. 162, note.
DÉCLARATION SECRÈTE DONNÉE PAR l'eMPEREUR AUX PROTESTANTS. 509
Jérôme zum Lam *, ils n'avaient signé le recez qu'à la condition qu'à cette clause : « Les personnes de toute condition seront tenues de garantir et fournir aux membres du clergé les rentes, bénéfices ou prébendes qui sont encore en leur possession, » seraient ajoutés ces mots: « Les tribunaux et justices ecclésiastiques seront aussi entretenus. » Mais cet article si important fut supprimé à leur insu dans le texte officiel. Aussi, lorsqu'en séance solennelle le procèsverbal fut lu en présence de l'Empereur, (29 juillet) une violente discussion s'éleva. (( Les Catholiques réclamèrent l'insertion des paroles supprimées ; les Protestants se récrièrent, affirmant qu'en leur présence il n'en avait jamais été fait mention, »et la querelle, à laquelle prirent part l'Empereur, Ferdinand et l'Électeur de Brandebourg, ne dura pas moins de quatre heures. Enfin les Catholiques cédèrent, à l'instante prière de l'Empereur.
(( Ainsi donc, » écrit le délégué de Francfort, « voilà les Catholiques chassés et dépouillés de leurs tribunaux, de leurs magistratures suprêmes, et cela, chose remarquable, de leur propre assentiment. Dans toute cette affaire, il est curieux d'observer les ruses et les subterfuges des partis ^. »
Quant aux pressants intérêts de la défense, l'assemblée vota pour trois mois la moitié de la somme consentie, en 1521, pour l'expédition romaine et, en cas de nécessité, pour quatre mois ; grâce à ces secours, une armée considérable allait être mise sur pied et dirigée immédiatement vers la Hongrie.
Le jour même où l'Empereur remettait aux membres d'Empire protestants la « Déclaration » revêtue de sa signature et de son sceau, il signait une convention avec le légat et les princes catholiques, convention qui^ à la prendre au sens littéral, n'était que le renouvellement pur et simple de l'Union Catholique de Nuremberg. On y lisait : « Aucun membre de l'Union ne pourra assaillir un membre d'Empire protestant, ni nuire en aucune façon soit à lui, soit à ses subordonnés, conformément à la paix conclue et renouvelée durant la présente Diète ^. »
Le légat et les Catholiques ne pouvaient naturellement entendre par cette paix que le recez d'Empire qui leur avait été soumis en séance générale, et auquel ils avaient apposé leur signature. Leur confiance dans l'Empereur dut singulièrement s'ébranler lorsqu'ils furent instruits de la « Déclaration, » qui donnait un sens si difi'érent au recez officiel, et faisait aux Protestants
' « Ut mihi Lunensis retulit. »
ä * Protocole de Jérôme zum Lam, fol. 106.
^ « Contra pacem hac Diaeta denuo initam ac renovatam. » Voy. ce traité dans V. Aretin, p. oU-ol.
5l0 LE CHANCELIER ECIv ET LES CHEI'S DE LA LIGUE. 1541.
(le plus grandes concessions que jamais encore ils n'en avaient obtenu*.
« Les Catholiques prirent de l'ombrage en voyant toutes ces intrigues de la cour impériale; ils n'ajoutèrent plus autant de foi que par le passé aux assurances que leur donnaient les hommes iniluents de l'entourage de l'Empereur, car ils se demandaient toujours quelles secrètes pensées étaient cachées derrière les belles promesses qu'on leur faisait. Aussi cette malheureuse Diète lit-elle plus de mal qu'il n'est possible de le dire. Elle rendit les Catholiques méliants, sans gagner le cœur des Protestants qui jamais n'en avaient assez, et étaient résolus à ne mettre bas les armes qu'après avoir obtenu tout ce qu'ils voulaient, s'exprimant toujours sur le compte des Catholiques d'une manière insultante, comme s'il n'y eût eu dans le Saint-Empire d'autrejustice que ce qu'il leur plaisait d'appeler de ce nom 2. »
L'Union catholique tomba dans une totale insignifiance, A partir de ce moment, Eck se rapprocha encore de la Saxe et de la Hesse. Le Landgrave s'était aperçu qu'on pouvait, à force d'argent, le décider à s'employer avec zèle auprès des ducs de Bavière en faveur des Alliés. L'Électeur de Saxe hésitait à se fier entièrement à lui, « Pourtant, » écrivait-il à Philippe, « s'il persiste à combattre avec nous loyalement les grands chefs, » c'est-à-dire l'Empereur et Ferdinand, « s'il continue à nous prouver par des actes son dévouement et son zèle, on pourrait lui faire remettre une bonne gratification.» Pour prouver la sincérité de son zèle, le chancelier devait s'efforcer de détacher les ducs de l'Union de Nuremberg 3. Au mo'sde décembre, Eck assurait à Géréon Sailer, le chargé de pouvoirs du Landgrave, que « si les princes allemands ne se décidaient à mettre en commun leurs intérêts, ils seraient bientôt plus misérables que les pachas sous le joug des Turcs, car Ferdinand était perdu sans ressource ; il n'avait plus rien à espérer, et l'archevêque de xMayence était plus pauvre que le dernier mendiant, tellement qu'on n'eut pu payer ses dettes sans ruiner tout le pays. L'Empereur n'était pas sympathique aux Allemands; il les dupait :
* « Celait faire aux Catholiques une sanglante injure, c'était de plus un grave attentat à la constitution de l'Empire car, sans l'assentiment de la majorité, l'Empereur, de sa propre autorité, modifiait un recez d'Empire en un sens absolument opposé à l'esprit dans lequel il avait été conçu. » I^lanck, 3**, note. Voy. aussi G. -A. Menzel, t. I, p. 35(5.
* • Aufzeichnungen zu -1541, voy. plus haut, p. 19, note 1.
^Dépêche de l'Electeur au Landgravo. 3t) sept. 15ii. Voy. Neudecker, Acten^ stuc/ce, p. 282-288. Voyez comment, de paroles et de plume, Eck travaillait cuiilre les membres |)rotestaiits auprès de Kordinand, dans Buciioltz, t. V, p. 40'i-40j.
LE CHANCELIER ECK ET LE£ CHEFS DE LA LIGUE. I5'il. 511
il avait promis au Pape, pourvu qu'il consentît à se tourner contre la France, d'annuler la « Déclaration. » 11 ne cessait d'insulter aux Protestants, disant qu'ils avaient des cœurs de mendiants, et qu'il saurait bien les faire plier. Dans le but évident d'obtenir un gros potde-vin, Eck affirmait qu'on lui avait promis 30.000 florins, pourvu qu'il s'engageât à rester « bon Autrichien, » mais qu'il préférait renoncer à la vie qu'abandonner la cause « de la liberté germanique. » L'Union catholique s'était organisée malgré lui ; au reste la Bavière ne s'yherait pas etn'oserait jamais prendre parti pour Henri de Brunswick le Landgrave *.
Ces déloyales menées eurent toute liberté de se produire après l'issue malheureuse de la campagne contre les Turcs.
* Voy. RoMMEL, t. II, p. 444-445.