AGRESSIONS FRANÇAISES
Ferdinand, au mois de février 1538, avait conclu un traité à Gross-Wardein avec son ancien rival Zapoli; d'après les termes de ce traité la paisible possession des pays conquis en Hongrie étaitgarantie au voïvode, ainsi que le libre exercice du pouvoir royal. Seulement, après sa mort, laissàt-il un héritier mâle, le royaume et les provinces qui en dépendaient devaient retourner à Ferdinand et à sa descendance. Dans le cas où Zapoli aurait un fils, le comtat de Zips devait être pour lui érigé en duché et l'héritage paternel lui être conservé. Mais Zapoli ne respecta pointée traité. Isabelle, fille du roi de Pologne, lui ayant donné un fils, il n'eut plus qu'un désir, lui laisser le royaume de Hongrie. Dans ce but, il demanda du secours aux Turcs. Avant de mourir, il conjura le conseil de régence qu'il avait institué pour le jeune prince de chercher avant tout à rester dans les bonnes grâces du sultan. (:^3 juillet 1540.)
Soliman, qui se regardait comme v l'unique souverain de la Hongrie, » consentit volontiers à protéger « le fils de son vassal et esclave Zapoli,» et donna l'ordre à ses pachas de soutenir, les armes à la main les droits d'Isabelle. Au mois d'octobre, le jeune Zapoli fut proclamé roi de Hongrie. A Constantinople, l'ambassadeur de Ferdinand, fut averti vers la fin de novembre, « que le sultan allait se rendre à Andrinople pour juger par lui-même de la résistance que l'Empereur et Ferdinand étaient en état de lui opposer, et se proposait d'aller ensuite « les visiter » à Ratisbonne *.
' BuCHOLTZ, t. V, p. i45. Le 20 juin 1541, Soliman écrivait au roi Ferdinand, qu'il avait confié au fils de Jean Zapoli la tutelle de la Hongrie : « (Juia dictus rex Joannes fuit fidelis servus meus et mancipium, etiam ipsius filius est servus et
EXPÉDITION DE GH ARLES-QU IN T COiNTRE ALGER. 1541. jlà
Pour sauver la Hongrie, Ferdinand avait réclamé l'assistance de l'Empire. Par l'entremise de François Frangipani, il avait fait représenter aux États « que les Turcs envahissaient l'Empire par terre et par mer; qu'il ne s'agissait plus de soutenir des étrangers, mais bien de venir promptement au secours de l'Allemagne en péril. » Mais les secours, obtenus des Protestants à force de concessious, ne servirent à rien. Avant que l'armée d'Empire n ait eu le temps d'arriver en Hongrie, les troupes royales, après avoir vainement tenté de s'emparer de Bude, avaient essuyé une défaite complète et, le 2b août 1541^ Soliman était aux portes de liude. 11 commença par faire décapiter quatre cents prisonniers chrétiens ; « ceux-là, du moins, » dit-il, « ne recommenceront plus la guerre. » Ensuite il ordonna que le üls de Zapoli lui lût auiené, et déclara, en présence des magnats rassemblés autour de lui, qu'il ne conherait pas Bude à Isabelle, les femmes étant mobiles comme le vent, mais qu'il nommerait un général turc pour gouverner la Hongrie K C'est ainsi qu Isabelle se vu forcée d abandonucr à un conquérant barbare le royaume qu'elle avait refusé de restituer à sou légitime possesseur et à un roi chrétien. La Transylvanie seule lui fut laissée. A Bude, Soliman transi'urma en mosquée l'église Sainte-Marie, et tout le pays, jusqu'à la Theiss, devint province turque. Un pacha à trois queues y gouvernait en maître.
Pendant que la plus grande partie de la Hongrie tombait ainsi au pouvoir des Inhdèles, Eharles-ljuint se décidait a aller châtier luimême les pirates d'Alger qui ne cessaient de ravager les côtes d'Espagne depuis que le pacha Hassan-Aga s'était mis à leur tète. Après avoir, à Lucques, traité la question du Concile avec le Pape, l'Empereur sembarqua à Porto- Venerc; le 2-i octobre, il aborda sur la côte d'Afrique. Mais la nuit qui suivit son débarquement, une furieuse tempête s'éleva, et détruisit ou dispersa une grande partie de sa Hotte. Le lendemain matin, le rivage était jonché de cadavres et de débris. Les cavaliers maures cominencèreut l'attaque. Sans vivres, sans munitions, lEmpereur ne pouvait rieu^ et se vit contraint de retourner en Europe. xVlais pendant la traversée, une nouvelle tempête dispersa une seconde lois ses galères, qui ne regagnèrent que l'une après l'autre les côtes d'Espagne ou d'Itaiie* Le 1" décembre, Charles arrivait a Garlhagène. « iNous nous soumettons à la volonté de Dieu, » écrit-il ; t il sait assez que nous n'avions en vue que le salut de la Chrétienté ; mais sa justice châtie
maucipium meuui, veluti lilius mancipii et servi, ideo >isuai est mihi conceJere rtdmiuistratiouem et regiam digaitatem dicti regui. » {ji^w aï, Zu/n JcJire iS4l, p- I48.
1 Dépêche d'Audré de Kamora, voy, Bugholtz, UrkundenOand, p, 318-319.
nos fautes. » Grande lut la joie du sultan en apprenant l'échec de l'Empereur. Quant à François I", cette bonne nouvelle lui causa tant de plaisir « qu'il se prit à rire et à chanter lorsqu'on vint la lui annoncer, d 11 s'empressa de féliciter Soliman « de la défaite de leur commun ennemi *. »
En Espagne, l'Empereur ne songea plus qu'à hâter les préparatifs de guerre contre les Turcs. Pendant qu'il organisait sa flotte et son armée, Ferdinand se rendait à Spire, oii devaient être discutés les moyens de réunir promptement toutes les ressources de la nation pour le refoulement des Infidèles, ainsi qu'il avait été convenu à la Diète de Ratisbonne.
La Diète, fixée au 14 janvier 1542, ne s'ouvrit que le 9 février, « la plupart des membres d'Empire n'étant pas arrivés avant cette date. » Aucun des princes de la Ligue n'y parut; tous envoyèrent des représentants.
« Le Landgrave et l'Électeur savaient parfaitement quel'invasion turque était sur les talons des Allemands ; » le 24 octobre, ils avaient écrit au conseil de Strasbourg : « Le Turc s'est emparé de Bude; la couronne de Hongrie est entre ses mains, et bientôt le royaume hongrois sera tout entier en sa puissance ; aussi faut-il s'attendre à la ruine, à la dévastation prochaine de toute la Chrétienté, et en premier lieu de la nation allemande 2. » Les chefs de la Ligue s'étaient enteudus avec l'Électeur de Brandebourg sur l'aide qu'ils seraient en état de se prêter les uns aux autres dans le cas où, la Bohême tombant entre les mains du sultan, l'Allemagne se verrait immédiatement menacée^ ; ils avaient recommandé aux Alliés de se rendre à Spire; mais pour le moment ils semblaient de nouveau ne plus songer qu'au moyen d'exploiter le péril turc, au profit de leurs intérêts politiques et religieux.
A l'ouverture des États, Ferdinand rappela à l'Assemblée que, la Hongrie étant au pouvoir de l'ennemi, «les portes de l'Allemagne étaient grandes ouvertes, et que la Germanie s'étendait devant les barbares
* Relations <<ecrètes, p. 73. Une médaille frappée eu France portait d'un côté le croissant turc et de l'autre les lys de France, avec celte inscription : « Non contra fidem, sed contra Garolum. >> Skckendorf, t. lli, p. 474. L'Empereur avait entrepris la campagne d'Alger « ex proprio capite et contra la opinion de tutti li sui conseglieri et principal!, » et entendait la diriger seul. Ueialion [de Marias Giustiniani, 10 novembre 1541. Vcncliunischcn Dcpcc/icn, p. 434-''j35.
*• Dépêche datée de Naumbourg, 24 octobre 1541, Archives de Francfort.
' Voy. Hanke, t. IV, p. 171-172.
EXIGENCES DES MEMBRES d'eMPIRE PROTESTANTS A SPIRE. 1542. 515
comme une vaste plaine d'un parcours facile. » Il ajouta que les États de Bohême et des pays adjacents ainsi que les États des pays héréditaires d'Autriche, s'étaient tous entendus pour la résistance, les prélats, seigneurs, chevaliers et villes votant un florin sur cent de leur revenu, et les simples sujets un florin sur soixante. Les membres delErapire pouvaient-ils moins faire? Leperii était si extrême qu'il fallait ou chasser l'ennemi de la Hongrie ou se résigner aux pires calamités *.
Les Catholiques se déclarèrent prêts à faire leur devoir. Il n'en fut pas de même des Protestants.
Dans un Mémoire sur la proposition royale et dans une Supplique remise au roi le 27 février, ils élevèrent de nouvelles et inacceptables exigences. Les secours contre les Turcs, prétendaient-ils, resteraient inutiles tant« qu'une paix solide »n'aurait pas été établie. Or, pour obtenir cette paix, il était indispensable d'autoriser, dans toute l'Allemagne , la libre prédication des articles d'Augsbourg, car interdire en quelques endroits la diffusion de l'Évangile, c'était laisser le champ libre à toutes sortes de dissensions et de querelles, et compromettre gravement la tranquillité des citoyens. On vit alors reparaître la réclamation tant de fois formulée : les princes et villes catholiques devaient garantir aux Protestants l'exercice de leur religion, tandis que les Protestants resteraient libres de persécuter l'ancien culte dans leurs états et do proscrire les Catholiques.
Dans les conditions de cette« paix solide, » les Protestants voulaient qu'il fût bien stipulé que les rentes et dîmes des églises et abbayes dont ils s'étaient emparés dans les territoires catholiques leur seraient abandonnées et que, dans les paroisses placées sous des autorités catholiques, on leur reconnaîtrait le droit d'établir des pasteurs luthériens toutes les fois qu'ils le trouveraient bon.
De plus, ils réclamaient « une justice égale pour tous, » exigeant qu'à la Chambre Impériale les juges qui leur étaient suspects fussent révoqués, et qu'au bout d'un certain temps, par les soins de l'Empereur, des Électeurs et des États, et conformément à la «Déclaration impériale, » les magistrats actuellement en exercice fussent remplacés par des juges « impartiaux, irréprochables et unis dans la foi. )) Si l'on ne les satisfaisait sur tous ces points, ils refusaient de contribuer désormais à l'entretien de la Chambre Impériale et de reconnaître sa compétence, soit dans les aff'aires religieuses, soit dans les causes civiles. Dans le cas où leurs demandes ne seraient
» • Proposition de Ferdinand, 9 février 1542, Frankfurter Reichstagsacltn, t. XLIX, fol. 17-26, 30, et t. LI, fol. 5-14.
516 EXIGENCES DES MEMBRES d'eMPIRE PROTESTANTS A SPIRE. 1Ö42.
pas prises en considération, ils rendaient les Catholiques responsables des entraves apportées à la défense nationale *.
L'Électeur de Saxe avait enjoint à ses ambassadeurs d'exiger comme condition des secours à voter que l'Empereur ne mît aucune opposition aux faits accomplis dans révéché de Naumbourg- Zeitz, non plus qu'à l'installation du pasteur luthérien mis à la place de l'évêque^. En outre, ils avaient mission de soutenir avec énergie toutes les réclamations des Protestants ^.
A Spire, les ambassadeurs de Saxe et de Hesse allèrent jusqu'à avancer que, pour beaucoup de raisons, il vaudrait mieux que les Protestants se séparassent des Catholiques dans toutes les questions militaires, et qu'ils eussent« leurs généraux, leurs conseils de guerre, leurs collecteurs d'impôts, et autres fonctionnaires, en un mot leur armée et leur administration à part ^. » Mais cette proposition ne parut pas opportune à la plupart des Alliés qui craignirent que cette scission ne mécontentât les soldats. D'ailleurs ils n'étaient pas sûrs d'avoir assez de ressources et de partisans pour être en état d'organiser à eux seuls une armée, car les chapitres, la noblesse et autres corps indépendants auraient refusé, en pareil cas, de fournir leurs contributions 0.
Le 20 mars, Ferdinand répondit aux Protestants que la Diète, comme ils ne l'ignoraient pas, avait été convoquée pour permettre aux membres d'Empire de s'entendre sur les moyens de réunir toutes les ressources de la nation et chasser leslnfidèles de la Hongrie. Il leur déclara qu'il ne lui appartenait point, non plus qu'aux commissaires impériaux;, d'aller plus avant dans les concessions religieuses que ne le permettait le recez de Ratisbonne, et qu'ils n'avaient pour cela ni pouvoir ni mandat. Ils étaient également impuissants en ce qui
* * a Der Stend der Augsburgischen Coîifessioti- Verwandten Bedenken aus der k. Majestät Proposition. > « Supplication an die romischk. Majestät und die kaiserlichen Çommissarien gemeiner protsstirender Stend. » Archives de t>aucfort, lieichslagsacten, t. XLIX, foi. 36-44, 74-83. Voy. la dépêche des délégués de Francfort, Juslinien von llolzhauseu et Jérôme zum Lam, 28 février 1542, dans les lieichslagsacten, t. XLVllI, foi. 31. Au sujet des réclamations des Protestants, le légat Moroiie, qui assistait à la Diète de Spire, écrivait le 28 février io42 : « A poco voler intrar in l'aministratione délia Justitia dei Imperio... et se potessero otienere, 0 per faculià dei lie o per la présente nécessita contro il Turco, tali articuli sotto specie di justilia injustissima, distruerebbouo in brève tempo tutto il State ecclesiastico di Germania, et in un medesimo tempo si trovarebbono padroni dei esercito armati cou grau potenza, et padroui délia justitia. » Voy. Laemmer, Mon. Val., p. 422.
* Voy. sur ce sujet le chapitre xvi de ce livre. ' Seckendouk, t. 111, p. 382.
♦ ' Dépêche des délégués de Francfort, 4 mars 154i. Reichs lag saclen, t. XLVIII, fol. 40-42.
• * Protocole de Jérôme zum Lam sur la Diète de Spire, 1542.
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concernait la Chambre Impériale, qu'ils ne pourraient « ni suspendre ni supprimer sans nuire à l'honneur et à la haute réputation de justice de Sa Majesté l'Empereur. » Pour assurer à tous une justice égale et impartiale, ou avait adopté , à Ratisbonne, la voie du contrôle régulier et l'Empereur, à cet etfet, avait déjà élu des commissaires dignes de toute confiance ^ « Il serait juste, » ajouta Ferdinand, « que les Protestants cessassent de réclamer l'impossible, et craignissent, en la situation critique où nous sommes, de créer des difficultés et de mettre obstacle à l'impôt militaire qu'il faut obtenir à tout prix "^. »
Mais les Protestants persistèrent dans toutes leurs réclamations. Ils ne consentirent au contrôle régulier de la Chambre Impériale qu'à la condition que tous les juges prêteraient serment sur la« Déclaration, » et que la formule de ce serment serait modifiée de telle sorte « que chacun pût y adhérer sans blesser sa conscience. » De plus, ils exigèrent qu'à l'avenir « aucun prêtre, aucun ecclésiastique ne fût appelé à siéger soit à la Chambre Impériale, soit dans les chancelleries, et que la charge de grand chancelier d'Empire fût retirée à l'archevêque de Mayence. »Si ces réclamations ne recevaient point satisfaction, ils déclaraient repousser la voie du contrôle régulier et refuser toute obéissance aux magistrats actuels de la Chambre Impériale ^.
Ils savaient bien que Ferdinand, tout en s'enveloppant de formes vagues et courtoises, céderait aussi peu sur la question du contrôle que sur celle de la suspension du souverain tribunal; mais ils espéraient qu'en le récusant, même dans les causes civiles, l'Empereur et les membres d'Empire catholiques deviendraient insensiblement plus circonspects dans leurs attaques et finiraient peutêtre par otiVir un jour d'eux-mêmes ce qu'ils ne pouvaient maintenant concéder ^.
« Si Ferdinand s'obstine, » écrivaeint les délégués de Francfort à leur conseil, « tout sera bouleversé dans la question des subsides 5. » Le conseil restait indécis. Il avait la ferme intention, écrivait-il à ses délégués, de rester fidèle à la Confession d'Augsbourg ; mais il ne savait quel parti était le meilleur et le plus
1 * Réponse du 20 mars i542, Rei' hsfagsacteîi, t. J, fol. 90-96.
** Dépêche des délégués de Fra- ;fort, 20 mars 15i2, dans les Reirhstàgsacten, t. XLVIII, fol. 61. Relation des conseillers de Hesse, dans Lenz, t. H, p. 60. note. Voy. l'entretien de Ferdinand avec l'ambassadeur de Hesse, Rodolphe, Schenk, dans Schmidt, Geschichte der Deutschen, t. H, p. 283-283.
* * Réponse des membres d'Empire. Reichstagsacten, t. L, fol. lo4-161.
* * Dépêche des délégués de Francfort, 24 mars 1542. Reichstagsacten, t. XfjVlII, fol. 68.
5 Dépêche du 30 mars 1342, Reichstagsacten, t. XLVllI, fol. 83-84.
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sage. « De toute cette affaire nous ne pouvons comprendre qu'une chose, c'est qu'un étrange châtiment de Dieu est suspendu sur nos têtes et que nous n'avons à attendre qu'une complète transformation de tout ce qui existe actuellement, ou même la ruine complète de l'Allemagne *. »
L'aigreur des discussions devint telle qu'on craignit un moment de se séparer non seulement sans que le rccez eût été signé et les secours obtenus, mais encore à la veille d'une guerre civile, (< ce qui eût servi de bonne récréation aux Français, habiles à entretenir parmi nous les malentendus et les ferments de discorde. En vérité un mauvais génie préside cette assemblée^. » « Ce qui se passe actuellement est si étrange, » écrivait Justinien de Holzhausen, député de Francfort, « que cela dépasse non seulement ma faible intelligence, mais encore le jugement et l'intelligence de tous les gens sages et expérimentés; sans doute le Tout-Puissant permet ces choses par un dessein mystérieux de sa Providence, ou bien le perfide Satan siège en personne au milieu des siens à la Diète, et s'est constitué le pilote de ce navire ^. »
Mais ce n'étaient pas seulement les Protestants qui refusaient de secourir l'Empire et devenaient insolents dès qu'on faisait mine de leur résister; abstraction faite de tout dissentiment religieux, un amer ressentiment divisait les princes et les villes; ces dernières ne voulaient rien promettre, se plaignant de n'être jamais consultées et qu'à la Diète tout se décidât sans elles ^. « Les villes sont méprisées des Électeurs et des princes, » écrivent les délégués de Francfort ; « on les exclut de tous les débats, on leur retire le siège et la voix dans les assemblées, aussi ne veulent-elles contribuer en rien à la campagne turque ni prendre part à l'élection des conseils de guerre ; elles se tiennent à l'écart, et les choses prennent vraiment une tournure singulière. »
Dans son « angoisse, » Ferdinand cédait peu à peu du terrain.
Le 28 mars, il offrait aux Protestants de leur remettre, avec l'assentiment des commissaires impériaux, un écrit particulier leur garantissant la validité de la « Déclaration » de Ratisbonne. Le 30 mars, il consentait à ce que les juges de la Chambre Impériale prêtassent serment sur le texte de cette Déclaration; enfin il cassa
' * Dépêche de Nicolas Heimholt, 17 avril 1542, voy. Senckenberg, Acla et Pacta p. 592.
!" nrirhslar/srirtryi, t. Xl.Vill. fol. 90-01.
3 * Voy. la (Jé|iêche citée plus liant, note 1 .
* ' Df'pêches (lu 22 février, des l'i et 31 mars l.")i2. Reiclifsfnqtxirfrn. t. XLVIII, fol. 19. .'Jl-îi6, M6. V'oy. la lettre de lUicer îi Philippe tle liisse, liaiis Lanz. t. Il, p. ü9-ül>.
RECEZ DE SPIRE. 1542. 519
la sentence du ban prononcée contre Goslar par le souverain tribunal i.
Aussitôt, plusieurs membres protestants devinrent « si souples » que leurs collègues en conçurent un grand effroi^. L'Électeur Joachim de Brandebourg, en particulier, fil tout pour obtenir de quelques membres de la Ligue la promesse d'un secours. Toutefois, le 2 avril, les choses étaient encore très peu avancées et l'un des délégués de Francfort écrivait à son conseil : « On prétend que demain lecture sera donnée du procès-verbal. Or il est évident que plusieurs d'entre les Électeurs, des prélats, des gentilhommes, des membres de la Ligue et toutes les villes, sans en excepter une seule, sont décidés à protester, et déjà munis, pour ce faire, de toutes les pièces nécessaires ^. »
Cependant le i 1 avril, Ferdinand ayant encore cédé sur plusieurs points, le recez fut signé.
La trêve de Ratisbonne et l'abrogation de toutes les causes et procès, tant religieux que civils, intentés par la Chambre Impériale, étaient garanties et maintenues pour cinq ans, à dater du moment où la campagne turque serait terminée.
« Ainsi, pendant cinq ans, les Protestants allaient pouvoir impunément commettre tous les attentats qu'il leur plairait sans que les Catholiques aient contre eux le moindre recours. Ce fut à eux de se montrer mécontents et irrités; des deux côtés on ne désirait que se séparer. Catholiques et Protestants avaient, à la vérité, voté d'importants subsides, mais pour beaucoup, comme la suite ne le prouva que trop^ ce vote n'avait été qu'une simple formalité, qu'une phrase sur le papier, car la plupart des signataires étaient secrètement résolus à ne pas remplir leurs engagements ^. »
Il avait été convenu v sur le papier » que, « pour le salut de la race chrétienne et de la commune patrie, » on ferait de grands sacrifices, et qu'on fournirait des secours si importants, si continus, qu'il deviendrait possible soit de battre les Turcs en bataille rangée soit de les forcer à se retirer en abandonnant aux Allemands Bude et la Hongrie. Pour le recrutement des troupes, les matricules de 1321 et les dispositions prises en 1532 pour la prompte organisa. tion d'une armée, devaient servir de base, et les frais de la campagne
* * Reichstag s acten, t. L, fol. 174-i75.
* * Voy. la dépêche des délégués de Francfort, 6 avril 1542. Reichstagsacten, t. XLVIII, fol. 96-99.
3 * Reich.stagsacten, t. XLVIII. fol. 91.
* * Nicolas Heimholt, le 17 avril 1542, voy. p. 518, note 1.
520 CAMPAGNE CONTRE M-S TURCS. lf)42,
être couverts par un impôt sur le revenu prescrit à tous les sujets du Saint Empire.
L'Électeur Joachim de Brandebourg fut nommé général en chef, et dix conseillers de guerre, nombre correspondant aux. dix cercles d'Empire, furent élus pour l'assister *.
Il avait été convenu quel'armée d'Empire se réunirait à Vienne au mois de mai et resterait en exercice pendant six mois, sur lesquels on espérait que quatre, au moins, seraient employés aux opérations militaires proprement dites. Mais le I^Ojuin, (f un tiers de l'infanterie et les trois quarts delà cavalerie faisaient encore défaut. » Érasme de Könneritz, général saxon, admirait lesoin apporté par Ferdinand aux approvisionnements militaires, à l'organisation du matériel; mais Joachim tardant à venir prendre le commandement de l'armée et tout gouvernement régulier faisant défaut, « les soldats passaient leur vie dans l'inaction et l'indiscipline. » « Les lansquenets, oisifs depuis plus de trois semaines, » écrit Könneritz, « boivent, ferraillent, s'entretuent et se mutilent sans que rien puisse les en empêcher ; les punitions ne les touchent point ^. »
Enfin, le 6 juin, Joachim arriva. Ferdinand l'ayant invité à suivre la procession de la Fête-Dieu, qui avait lieu ce jour-là même, l'Électeur répondit « que prendre part à de telles singeries n'était point son affaire, et qu'il n'était venu que pour faire son métier de soldat et combattre l'ennemi du nom chrétien 3. » Mais, en réalité, c'était sa science militaire qui était une véritable (^ singerie. » «Joachim n'était qu'une femmelette, que Dieu ait pitié de nous! »disent de lui les mémoires contemporains, (< c'était un être efféminé qui n'avait jamais tenu en main une épéerougie, comme ditlc docteur Luther; en revanche, il avait assisté à grand nombre de banquets 'i. )> Le général en chef, même à la guerre, ne pouvait se passer déjouer, et s'entourait d'un faste ridicule. Il courait d'étranges bruits sur le retard qu'il mettait à payer ses lansquenets, car il jouait terriblement gros eu, et ses dettes montaient si haut que cela dépasse toute créance 5. »
* NeueSammlunq der Reichsabschiede, t. II, p. 444-470.
* KÖVXEI1ITZ, p. 85-86.
' Jérôme Schürstab mande cette « bonne plaisanterie» au duc Albert dePrusse. Voigt, Moritz, p. 43.
< Voy. ces citations dans KAwr.iiAU, p. 227, noie 1. Joachim emmenait avec lui. en campagne cinquante chevaux de ses écuries, deux maîtres queux, huit cuisiniers avec leurs deux aides, et huit marmitons, cinq sommeliers et leurs cinq aides, etc. Zeitschriß für preussische Geschiclile und Landrs/cinnle, t. WI, p. 481, noie 3.
" Curieuse Nachrlchlen, p. i03.