CHAPITRE XVI
ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE DOCTRINE DANS LES ÉVÈCHÉS DE NAUMBOUHG-ZEITZ ET DE MEISSEN.
Les Électeurs et les ducs de Saxe possédaient un droit égal de protectorat temporel sur les trois évêcliés de Naumbourg-Zeitz, de Meissen et de Mersebourg, tous trois enclavés dans leurs territoires. L'évêchéde Naumbourg relevait des princes delà ligne Ernestine; celui de Mersebourg, des ducs de la ligne Albertine ; enfin celui de Meissen des deux familles princières à la fois. Mais non contents de leurs prérogatives, Jean Frédéric et le duc Maurice voulurent faire de ces évèchés « des domaines séparés, circonscrits, » les assujettir à leur autorité, les incorporer à leurs états, enfin y introduire le Protestantisme.
Jean Frédéric s'en faisait un devoir. Sa conscience, prétendait-il, lui interdisait absolument de tolérer dans ses possessions un évèque rebelle et de protéger des prélats papistes. D'ailleurs le titre de tuteur ou de protecteur était fort mince; celui de prince territorial avait une tout autre importance ^
Il débuta par l'évèché de Naumbourg-Zeitz.
L'évêque de Naumbourg, le comte palatin Philippe, étant venu à mourir, (6 janvier 1541) l'Électeur interrogea ses conseillers et théologiens pour savoir s'il ne serait pas possible de retirer au chapitre le droit de procéder à une élection nouvelle, et d'élire à la place de l'évêque défunt Nicolas Medler, nommé récemment prédicant de Naumbourg par le bourgmestre de la ville. Ne pouvait-on pas aussi servir annuellement à l'évêque protestant, sur les revenus de l'évèché, un traitement de raille florins, et employer tout le reste « d'une manière chrétienne 2? »
Prévoyant (pie l'Électeur allait intervenir dans les affaires de l'évèché, le chapitre, dès le 19 janvier,avait élu évêquc à la majorité des
• Dépêche an duc Ileuri ; voy. v. Lanoenk, Herzog Morilz, t. II, p. i3, 15.
* Voj. Seckenuorf, t. 111, p. iSH.
LA NOUVELLE DOCTRINE DANS l'ÉVÊCHÉ DE NAUMBOURG-ZEITZ. 1542. 527
suffrages le doyen de la cathédrale, Jules Pflug, homme universellement estimé pour ses mœurs irréprochables et son grand savoir. « Ces gens de Naumbourg sont désespérants, » écrivait Luther le 24 janvier à l'Électeur; « en vérité ce sont les serfs du diable. Mais il me semble que le docteur Brück peut donner sur ce sujet de très utiles conseils, et que Votre Altesse, par la grâce de Dieu, finira par trouver le joint. Ce qu'on ne peut attraper en courant, on finit souvent par l'obtenir à force de patience. Dieu mettra un jourl'évêché entre les mains de Votre Grâce, et saura confondre la sagesse des rusés serviteurs du démon. »
Mais ni Luther, ni Bugenhagen, ni Juste Jonas n'eussent oser conseiller ouvertement à lÉlecteur de s'emparer de l'évêché par la violence ; ils eussent craint d'exciter les alarmes des membres de l'Empire, et qu'aux États de la Ligue les Alliés eux-mêmes ne fussent plus disposés à blâmer Jean Frédéric qu'à le soutenir, sachant les conséquences d'un pareil attentat.
Cependant rien ne put intimider l'Électeur. Alléguant de nouveau les devoirs de sa conscience, il déclara à ses théologiens « qu'il avait l'intention d'élire un véritable évêque chrétien, auquel serait adjoint un commandant militaire chargé d'administrer le pays au nom du prince souverain. » «Les rois d'Angleterre, de Danemark, et de Suède, ;) leur dit-il, « ont su mettre leurs évêques au pas. Ils en ont supprimé un grand nombre ^; le duc de Prusse, lui aussi, a réformé les évêques de ses étals, et pourtant il n'a pas été dévoré par les papistes. Je suis décidé à régler ma conduite sur la leur. »
Il interdit l'intronisation du nouvel évêque. Jules Pflug, au colloque deRatisbonne, avait siégé parmi les théologiens catholiques du parti modéré et s'était toujours montré extrêmement conciliant. Gela n'empêcha point l'Électeur d'écrire au bourgmestre de Naumbourg « que ce Pflug lui était profondément antipathique, et qu'il savait d'une manière certaine que non seulement il était très violemment opposé à la « pure doctrine, » mais encore qu'il l'était contre sa conscience, sa propre et intime conviction. Malgré l'édit impérial du 18 juillet 1341 qui lui défendait d'empêcher un évêque nouvellement élu de prendre possession de son évêché, surtout de mettre obstacle au droit d'élection du chapitre et aux prérogatives d'un évêché d'Empire, Jean Frédéric fit assailHr par ses soldats le château de Zeitz, et donna charge à un gouverneur militaire d'administrer l'évêché en son nom 2.
1 Voy. DE Wette, t. V, p. 330-331.
* Pour plus de détails, voy. Planck, 3b, p. 182-192.
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Le mois précédent, sans que rien l'y autorisât, il avait i'aitotcuper par ses troupes l'abbaye de Dobrilugk, en liasse-Lusache, exigeant le serment d'hommage de trente et un villages et de la petite ville de Kirchlieim i. Dans le bailliage de Wurtzcn, dépendance derévêclié de Meissen, il chassa le clergé catholique et mit la main sur les biens des monastères Jules Pllug écrivait àrEmpereur: « Les pauvres sont privés des aumônes que leur ont distribuées jusqu'à ce jour l'évêque et les couvents. » Il se recommandait, « lui, son clergé et tout son pauvre peuple » à la générosité de Charles-Quint "^. »
Avec une insolence sans égale, l'Électeur et les princes de Saxe écrivirent à l'Empereur avant inêmequelerecez de Katisbonne n'eût été signé: « Votre Majesté doit comprendre que l'existence d'une religion impie et ditiérente de la nôtre peut faire grand tort à nos états, et compromettre le salut des sujets placés sous notre juridiction.» ((iNotre devoir de prince nous lait une loi d'atlranchir au plus tôt le peuple chétien de la superstition^ des abus et de l'erreur, partout où l'évoque s'apprêtait à les maintenir. » La prétendue immédiateté d'Empire conurinée par l'b^mpereur était à leurs yeux« un abus, un scandale ; tout l'Empire savait depuis longtemps que les évêques de Meissen, de Mersebourg et de Naumbourg étaient les serviteurs de la Maison de Saxe '^.
Aussitôt que ses théologiens eurent compris qu'il était décidé à persister dans sa résolution, ils s'empressèrent d'approuver d'avance ce qu'il allait l'aire.
Le 9 novembre, ils lui firent part de leur manière de voir. L'Électeur avait eu raison, à leur sens, de mettre opposition à l'élection de l'évêque. Par le fait seul de cette opposition, le chapitre avait perdu son droit électoral. Si on eût permis à ses membres de procéder à une nouvelle élection, ils eussent sans aucun doute fait choix de quelque papiste : or il était impossible de tolérer un persécuteur de la vraie doctrine. Le devoir de lÉlecteur était de présenter aux États et aux villes un candidat vraiment digne d'exercer les fonctions épiscopales, et si les délégués élus par les nobles et les villes à cet eti'ot ratifiaient le choix du prince, il n'y aurait rien à dire à une élection si légale. Les prédicants, par l'imposition des mains et la prière, consacreraient solennellement le nouvel évêque, et il n'était besoin d'aucune autre « momerie ; » inutile de convoquer les curés de paroisse pour la cérémonie *.
Le 2Ü janvier 154^, à la prière de Jean-Frédéric, Luther, assisté
' Pour plus de dèlails, voy. Falke, Nlc/cel voit Mijickwilz, p. 4"26-430.
1541, d'avril à juiu, voy. Gersdokf, p. 3ü2-3(i5. 3 Dépêche du 17 juillet i'ö'ki, voy. Geiisdouk, p. 366-3(59. * (Ajrp. lie form., t. iV, p. 09^-094.
l' « ÉVANGILE » DANS l'ÉVÊGHÉ DE NAUMBOURG-ZEITZ. 1541 . 529
de trois prédicants, « consacra » évèque de Naumbourg le superintendant Nicolas Amsdorf ; ensuite, dans plusieurs écrits rendus publics, l'Électeur offrit à ses sujets la justification de ses actes *.
Parmi ses conseillers laïques, le juriste Melchior d Ossa montra seul quelque courage et ne craignit pas de dire son sentiment sur l'injuste prise de possession de l'évêché, exprimant la crainte qu'irrités par cet attentat plusieurs évêques ne se joignissent à l'Union catholique de Nuremberg ou à d'autres ligues, également ennemies de l'Électeur; quant à lui, il regardait comme légitime l'élection de Jules Pflug. Ce fut ce même Ossa que Jean Frédéric chargea de faire l'apologie de ses actes. 11 obéit, mais il ne peut s'empêcher de dire dans son Journal. « Ce fut bien à contre cœur que je publiai cet écrit ; mon zèle si connu ne me permettait pas de me refuser à ce qu'on attendait de moi -. »
Luther, à son tour, entreprit de justifier l'Électeur. « Parles trois premiers commandements de Dieu, » écrivait-il, « mais surtout par le premier : « Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi, >) non seulement l'évèque et le chapitre de Naumbourg, mais le Pape, les cardinaux et tous ceux qui gouvernent l'Église romaine sont comme foudroyés, éternellement damnés, eux et leurs partisans. Sous peine de damnation éternelle, tout chrétien est obligé de fuir les faux prophètes et de se retirer entièrement de leur commerce. On ne doit donc plus regarder Pflug comme un évêque, mais comme une bête fauve, et même comme un démon. » (.< L'Électeur ne doit pas sanctionner le choix du chapitre, parce qu'il lui est impossible de tolérer que l'Évangile soit persécuté et qu'il ne peut adorer le diable. » « Le chapitre, en refusant d'élire un évêque chrétien, s'est dépouillé lui-même de son droit électoral. » « Et quand il prétend que ce n'est pas lui qui a signé l'arrêt de sa propre déchéance, il ment comme mentent les payens et les renégats. » « Devant Dieu les droits de propriété, la prescription invoqués par le chapitre sont nuls; car Dieu ne reconnaît pour sienne aucune créature, quels que soient ses droits, du moment qu'elle se tourne contre lui et contre sa parole. Dieu estéternel, or l'éternité est au-dessus de toute propriété, de toute prescription. » « De par la sentence divine, jamais loup ne sera évêque dans l'Éghse chrétienne, quand bien même l'Empereur, les
* « L'Électeur, ses conseillers et théologiens justifiaient aisément à leurs propres yeux la violence exercée à Naumbourg, en se disaut qu'ils avaient enlevé une place forte au papisme, » dit Voigt (Moritz von Sachsen, p. 23). Luther lui-même appelait la « consécration épiscopale » donnée par lui à Amsdorf le 2ö mars 1342 « audax facinus et plenissimum odio, iuvidia et indignalione. » Voy. d:: Wette, t. V, p. 451.
^ V. Lajîgenx, Moritz von Sachsen, t. 1, p. 130, et v. Langënn, Melchior von Ossa, p. 30, 58, 04.
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rois, le Pape et tous les diables en auraient décidé autrement. » « Les États deNaumbourg, pour avoir violé le serment prêté au chapitre;, ne doivent pas être considérés comme parjures, puisqu'à dater du jour et de l'heure oii ils ont adopté « l Évangile » ils ont rompu de fait avec tous leurs anciens engagements K » « Jules Pflug reproche à l'Électeur d'avoir mis l'évêché sous son autorité, sans respect pour la liberté du pays et pour les droits de l'Empire ; mais tout cela n'est manifestement qu'un grossier mensonge, car je sais à n'en pas douter que l'évêché ne sera ni morcelé ni partagé, mais continuera à constituer un corps libre, jouissant de tous ses droits 2, »
Ainsi parlait Luther, mais les actes de l'Électeur ne confirmaient point ses paroles. Le prince sépara l'évêché de l'Empire et confisqua les biens des membres des États qui refusèrent de se conformer à sa volonté; plusieurs furent jetés en prison, et le gouvernement temporel fut remis à un administrateur laïque. L'évêque luthérien, Amsdorf, reçut, en dehors de ses frais d'entretien, six cents florins de traitement prélevés sur les revenus de l'évêché. Quant à un nouveau règlement ecclésiastique, la cour électorale ne se mit point en peine d'en rédiger un 3.
Les théologiens étaient les très humbles serviteurs des princes et devaient se plier à toutes leurs fantaisies. En chaire, ils étaient tenus de défendre publiquement leurs actes arbitraires. Ce n'est que dans leurs correspondances privées qu'on les voit se dédommager de la contrainte qui leur est imposée, et exhaler les plaintes les plus amères sur leur dur esclavage et sur les procédés de leurs maîtres, seplaignant que, sous prétexte de zèle pour l'Évangile, les princes ne songent qu'à dépouiller l3s églises et qu'à se livrer aux plus honteux plaisirs. « Peut-être, » écrivait Mélanchthon en 15il, « le Turc viendra-t-il un jour corriger nos héros *, » « Il y a bien des années
1 o II semble en lisant Luther, » dit Planck (3b, p. 191), « que les États de l'évêché aient les premiers prié l'Électeur, eu sa qualité de patron de leur Église, de se mêler de leurs affaires. Or rien n'est plus contraire à la vérité. »
« Exempel. einen rechten christlichen Bischof zu wählen, voy. Sävimtl. Werken t. XXVI, p. 77-108. Leo avril 1542, Philippe deHesse écrivait à Bucer : « En fait de nouvelles, nous ne voulons pas vous cacher qu'Amsdorf, dans l'évèché de Naunibourg, a entre les mains non seulement le pouvoir spirituel, mais aussi le pouvoir temporel, et se tait appeler « gracieux seigueur. « A quoi Bucer répondit : « Je regrette qu'Amsdorf se soil chargé du pouvoir temporel, car cela contredit absolument ce que nous avons dit sur ce point dans notre réfutation du Livre '࣠l'Kmpereur. » Voy. Lün'z, t. 11, p. 7Ü-8Ü.
aL.e 13 janv. 15i3, Luther écrivait à Amsdorf : « Maie me habet auhe nostrœ ,jg„[JMilia, quaî tanta prae>umit audacter et postea nobis ia lutum conjectis slertit oti°osa et "o» deserit. » Voy. de Wette, t. V, p. 512.
4 1Ö oct*" • *^'*1' ^'o'V-'- licfonn., t. IV, 079. Le 7 avril io42, il écrit à Camerarius : ,^ jj^ j^g g^j^'j^jiciarunl diu principes ipsi, ut vivere inter has moleslias non libeat- Sciu quale.u'servilutem luierim >. t. IV, p. 801.
L « 'ÉVANGILE )> DAÎSS l'ÉVÊCHÉ DE NAUMBOURG ZEITZ. 1541. ^31
que je fréquente les cours, au grand préjudice de mon âme; j'ai été mêlé aux affaires les plus difficiles, et je vois maintenant combien le Cantique des Cantiques a eu raison de dire en prévision du sort réservé à l'Église : Les sentinelles des murailles m'ont blessée et m'ont pris ma robe. Les princes, en effet, blessent les Églises par les exemples scandaleux qu'ils donnent et dérobent leurs ornements et leurs biens. En même temps le service de l'Évangile est négligé ; les pieux et bons serviteurs sont mis en oubli et les plaintes se multiplient* . » (( Les princes n'ont aucune sollicitude pour les Églises, ils les dépouillent sans miséricorde, » écrit-il encore l'année suivante ; « ils sont esclaves de leurs passions et de leurs intérêts. Delà, dans les gouvernements, des troubles incessants, qu'on ne saurait constater sans être pénétré de la plus vive douleur 2. » Et pourtant Mélanchthon prévoyait que la folle incurie des princes, les vices et les scandales des prédicants « seraient cause dans l'avenir de maux plus affreuxe ncore '^. »
«L'Église est spoliée, dépouillée, » écrivait de son côté Luther ; (( on ne donne rien, mais en revanche on prend, on pille. Autrefois les rois et les princes faisaient de libérales aumônes aux églises et les assistaient généreusement; maintenant ils les volent, pillent. J3 ne sais si un jour le joug des Turcs ne nous paraîtra pas plus daux que celui des turcs de l'intérieur, nos concitoyens et nos amis. » Luther eût voulu devenir indifférent aux honteuses rapines dont il était témoin : « Ceux qui se prétendent Évangéhques attirent sur nous le courroux de Dieu par leur rapacité, leurs vols sacrilèges *. »
« Les princes dorment,» écrivait à la même date l'ami de Luther ^ Jean Lange, prédicant de la cathédrale d'Erfurt, « ou bien ils ne songent qu'à satisfaire leurs convoitises, cherchant par tous les moyens possibles à amasser des richesses. Le peuple mène une vie digne d'Épicure ou de Sardanapale; presque tous ici sont plongés dans les plaisirs comme et plus que les Grecs de l'antiquité payenne. Quant à nous autres, prédicants, nous n'avons en partage que la misère ^. »
Voyant le prompt et heureux succcès du « coup d'état» de Naum^ bourg, l'Électeur ne songea plus qu'à compléter son œuvre.
» 2 nov. 1341. Corp. Reform., t. IV, p. 69.=). ä 18oct. 1342. Corp. Reform., t. IV, p. 882. ^ Corp. Beform., t. V, p. 440.
* Voy. DE ^YETTE, t. V, p. 439, 402, 485.
* Lettre à W. Link, voy. Verpoouten, p. M6.
532 l' « ÉVAM.lLi: » DANS l'ÉVÊCHÉ DE MEISSEN. 1542.
Le pays où « la propagation du saint Évafigile » semblait devoir s'opérer le plus aisément, c'était l'évêché de Meisscn. Désireux de « l'incorporer >> comme celui de Naumbourg, Jean Frédéric résolut de s'emparer premièrement de la ville épiscopale de W'urtzen, pensant que son donjon fortifié et le passage de la Mulde offriraient un point d'appui très favorable au futur développement de sa puissance territoriale. Le plan de cette importante capture fut tracé par le chancelier Brück, l'ami le plus dévoué de Luther. Melchior d'Ossa, cette fois encore, combattit énergiquement une entreprise également funeste, selon lui, à la sécurité de la paix publique et de l'Empire. Mais il ne put même obtenir que l'évéque fût préalablement averti de ce qui se préparait *.
Sous prétexte depréleverl'impôt turc, l'Électeur décréta, le 22 mars 1542, l'occupation militaire de Wurtzen; ensuite il informa le conseil et la commune que la situation de la ville exigeait absolument qu'elle fût de plus près rattachée à la dynastie électorale. Même la noblesse indépendante du pays dut lui prêter serment d'hommage et de fidélité. Le lendemain de ce jour, Asm us Sprégel, conseiller de Jean Frédéricetcommandant militaire de Wurtzen, fit venir le chapitre et lui signifia que l'Électeur avait supporté jusque-là son « idolâtrie » avecla plus grande patience, mais que le moment était enfin venu de réformer l'évêché et que le nouveau culte allait y être introduit. Inventaire devait être dressé de tous les trésors des sacristies ; tout membre du chapitre qui tenterait de s'opposer à la volonté de l'Électeur serait non seulement destitué, mais soumis à la torture '^. Vainement le clergé du diocèse essaya-i-il de défendre la doctrine catholique, vainement il en appela à Dieu de la violence qui lui était faite, lÉlecteur décréta l'abolition de l'ancien culte, remit les clefs du dôme aux prédicants, fit jeter en prison les prêtres qui persistaient à donner la communion sous une seule espèce et dépouilla les églises de leurs autels et de leurs tableaux. Puis, de sa propre autorité, il fit commencer dans la ville des travaux de fortification, et ses troupes occupèrent les passages de la Mulde. Le chancelier Brück était tout ravi de l'heureux succès de cet atteutat hardi.
Néanmoins les choses ne se passèrent pas aussi facilement qu'à Naumbourg, car Maurice de Saxe n'était pas homme à renoncer bénévolement aux droits de protectorat qu'il partageait avec l'Électeur.
• V. Langenn, Herzog Moritz, t. 1, p. 133, &i Melchior von Ossa, p. 32-33. Voigt, Herzo'i Morilz, p. 2'i.
* buiiKHAiiDT, Wnrzdicr Fehde, p. 04-05. « Un attfiiilat suivait l'autre, » dit l'impartial auteur protestant. « Les princes de la lifjue Krnestine cessèrent de respecter la liberto individuelle et se laissèrent de plus en plus entraîner pur le fanatisme dans des voies qui auraient toujours dû leurrester étrangères. »
L' (f ÉVANGILE )) DANS l'ÉVÈCHÉ DE MEISSEN. 1542, »33
Depuis la mort du duc Georges, les deux branches de la Maison de Saxe avaient, chacune de leur côté, propagé l'Évangile, tout en conservant entre elles les meilleurs rapports. L'Électeur avait même montré beaucoup de zèle pour l'introduction de la nouvelle religion dans le duché de Saxe. Mais les intérêts des deux princes étaient désormais séparés, et Maurice entendait bien ne pus abandonner tout le butin à son cousin. H écrivit donc à Jean Frédéric pour lui exprimer la surprise que lui causait l'envahissement de Wurtzen : « Si nous comprenons bien les intentions de Votre Grâce, Votre Grâce a la pensée d'agrandir ses possessions et de tirer de plus en plus de son côté. » Déjà auparavant l'Électeur s'était emparé du couvent de Dobrilugk ; il menaçait Erfurt; il envahissait l'évêché de Naurabourg; abusant de la jeunesse des ducs de Saxe, Georges et Henri, il cherchait par de nombreux empiétements à agrandir ses États. Or, Maurice déclarait ne pas vouloir tolérer plus longtemps de si criantes injustices; l'Électeur ne devait pas s'imaginer que sa jeunesse mît obstacle à son courage, car il s'apprêtait à aller reprendre Wurtzen à la poinle de l'épée ^.
Déjà l'on s'attendait à voir marcher l'une contre l'autre les armées desprinces de Saxe,lorsque le Landgrave Philippe accourut pourmettre d'accord les deux cousins. Luther prit la défense de son protecteur: « Satan en personne est caché dans la peau de ce Maurice, ce jeune homme est impétueux et superbe^ » écrivait-il 2. H mandait à Brück le 12 avril : « J'ai écrit hier matin une page mordante contre Maurice, c'est un Ibu altéré de sang. Que Dieu fortifie, console et soutienne mon très gracieux seigneur et vous tous dans sa grâce et dans la paix d'une bonne conscience ! Qu'il frappe à mort les féroces hypocrites de Meissen, comme le méritent de tels Gain, Absalon, Judas et Hérode! Amen. » Dans une lettre adressée au Landgrave. Luther appelle le duc « incorrigible insensé, vampire sanguinaire, )) et l'accuse d'avoir prémédité le meurtre de tous les siens ^.
Philippe, aux frais du légitime possesseur, l'évêque dépouillé de Meissen, fit dresser un contrat aux termes duquel lÉ lecteur gardait le bailliage de Wurtzen avec toutes ses dépendances tandis que Maurice s'emparait du reste de l'évêché. L'évêque ne fut pas même informé
1 V. Langenn, Herzog Moritz, t. II, p. 224-226.
^ « Gerti, quod ab ipso Satana immédiate geruntur omnia ex parte ducis Moritz, furiosi et superbi juvenis. » Lettre à Amsdorf, 13 avril 1342, voy. de Wette, t. V, p. 461. « Luther, dans toute cette affaire, ne se conduisitni avec impartialité ni avec droiture, » dit Voigt, Moritz, p. 28-33.
^ Voy. DE Wette-Seidemann, t. VI, p. 312, 314. Lettre de Luther au Landgrave dansBaiEGER, Zeifschriß ßr Kirchengeschichte, t. IV, p. 146-147.
534 PIM AGE DES ÉGLISES DANS l'ÉVÈCHÉ DE MEISSEN. 1542 .
de cet arrangement.« Ce traité lui tracassait bien un peula cervelle, » disaient les Luthériens en raillant. « mais il n'y avait remède *. » Aussitôt le traité signé, l'Électeur s'empressa d'ordonner la destruction à coups de hache de tous les tableaux de la cathédrale «. non recouverts d'or » ou qui ne représentaient point « des faits édifiants » On descendit les autres dans la crypte. Ensuite la nouvelle doctrine fut imposée à la population 2.
De son côté, Maurice, le 11 mai, fit enlever du dôme de Meissen l'orfèvrerie d'église, les vases et calices ornés de pierres précieuses et quantité d'objets de prix, afin de les « mettre en lieu sûr, » les événements actuels étant pleins de hasards périlleux. Dans l'inventaire du trésor, dressé par le sacristain Biaise Kneusel, sont mentionnés : « Une croix d'or estimée treize cents florins par le duc Georges, sans compter les riches pierres précieuses et [es perles dont la croix est ornée. Une autre croix d'or, estimée six mille florins. Une troisième, estimée mille florins d'or, sans compter les pierres précieuses et les perles. J'estime mille florins d'or Je retable d'autel, sans compter les pierres précieuses. Le grand buste de saint Bennonis pèse trente-six livres et demie; il est orné de superbes pierres précieuses, la paroisse l'a fait faire, et les dévotes gens l'ont payé de leurs deniers. La petite croix où sont représentés sainte Marie et saint Jean pèse au moins cinquante livres. » Le nombre des objets précieux ainsi énumérés s'élève à cinquante et un 3. Depuis le jour où Maurice les « mit en lieu sûr, » jamais personne n'en entendit plus parler.
Au sujet des terres et propriétés des églises et monastères confisqués dans le duché de Saxe en dépit des protestations de leurs légitimes possesseurs, Maurice, le 15 novembre 1541, déclara aux États a que ces biens avaient été jusque-là fort mal gérés, que les bâtiments tombaient en ruines, que les bois étaient dévastés, en un mot, qu'il les avait trouvés dans le plus déplorable état '^ »
Luther ne se montre pas indulgent pour les « princes apôtres » du duché de Saxe, il écrit après l'attentat de Wurtzen : « La nouvelle subite et imprévue de ce coup de main a révélé les pensées cachées au fond de biens des cœurs, et nous savons maintenant à quel point sont trompeurs, déloyaux et faux amis de la divine parole les pitres de Meissen, le poison et la vermine de Leipsick. Dieu veuille, en son temps, donner la récompense qu'ils méritent à
« V. Langenn, Ilerzorj Morilz, t. I, p. li"2 et suiv. Richter, Verdienulc, l. XI, p. 33, note 20.
î BoRKHARDT, Siichs'u^chc Kircheii und Schul Visitationen, p. 209 et suiv. '■> Arndt, Archiv II, p. 333-33Ü. Gersdokf, p. 37:)-376. * 1*'alke. Sleuerbewilügunf/en, t. X\X, p. 4-27 ; voy. p 4-»5.