DIÈTE DE SPIRE. — PAIX AVEC LA FRANCE
Dans son discours d'ouverture, l'Empereur, le 20 février, inlorma les États des actes d'hostilité des Turcs et des Français, et réclama des subsides pour combattre les ennemis de l'Empire. A son grand regret, la campagne de France l'empêchait de se rendre au Concile prescrit par le Pape; aussi demandait-il leur avis quant aux moyens à employer pour remédier aux maux dont gémissait l'Église *.
« Dès cette première séance, l'Empereur put se rendre un compte exact des dispositions des membres de l'Empire à son endroit. »
L'Électeur et le Landgrave commencèrent par protester contre la présence d'Henri do Brunswick, qu'il leur était impossible de considérer plus longtemps comme prince du Saint-Empire et qu'ils jugeaient indigne de conserver siège et voix dans leurs assemblées. Henri répondit par un long réquisitoire. L'Électeur, le Landgrave et leurs alliés, dit-il, l'avaient dépouillé de sa terre contre le droit humain et divin, contre les lois de l'Empire, et par une violation inique de la Paix Publique; par de tels attentats ils s'étaient retiré à eux-mêmes le droit de paraître dans la présente assemblée ; c'était à eux de quitter la place ; s'ils s'y refusaient, il ne compromettrait pas son honneur en siégeant plus longtemps avec eux.
Les délégués des villes de la Ligue se montrèrent peu satisfaits d'un mémoire contre Henri de Brunswick présenté à l'Empereur par l'Électeur et le Landgrave, et lu en séance publique. Les députés de Francfort, écrivent le 3 mars : « Leduc, dans cet écrit, est accusé de beaucoup d'actions honteuses qui n'ont aucun rapport à la que-
' ' Voy. le discours Je l'Empereur dans les Frankfurter Reichtagsacten, t. LV, fol. 77-85. Voy. Haberlin, t. XII, p. 473-475.
relie actuelle. (Parmi ces accusations figurait de nouveau l'histoire dÉva de Trott*.) Ce qui envenime encore le débat, c'est que d'autres princes, tels que l'archevêque de Mayence, l'Électeur palatin et les princes de Bavière sont impliqués dans l'affaire^ de sorte qu'il est à craindre que des disputes interminables et hors de propos ne se mêlent à tout ceci 2. »
A ce mémoire, lu publiquement le 5 avril, le duc répondit en attaquant ses adversaires avec la plus extrême violence et en adressant à l'Empereur lui-même les reproches les plus amers. Les Alliés, dit-il, avaient envahi sa terre pendant qu'il se préparait à la campagne turque ; ils avaient aboli dans son duché l'antique foi catholique, chassé les prêtres, saccagé les couvents, pillé les trésors d'église et volé les cloches de toutes les paroisses. Contrairement aux lois divines et humaines et violant audacieusement les lois de lEmpire, le Landgrave de Hesse avait pris une seconde épouse, et par là s'était à jamais rendu infâme et indigne de conserver ses titres et dignités. Déjà, les années précédentes, il avait, dans cet esprit turbulent qui lui était propre et sans aucun motif, envahi et rançonné trois évêchés ; lui et ses compagnons en avaient pillé les églises et les monastères, L'Électeur de Saxe avait soustrait à l'Empire, par une injuste violence, l'évêché de Naumbourg pour le placer sous son autorité; il avait élevé à la dignité épiscopale, à la place de l'évêque légitime, « un pape luthérien. » «C'est grand pitié, » s'écria le ducHenri en s'adressantà l'Empereur, « de voir des personnages chargés de semblables forfaits, excusés et absous. Les princes vont de crime en crime, avec eux il n'y a point de trêve à espérer. Ils ne cessent de conspirer avec les Turcs, le voïvode Zapoli, le roi de France et autres potentats étrangers. Le délégué de Strasbourg, Jacques Sturm, a dit, de manière à être entendu de tout le monde et en accompagnant ses paroles de menaces à l'adresse de quelques députés, que le Français se montrait envers lui bon maître et excellent seigneur. ;> Le duc offrait de citer les noms de ceux qui avaient entendu ce propos de la propre bouche de Sturm, il prit aussi pour but de ses violentes invectives la Déclaration donnée en secret par l'Empereur aux Protestants de Ralisbonne. »
D'après le texte, l'esprit, les termes du recez accepté de tous à Ratisbonne, aucune innovation ne devait être soufferte, nul changement toléré, aucune altération permise dans le fond et l'essence de la religion; quelques points obscurs seulement devaientêtre éclairés. Or, la Déclaration était en complet désaccord avec les termes nets,
' Voy. plus haut, [>. oiO.
* ' heichstagnacten, t. LV, fol. 22-25.
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précis, sans nulle obscurité, de ce recez. L'Empereur n'avait pas le droit de faire des changements dans des décisions signées de sa main et approuvées par tous les membres des États. Aussi; jusqu'à ce jour, n'avait-il pas osé avouer ladite Déclaration, et les membres catholiques, loin de l'approuver, trouvaient juste et nécessaire que, dans tous les cas, elle fût singulièrement modifiée *.
Les Alliés ayant voulu répondre, l'Empereur leur imposa silence, disant qu'il « en savait assez sur ce sujet -. » « La question soulevée par Henri et ses violentes attaques étaient une épine dans le pied de l'Empereur, et plus les Protestants s'apercevaient qu'au moyen de la Déclaration ils pouvaient indisposer les Catholiques contre lui, plus ils mettaient d'insistance à réclamer son insertion dans le recez 3. »
Ce ne fut qu'à cette condition qu'ils consentirent à voter les sommes que l'Empereur et Ferdinand déclaraient nécessaires à la levée et à l'entretien d'une armée de vingt-quatre mille hommes de pied et de quatre mille cavaliers *.
« Et cependant le péril était imminent. » « A la frontière Wende, » mandait Gaspard Hedio le 11 mai au duc Albertde Prusse, « les Turcs ont massacré ou traîné en esclavage vingt-quatre mille sujets autrichiens ^. » Mélanchthon écrivait tristement : « Les princes se querellent à Spire pour savoir s'ils enverront oui ou non des troupes contre les Français, et pendant ce temps-là ceux-ci ravagent et incendient noire territoire jusqu'aux portes de notre ville^, »
Dans l'espoir de gagner l'Électeur de Saxe^ l'Empereur lui fit plusieurs concessions : il confirma son contrat de mariage avec Sybille de Clèves, contrat par lequel, la maison de Clèves venant à s'éteindre, le duché devait revenir à Jean Frédéric ou à ses descendants. 11 accommoda la querelle de l'Électeur avec Ferdinand au sujet de quelques intérêts de frontière; à l'insu des Alliés, il fut même question d'un mariage entre le prince héritier de Saxe et la tille de Ferdinand, à la condition qu'auparavant la paix religieuse aurait été obtenue. En dépit de tant d'avances, l'Électeur persista
• HoRTELDER, UrsachcTi, p. 1805 et sniv.
^ La duplique fut remise en manuscrit à l'Empereur et plus tard imprimée; ou la trouvera Jans Hortleüer. p. 1860 et suiv.
** Relation écrite à Spire, le 11 mai 15ii, voy. Trierischen Sachen und Briefchaften, fol. 214.
* ' Die Verhandlungen über die Hülfe von Mdr: bis April i544, Frankfurter Heichftagsucten. t. LV, fol. 101-11j. Kelation des ambassadeurs de Francfort, 20 avril, fol. 44-47.
Voigt, Briefwechsel, p, 316.
Corp. Reform., t. V, p. 331, 372.
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dans ses relus et dans ses exigences. Il quitta Spire, ainsi que le Landgrave, sans avoir signé le recez *.
« Les princes de Saxe et de Hesse, » au dire de Carl van der Plassen, c savaient par Granvelle et autres conseillers impériaux achetés par eux que, dans les atiaires religieuses, ils obtiendraient d'autant plus qu'ils céderaient moins, et que l'Empereur, préoccupé avant tout de la guerre de France, ferait toutes les concessions imaginables pour obtenir des secours dont il ne pouvait se passer '^. »
Avec les Électeurs du Brandebourg et du Palatinat qui s'étaient offerts comme médiateurs, TEmpereur et ses conseillers étaient depuis lougteaipse en pourparlers. « Dans rintérêt de la paix et de la sécurité générale, je suis allé si loin,» dit Charles, le 1^4 mai, aux membres d'Empire protestants, « que les Cathohques se plaignent hautement de ma faiblesse. Vous devez vous montrer satisfaits, et reconnaître que je me conduis envers vous en maître indulgent et débonnaire. » Il les pressait donc de signer le recez, ajoutant que, s'ils s'y relusaient, il serait obligé d'en conclure qu'ils mettaient obstacle de propos délibéré à ce qui seul pouvait sauver la nation, et voulaient rendre impossible, par leur mauvais vouloir, l'heureuse issue de la Diète '^.
Alors seulement les Protestants consentirent à signer. Or le rcez était fait pour blesser profondément les Catholiques.
En effet, l'intérêt de leur loi y était presque complètement abandonné.
L'unique moyen de mettre lin à la déplorable scission religieuse qui s'était produite, y hsait-on, c'était de convoquer en Allemagne un concile général, libre ei chrétien. Mais dans le doute où l'on était qu'un tel concile put se réunir dans les circonstances actuelles^ les Etats déclaraient que, l'automne ou l'hiver suivant, une nouvelle Diète aurait lieu, que 1 Empereur la présiderait, et qu'entre temps un prujet de reforme chiéiieiine serait rédigé par dci hommes éclaires, loyaux, justes, prudents et amis de la paix. L'Empereur inviterait tous les membres des Etats, sans distinction de rang et de parti, à assister à celle Diète, et par elle serait avisé au moyen d'obtenir une paix sincère et chrétienne; toutes les diflicultés touchant la foi y seraient résolues, du moins jusqu'à la réunion d'un véritable Concile général dans le Saini-Empire de iialioii germanique. >}
• Voy. la relaliou de Navagerosur i'hilippe et sur ses prédicaiits. qui prêchaient ouverleuieul la poljgaiiue a spiie. Gacuamu, Troia années, p. 27u-2/7.
^ ■ Lelire dalee Ue bpire, 19 mai 1544, Irtermchen dachen und Briefschaften, fol. 210.
* Pour plus de détails, voj. Si^hmidt, Gesc/iic/Ueder JJeulschcn , t. XII, p. 333- 33Ü. \oj. la leUre de t'aul Jove à Cosiiie de Alédicis, le 7 juiu li)44. OüsJauüins, l. m. p. 49.
Mais ce n'était pas seulement à ce concile « général libre et clirétien » qu'était remise la solution des points de doctrine controversés. On annonçait comme prochaine la convocation d'une assemblée nationale ou Diète *, dans laquelle devaient être résolues toutes les questions religieuses. C'était accorder tacitement ce que l'Empereur avait refusé avec tant d'énergie vingt ans auparavant; c'était reconnaître à une assemblée laïque le droit de décider en dernier ressort en matière de foi.
Au reste, ce recez n'était que le résultat pratique de ce que Granvelle avait assuré aux Protestants avant l'ouverture de la Diète : « On s'arrangera, » avait-il dit, « pour conclure un accord, que la chose plaise au Pape ou non. » Le recez ne disait pas un mot de Paul III, ni de la façon dont il pourrait apprécier cette manière nouvelle d'envisager la situation. De la nécessité de rendre aux. évoques leur juridiction, il n'était pas davantage fait mention.
« Les questions relatives à la religion, à la paix, au droit, dépendent les unes des autres et ne font qu'un seul tout, » disait l'Empereur dans le recez, «et les États attachés à la Confession d'Augsbourg nous ont laissé le soin de les régler. » Mais rien n'avait été décidé quanta ces trois objets sans l'assentiment des Protestants, et la toutepuissante autorité dont parlait l'Empereur ne s'était en réalité exercée nulle part -.
Le recez suspendait tous les procès et sentences de ban contre les Protestants et annonçait comme prochaine la réorganisation de la Chambre Impériale; les membres d'Empire devaient présentera la prochaine Diète de nouveaux juges, sans avoir égard à la religion, et ceux-ci prêteraient serment, soit conformément au vieil usage « par Dieu et par les saints, » soit selon la nouvelle coutume « par Dieu et par l'Évangile. » « Jusqu'à la concorde religieuse, le recez de la Diète d'Augsbourg et d'autres également injurieux aux Protestants, ainsi que toutes les lois et décisions prises contre les adhérents de la Confession d'Augsbourg relatives à la religion ou pouvant attaquer le recez actuel, étaient déclarés nuls.
On eût pucroirequelesCatholiques, surtout les membres du clergé, allaient nier énergiquement qu'une assemblée nationale ou Diète eût le pouvoir de décider sur le dogme et sur des questions purement religieuses. Au lieu de cela, tous se bornèrent à déclarer que, « pour de nombreux et justes motifs » ils refusaient de s'en remettre à l'Empereur sur ces trois importants objets: la religion, la paix et la justice;
' Recez de la Diètede Spire, loii, § 79-82. Ä'eue Sammlung der Reichsabschiede, t. II, p. 51Ü.
- bit Schmidt, Geschichte der Deutschen, t. XII, p. 339.