CHAPITRE XXÏ
DIÈTEDE WORMS. — DISSENTIMENTSPARMI LESMEMBRES DE L'EMPIRE — — DERNIER ÉCRIT ÜE LUTHER CONTRE LAPAPAUTÉ. — MORT DE LUTHER.
En janvier 1545, les commissaires impériaux ouvrirent la Diète de Worms. L'Empereur, malade de la goutte, s'était vu forcé de différer son arrivée, et Ferdinand était chargé de diriger les dc'bats jusqu'à sa prochaine arrivée i. Malgré les pressantes invitations envoyées aux Électeurs et princes, un seul d'entre eux. l'Électeur palatin, étaitarrivé.Tous lesprinces laïques s'étaient fait représenter. Trois évèques seulement siégeaient.
(( Comment cette assemblée, presque entièrement composée de délégués, eût-elle pu traiter avec succès la question religieuse? Il est clair pour tout homme de bon sens que la chose était impossible. On eut aussi la preuve en cette circonstance du peu de respect des Protestants pour les ordres de Sa Majesté Impériale, puisqu'on dépit de ses instantes et sérieuses prières, presque tous les Électeurs et princes s'étaient dérobés au devoir prescrit, sans qu'on pût savoir ce qu'ils complotaient en secret; car, en dépit du traité de paix que l'Empereur venait de signer avec la France, un délégué de François \" avait été rendre visite à l'Électeur et au Landgrave ; de plus, on était dans la plus complète ignorance sur les véritables intentions de la cour de Munich 2. »
Eck, en pri'-sencc du duc Guillaume, avait dit h Géréon Sailer, l'intime confident de Philippe de liesse, (octobre 1544)« qu'il ne
' Dépêche du délégué de Francfort Of^ier deMelem. 25 janvier imîi.Reichslagxncl''n, t. LVII, p. 7-'.', avec la (iéclaration îles commissaires impériaux du '21 janvier, fol. 120-122. Voy. la lettre de l'Kinpereur, fol. lijO. ();,Mer de AlelcMU, 14 fév. 1543, Ucichulaqsaclea, i. LVil.fol. 18-21.
' Reichstag zu Worms l.'ii^, dans les Trierichen Sachen und Briefschaften, fol. 219.
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fallait pas attendre da Concile le rétablissement del'unité religieuse, parce que les moyens et mesures que le Saint PAre allait proposer ne manqueraient pas de déplaire à la fois aux Luthériens et aux Catholiques. L'Empereur présenterait une Confession de foi, mais uniquement dans le but de jeter la discorde dans les pays allemands, et pour pouvoir plus aisément les ruiner tous. Il avait ajouté que les Catholiques, au lieu de lui obéir, feraient bien de s'unir aux Luthériens et d'embrasser leur religion; car si les Protestants étaient vaincus et persécutés, il était fort à craindre que les Catholiques n'eussent promptement le même sort. Une alliance entre la Saxe, la Hes^e et la Bavirre était chose nécessaire et souhaitable ^ » Eck avait dissuadé le duc Guillaume de se rendre à la Diète, et malheureusement ce prince avait une confiance aveugle dans ses conseils. « .fe serais bien heureux, » écrivait le duc Louis, c de voir les intrigues du chancelier percées à jour; mon frère lui est si attaché qu'il ne voit que par ses yeux. Quelque avertissement qu'on lui donne, Eck a toujours raison -. w
Le 24 mars, Ferdinand, au nom de Cliarles-Qiiinl, annonça à l'assemblée que, conformément au rccezde Spire, (( l'Empereur avait chargé des savants, dignes et pacifiques personnages de conférer ensemble sur la question de la réforme religieuse ; que ceux-ci lui avaient fait connaître par écrit leurs sentiments, et qu'il espérait que, de leur côté, les États s'étaient préoccupés de la question. Mais comme ces importants et graves sujets demandaient à être traités à fond Pt avec beaucoup de circonspection et de prudence, et que le Concile était sur le point de se rouvrir; comme, d'autre part, l'approche des Turcs ne permettait pas de donner à de si importants sujets toute l'attention qu'ds réclamaient, l'Empereur croyait préférable de laisser reposer pour le moment le débat, de voir comment la réforme serait entendue à Rome, et si réellement le Concile pourrait poursuivre ses travaux. Dans le cas contraire, l'Empereur, avant même que ne s'achevât la présente Diète, en prescrirait une autre où, avec le conseil et les bons avis des États, il mettrait ordre à toute chose. Pour refouler les Turcs, pour sauver l'Allemagne, les États devaient promptement consentir les secours indispensables à la défense nationale.
Les Catholiques se déclarèrent prêts à traiter immédiatement la question des subsides; à leur sens, il était inutile de fatiguer l'Empereur, quant à présent, au sujet de la religion, puisque le Concile offrait le remède le plus régulier comme le plus simple aux maux de l'Église.
* Voy. le protocole de cet entretien dans Stumpf, p. 262-264. ',STÜMPF,[p. 265.
5Si DlÜTE DE WORMS. 13 45.
Les Protestants, aiix(iuels se joignirent l'Élocteur Palatin et les déléjiués de l'archevêque de Cologne, répondirent qu'il leur était impossible de voir un Concile dans l'assemblée de Trente ; ils voulaient une paix solide, indépendante de tel ou tel concile, et pouvant subsister jusqu'à la parfaite conciliation de tous les chrétiens- Si leurs réclamations n'étaient pas écoutées, si les procès intentés contre eux n'étaient pas abrogés, ils se refuseraient absolument à fournir aucun secours, car ils ne pouvaient vivre dans la perpétuelle crainte^ même après avoir voté leurs contributions, de voir les leurs persécutés, les pères de famille proscrits, les femmes, les enfants abandonnés et sans ressource, pour avoir soutenu une religion qu'ils croyaient être la seule vraie. Comment pourraient- ils espérer un meilleur avenir, si, une fois délivrés des Turcs, ils avaient à redouter, de la part dos Catholiques, un péril tout semblable à celui auquel ils viendraient d'échapper ? »
« Les Protestants peignent le diable sur la muraille pour effrayer les cnTaiits, » disaient les Catholiques. « Qui leur a jamais fait tort d'un cheveu? Qui a jamais attaqué leurs domaines ou leur autorité? Ils se sont emparés de nos églises et de nos couvents ; ils ont proscrit ceux qui entendaient rester fidèles à l'ancienne religion ; ils ont envahi les évêchés sans se soucier aucunement de la Paix- Publique et de la justice; ils ont contraint les pauvres populations à embrasser leur foi, comme on l'a vu dans le Brunswick, où ils n'ont eu d'autre loi que celle de l'épée, ils persécutent, et ils osent se plaindre d'être persécutés! a « Nous aussi nous souhaitons la paix, mais à la condition de pouvoir nous en réjouir. Et comment l'espérer, puisque l'expérience a clairement démontré, depuis de longues années, que les Protestants créent une faction dans toutes les souverainetés catholiques, soutiennent les leurs, et veulent être seuls les maîtres en matière de foi et dès qu'il s'agit des biens du clergé ? » « Les nouveaux croyants sont insatiables dans leurs réclamations ; ils jettent toujours de nouveaux dés dans le jeu ; à chaque Diète ils élèvent des exigences nouvelles, et veulent qu'on leur cède tout avant d'entrer dans aucune discussion sur les subsides *. »
Dans les séances d'une commission nommée « pour l'organisation d'une meilleure police dans l'Empire, » on en vint aussi à des reproches réciproques, aigres et amers. Les Protestants se plaignaient v du gouvernement temporel des évê(|ues, de leur faste scandaleux, des mœurs détestables de beaucoup de membres du clergé, de la négligence avec laquelle la divine parole était annoncée. » A cela, les
'* \'oy. Frankfnrler Rdchalcirjsaclen, t. LVII, fol. ISrj-llO. Tricrische S:nchen und Brief Schäften, foi. !219--'-*3. Voy. Sphingeh, p. 22 et suiv.
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Catholiques répondaient : « Les scandales et les abus existent ; ils sont énormes, ils sont notoires, mais ils s'aggravent encore, dans les temps périlleux que nous traversons, par la Faute des sectes et de leurs prédicants. qui partout ont supprimé beaucoup de moyens de les combattre. Aussi l'incrédulité, le mépris de la religion sont-ils pour ainsi dire entrés dans les mœurs, chez los grands comme chez les petits. Des milliers de paroisses sont privées de pasteurs, et l'Allemagne ressemble à un navire sans gouvernail et sans mât. Partout le culte est aboli, les écoles sont fermées. Que sont devenus ces établissements do charité si nombreux autrefois? Ce que les Protestants appellent prêcher la parole de Dieu, c'est en grande partie, comme eux-mêmes le déplorent, tourner le Pape ot le clergé en dérision, et jeter l'outrage à la face de tous. » « La chaire n'est plus qu'une tribune d'invectives, et les nations étrangères s'en montrent épouvantées. » « Les aiFaires civiles, les querelles des particuliers, sont traitées au prêche, il y a de cela peu d'années, Luther exhortait les prédicants à insulter publiquement l'archevêque de iMayenco, les Catholiques, et le duc de Bruns^viok, qu'il n'appelait que le serviteur do Satan. »
Dans les débats relatifs à l'usure et aux juifs, on s'éleva énergiquement, du côté cathoIi(jue, contre « les écrits et les livres séditieux de Luther. »
« L'usure qui nous dévore prouve assez combien sont mises en oubli paru)i r.ous la chanté chrétienne et la justice. Il est nécessaire de sévir avec vigueur contre les usuriers; mais, d'un autre côté, ce serait agir d'une fa(.on peu conforme à la charité chrétienne que de suivre le conseil de Luther qui, dans une instruction adressée aux pasteurs, veut (ju'on les fasse périr comme des ciiiens, qu'on les livre corps et âmes au diable, ({u'on les roue, (ju'on leur ouvre les veines, que ces a avares maudits soient proscrits ou décapités *. » Tant de violence souffle la haine au cœur du pauvre peuple, trop souvent victime des usuriers; il ne songe plus qu'à se faire justice lui-même, et à se porterde sou propre mouvement à des représailles sanglantes, ür il n'a pas be.'oin. en ces temps malheureux, d'être encouragé au désordre. Le livre nouvellement publié de Luther contre les juifs- respire une (elle haine, une telle férocité qu'on pourrait le croire écrit avec du sang. Luther pousse le peuple au meurtre et au pillage, et déjà en plusieurs lieux on a pu voir coinraeut son livre est commenté, à quels actes
' Voy. ces passages daQ.s l'écrit de Luther intitulé : « Aux pasteurs, pour les exhorter à prêcher contre l'usure. » SàmmiL. Werl.e, t. X.XHI, p. 28i-338.
* Vo)n, Sc/ie>n Hamphoras und com Gesclileclit C/irisli, 1543. Sàmmtl. Werlie, t. XXXII, p. 275-357.