PUISSANCE CROISSANTE DE LA LIGUE DE SMALKALDE
sur l'impôt qu'il était nécessaire de lever « pour le maintien de la parole de Dieu, le salut du peuple chrétien et la conservation de la propriété des citoyens, ;) les Alliés s'assemblèrent de nouveau à Worms le l'r avril. Philippe de Hesse regardait comme très importaut « de ravir, par n'importe quels moyens, la ville de Cologne à la partie adverse ; » Cologne, en cas de guerre, pouvait rendre, disait-il, les plus grands services*. Manquant de vivres et de munitions, les délégués de la Hesse considéraient comme très utile « que la guerre fut dirigée non de leur côté, mais de celui des autres 2. »
En prenant fait et cause pour l'archevêque, la Ligue jeta les Protestants dans la plus grande perplexité. « Ils tremblaient que l'Empereur justement irrité ne se résolût enfin à sévir, et que le moindre incident ne lit éclater la guerre. » « Voici quelle est la position de l'évêque de Cologne^. » écrivait confidentiellement le margrave Albert de Brandebourg-Culmbach au duc de Prusse : l'évéché ne lui appartient pas; il a juré le jour de son sacre qu'il en respecterait les statuts, les traditions et les libertés. Il ne peut rien faire sans l'évéché, lequel est placé sous l'autorité de l'Empereur et de l'Empire et qui a le droit d'élire un évêque et de le déposer. Du moment où Hermann change de religion, l'Empereur et l'évéché peuvent le tolérer en sa personne, tout en réservant les droits de l'Empire et deTeveche. Si la ville de Cologne était un prince temporel, si elle avait en propre une terre patrimoniale, elle aurait tout aussi bien le droit de choisir sa religion que tout autre prince ou membre de l'Empire. Il n'en est pas moins vrai (jue rAllemagiio, par de tels personnages et ceux qui les soutiennent se voit sans cesse exposée aux plus graves périls. L'autorité de l'Empereur est méprisée par leur faute, et jamais son pouvoir n'a été plus limité. Dieu merci, jusqu'à ce jour, Charles s'est conduit envers la nation germanique en père indulgent, débonnaire et vraiment chrétien. Il y a eu un temps où tout, pendant les diètes, était réglé de telle sorte (|ue rien ne s'y faisait que par le bon plaisir de la Ligue. Rien n'égale son arrogance. J'ai entendu dire tout récemment qu'en Saxe le nom de notre légitime souverain laï(|ue, l'Empereur romain, a été retranché des prières publiques. Et nous nous faisons gloire d'être Évangéliques ? J'ai peur que nous ne soyons en train de jouer un jeu si étrange que l'Empereur, elles nations étran-
'• Hecez des États de Francfort, 27 fovrier I.'I'jG. Arcliives de Francfort.
* Philippe à ses conseillers de Francfort, 7 février loïd ; voy. NEioncKEn, Acleiisliic/ce, p. 573.
'■' Uiijiéclie des conseillers à l'hilippe, 23 dccloirj, voj. ^eiueckkr,. iclensliichc, p. 576.
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gères avec Jui, ne se détournent de nous, et ne se lavent les mains de tout ce qui pourra nous arriver. Combien de temps resterons nous dans cette situation étrange? Ne serons-nous pas bientôt obligés détendre la main aux Turcs? Telles sont, hélas! les questions quis'iraposent à nous *. »
Plus tard, Philippe de Hesse avouait,lui qui, plus qu'aucun autre, avait poussé les siens à prendre fait et cause pour l'archevêque, que « l'affaire de Cologne » avait fourni à Charles-Quint le principal prétexte de guerre et l'avait « extrêmement irrité contre la Ligue. » « Les membres d'Empire protestants, » écrivait-il, « ayant soutenu l'appellation de l'évêque et s'opposant avec tant de résolution à l'Empereur, celui-ci eut sans doute peur de voir bientôt notre religion imposée à ses sujets dans ses terres héréditaires, et craignit que les autres évêques et tous les Électeurs, passant de notre côté, ne finissent parle déposer pour élire à sa place unEmpereurluthérien^.»
Mais à l'époque des États de Francfort, « les Alliés, pleins de confiance en eux-mêmes, s'imaginaient en imposer à Charles-Quintet se laissaient bercer par les plus flatteuses espérances; ils croyaient en eux-mêmes et comptaient fermement sur l'appui de l'étranger 3. »
A Francfort, l'Électeur palatin Frédéric, qui venait de succéder au comte Louis, se joignit à la Ligue.
Du temps où il était grand prévôt des villes impériales de l'Alsace, Frédéric, bien qu'au service de l'Empereur, favorisait en secret le parti protestant, et le prédicant Erb de Reichenweier espérait qu'il réussirait à introduire la nouvelle doctrine à Kaisersberg, à Spire, à Haguenau, à Schlestadt et à Golmar ^. Redoutant les représailles d'Otto Henri du Palatinat-Neubourg, chassé de ses états, il s'était ouvertement déclaré pour la nouvelle religion », et le 3 janvier lo46 avait reçu la communion sous les deux espèces 6. Sur le conseil de Jacques Stürmet de Schärtlin deBurtenbach,le Landgrave de Hesse était allé le trouver etlui avaitfaitpeur en lui démontrant quesi l'archevêché de Cologne tombait au pouvoir de la maison de Bourgogne, l'Empire en recevrait un grave affront, sans parler « de toutes
» Ecrit la veillede Pâques 1546; voy. Voist, Alhrecht AlrJhiades,t. I, p. 107-108.
- Lettres ä Bucer du 7 janv. et du 13 avril 1347; voy. Rommel, Urkundenbuch, p. 170, 223. Lenz, Briefwechsel, t. II, p. 473, 486-487, 498.
î Philippe Ott à Jean de Glauburg, 13 nov. 1546. Arciiives de Francfort.« Bundessachen 1546, » fol. 4.
^ Voy. RocHOLL, p. 88.
* Thomas Léodius. secrétaire intime de Frédéric, rapporte que ce qui le poussa à cette démarche, ce fut la crainte d'Otto Heinrich. « qui sibi domicilium Heidelbergaî constituerai resque novas, seu favens Evangelicae veritati seu populärem captare volens auram, moliebatur. » Vif a Friderici, lib. 13, p. 2o3. Voy. Seckendorf, t. III, p. 616.
« Voy. les lettres du 20 janvier et du 8 février ibi6,State-Papei's, t. IX, p. 25, 36.
610 LES ALLIÉS KT FKA.NÇOIS F"-. 1Ö46.
les complications qui pourraient survenir*. >; Frédéric, aussitôt, avait prorais de venir, en cas de nécessité, au secours de l'archevôciue et de s'expliquer aux prochains États de la Ligue sur la contribution qu'il pourrait garantir. D'ici là, il se proposait « de propager chrétiennement l'Évangile » dans ses possessions '^.
Pendant la Diète de Francfort, l'ambassadeur d'Angleterre, Mont, écrivit à son gouvernement que les Alliés, très unis entre eux, devenaient tous les jours plus redoutables et qu'ils étaient résolus, s'il le fallait, à défendre k l'Évangile » les armes à la main 3.
Les Alliés se battaient d'intéresser à leur cause la France, l'Angleterre et la Suède *.
A la fin de l'automne 15io, l'internonce du Pape mandait de Paris au cardinal Alexandre Farnèse que les Alliés avaient envoyé des ambassadeurs à François b" pour l'engager à déclarer la guerre à Charles-Quint, qu'ils avaient promis au roi de l'aider à reconquérir le Milanais, de travailler avec lui à l'abaissement de la Maison d'Autriche et de le faire élire Empereur ^. Pour « aplanir les voies à ces grands projets, ils avaient chargé une autre ambassade d'essayer une intervention pacifique entre les souverains encore en guerre de France et d'Angleterre. A la tète de cette seconde ambassade étaient Jean Sleidan et Jean Sturm, tous deux pensionnaires de François l'^'' et très actifs en Allemagne pour les intérêts français *^.
* 'Archives de Francfort, Sleidan à Paget, 8 fév. 1316, Sfate-Papers, t. XI, 39. ' * Abschied zwischen Pfalz, Hessen und sächsischen Ruthen, all hie zu Frankfurt gemacht um 3 Februar 1546.
3 Mont à Paget, 7 janv. et 10 février 1546, Slate-Papers, t. XI, p. 1, 40. « Animadverto horum statuum magiiam consensionsm et concordiam esse ; liancque confederationem multo melius habere ac speiare quam antehac unquam : cum enim modo quatuor electores in confessioue hujus doctrinae conjuncli sint, spes est et in consiliis etaliis suffragationibus eos adversariorum multitudine nou priegravari. »
* Voy. la dépèche de Schartliii de Burtenback, 12 dec. 1545, dans Herberger, p. 40, et Stale-Papers, t. X, 822.
■"« Lutheraiiorum priucipum oralores honorifice exceptos a rege et quinquies ab eo auditos vehenientissime illum ursisse, ut signa attoileret in Cyesarem, ac uollicitos ariua Uermaiiica conjuuctuni iri, ut Mediolariü potiatur atque Austriaca familia deprimatur, .protestantes quoque onines illum Germaiücai nationis caput ac principem constituluros. » Voy. tiAVXALü, ad a. 1545, n° 33. D'après Hummel (t. II, p. 478), les Alliés deSmalkalJe ne proposèrent au roi qu'une alliance défensive. Sur les négociations antérieures avec la Francedepuis la paix de Crespy, voy. SciisiiDT. J. Slunii, p. Ö8-Ü0.
'■„Voy. Bautiiold, Deulschland and die llurjcnollcn, p. 40-42, Sturm ne faisait point mystère de la peusion qu'il recevait de la France. Voy. Slale-Pupers, t. X, p. 709. « This Sturmius, »écrit Guillaume Pagiit h Henri Vlll, « is e great practisioner, and wliatsœver lie saylli is altogiliier French. » Slate-Papers, t. X, p. 747. Sturm, au jugement de John Marbach, est un espritretors et astucieux, et nou pas un Allemand loyal et sincère. Ses discours cachent toujours de perfides sous-entendus et des iuleutiuns perver.ses. SciuiiUT, J . SLunn, p. 57, note.
Mais ils n'atteignirent pas leur but i. François n'était pas disposé, pour le moment, à se rapprocher de la Ligue. Le duc dOrléans, auquel Charles avait jadis promis le Milanais, venait de mourir, et le roi négociait un mariage entre sa hlle et Philippe, fils et héritier de Charles-Quint. Au mois de janvier 1540, il promettait très solennellement àSaint-Mauris, ambassadeur de Charles-Quint accrédité à sa cour, « qu'aussi longtemps qu'il vivrait il ne iérait rien qui put blesser la paix de Crespy ni son intime et bon ami l'Empereur. » « Il me donna bien six fois cette assurance, » écrivait Saiut-Mauris, « répétant que, s'il agissait en sens contraire, j'aurais le droit de le considérer comuie traître à sa parole '^. » Ces protestations ne l'empêchaient point do rester dans les meilleurs termes avec les Alliés, et de les entretenir sans cesse des grandes choses qu'il comptait faire avec eux dans l'avenir. Il envoya une ambassade secrète à Francfort, chargeant le conseil de cette ville d'assurer les Protestants qu'il n'adhérerait au Concile de Trente que dans le cas où ils y donneraient eux-mêmes leur assentiment ^. Pour attiser en Allemagne le brandon do la guerre, il révélait aux Protestants les plans de l'Empereur, et, d'autre part, découvrait à Charles-Quint les dangereux complots des Alliés '' ; enfin, comme Henri YllI assurait le tenir de bonne source, il n'oubliait rien pour décider l'Empereur à sévir contre les Protestants^.
Tandis que la Ligue tenait ses États à Francfort et, par deux déclarations successives, rejetait le Concile, la conférence religieuse, « destinée à frayer la voie à la vraie réforme et concorde chrétienne, » s'ouvrait à Ratisbonne. Elle no fut qu'une longue dispute, et mit en pleine lumière les amers dissentiments et les haines implacables des partis. Sans même attendre l'arrivée de
Pour plus de détails sur ces négociations, voy. State-Papers, t. X, p. 519-524, 540-542, (379. Voy. Schmidt, p. ÜU-<)4. Sur les projets d'alliance entre la Ligue et l'Angleterre (1544-1Ö45), voy. Stale-Papers, t. X, p. i87-18'J, ±12, 224-225- 230, 233, 239-240, 279-2S4, 288, 339, 341-343, 422-424, 443, 441, 486, 555,5tJ0, 643.
^ bAUMGARTEN, Scluiialkuldiscker Krieg, p. 45-46.
' Dépêche des conseillers de Hesse au Landgrave Philippe, le 25 déc. 1545, et le4janv. 1546, dans Neudeckeu, /lc^t;/u-i«cA-e, p. 569-570. Neudeckeb, C/r/ta«den, p. 768. Seckendorf, t. 111, p. 568-570.
* Baumgarten, p. 46.
'•> « His Majesty is credibly advertised froaaa good place, that the Frenche Kngt useth ail the meaues he eau, to induce the Emperour ta make warre against the Protestants. » The Privy Council to Paget, 22nov. 1545. State-Papers, t. X,p. 6y9.
l'Empereur, les délégués de Saxe quittèrent Ratisbonne, le 20 mars, sur l'ordre de Jean -Frédéric; le jour suivant, les théologiens protestants suivirent leur exemple *.
Gliarles s'était mis en route pour Ratisbonne « avec une fort petite escorte, » Bien que résolu à la guerre, « il croyait de son devoir, »comme il le dit en ses Mémoires, « d'essayer une dernière fois de la douceur et de ne se résigner aux mesures extrêmes qu'après avoir bien constaté qu'il n'existait'd'autre remède que la force. Espérant encore persuader les Protestants, il inclinait toujours vers la modération, prêt néanmoins à user de rigueur s'il y était absolument contraint -. »
Le 18 mars, à Spire, il eut une entrevue avec Philippe de Hesse, et fit tout pour lui faire accepter le Concile : « Ses décisions , » lui disait-il, « n'auront rien de précipité, rien qui puisse blesser les Proteslaots. » Mais Philippe voulait un synode national, et conseillait à l'Empereur de tourner tout son ressentiment contre le Pape, « cet usurpateur perfide. » « Un concile général, » dit-il au vicechancelier Naves, « est certainement très souhaitable, mais à condition qu'il se dirige d'après les articles de la Confession d'Augsbourg^. » Granvelle lui confia, le 29 mars, que l'Empereur désirait que les conférences religieuses fussent reprises en présence des Electeurs et de tous les membres de l'Empire, et qu'il ferait bien d'y assister, ainsi que Jean Frédéric; il s'y refusa, bien que l'Empereur l'en fît prier à trois reprises, insistant pour qu'il y parût, sinon dès le début, du moins un peu plus tard *.
Le 10 avril, l'Empereur entrait à Ratisbonne.
Aucun des princes n'y était encore arrivé ; un petit nombre seulement de leurs ambassadeurs étaient présents ^. Charles dépêcha de plusieurs côtés ses messagers, porteurs de nouvelles et pressantes
1 Voy.PASTon, Reunionsheürebungen, p. 305-329. IIeyd, t. III, p. 323-324.
* Aufzeichnungen, p. 97.
ä C'est ainsi que Philippe rapporte sa conversation avec l'ambassadeur d'Angleterre Mont. Voy. sa lettre, datée du 30 mars 1546, dans les Stute-Papers, t. XI, p. 87.
' Protocole des délibérations, voy. DnuFFEL, 3, p. I-I7.
' Le 10 mai 154Ü, Mélanchlhon écrivait h Milhobius :« De conventu Ratisbonensi uihil significatur, nisi Carolura iinperatorem ;i>gre ferre principum absentiam quod certe conseiitaneum est. » Corp. Heform., t. VI, p. 132. Le "2^ juin 1540, l'ambassadeur d'Anglelerre, Jolin Masone, écrivait de Spire à Paget : « lie is undouglitedlye concitatissimo aiiimo in illos (les princes protestants), asvvell for the ahseulin'.,' of tliem selves froin lliis Dyett, as th? sudden departing of their lerned men froin the same, and for llieir dysobeying of such proceîses as passe ex Camera. » Sliilc-f'apcrs, t. XI, p. 22(j. Voy. la relation d'Alvise Mocenigo, datée d'Augsbourg et de Ualisbonne, 8 avril lö4ü, dans les Venetianischca Depeschen, p. 4o3 et suiv.