ESPÉRANCES DES ALLIÉS
VOUS entendrez merveilles de nous autres pauvres Saxons, »écrivait un chargé d'affaires de la Ligue *. « Nous n'avons rien à craindre d'aucun côté » écrivait un autre le 13 juillet ; « oui, nous mettrons en fuite l'Antéchrist, L'Empereur qui s'est constitué son bourreau et son valet sera vaincu ; nous établirons un nouveau gouvernement dans lequel il n'y aura plus place pour l'engeance des prêtres ni pour leurs courtisans. » Le bourgmestre de Hambourg, Mathias Reders, n'appelait Charles-Quint que « le bourreau altéré de sangduPape^.»
A nos côtés se tient Jésus-Christ,
Aux côtés du Pape, le diable.
Soyons donc pleins de joie,inarchons en avant,
Car Dieu lui-même dirige nos armes f
dit une chanson militaire composée par Juste Jonas 3. Contre l'Empereur, on chantait :
Il avait promis d'accroître l'Empire,
11 l'avait solennellement juré;
Et pourtant il veut le renverser !
Il a trahi son serment ;
Il a trahi Dieu et la patrie,
Il veut massacrer les Allemands;
Honte à jamais à lui M
« On nous a rapporté, » écrit un nouveau croyant, « que le Landgrave avait dit devant témoins que si jamais il avait Sa Majesté en son pouvoir, il la ferait crucifier entre deux cardinaux ^. » « Avant mon retour, » avait dit Philippe aux siens en se mettant en campagne, « j'aurai conquis un royaume autrement beau que celui de la Hesse ^1 »Les armuriers de Francfort ciselaient pour lui une cuirasse où se voyait un aigle surmonté d'une couronne d'or 7.
« Quarante-trois compagnies, et de plus deux compagnies de nos confédérés, » écrivait Constance à Zurich, « ont prêté serment à Ulm, le 22 juillet, sur la lettre des articles, sans compter les autres Suisses et lansquenets éparpillés à Kempten, Memmingen et Ravensbourg, formant en tout dix-sept compagnies. )) On avait reçu la
< Archives de Francfort. Archives de Zurich, fascicule « Schmalkaldischer Krieg. »
* Hamburger Chroni/cen, p. 332.
» HoRTLEDER, Recfiimùssigkeit, p. 265-266.
* LiLiENKRON, t. IV, p. 3iü-34i.Dans une autre chanson, plus injurieuse encore, le Pape est accusé de préméditer la ruine de l'Allemagne et de vouloir mettre le peuple allemand sous les pieds de l'Empereur. Voy. Lilienkron, t. IV, p. 296.
Tagebuch, voy. Ranke, t. VI, p. 215-216.
* Helation de Gryn, voy. v. Drdffel, V ig lius' Tagebuch, p. 192.
'Lettre du comte palatin Wolfgang, 32 août 1346; voy. v. Druffel, Viglius, Tagebuch, p. 71.
LE BAN DE l'EMPIRE EST PUBLIÉ CONTRE LES CHEFS DE LA LIGUE. 1546. 627
nouvelle que le roi de France se préparait à marcher sur Milan. « Et pendant ce temps, l'Empereur et sa prôtraille mènent joyeuse vie à Ratisbonne; ils dansent ils, font bonne chère, tout comme s'ils n'avaient rien à redouter, » assurait aux États de la Ligue un délégué des villes libres; l'Empereur n'a pas plus de trente compagnies de soldats allemands sous ses ordres, et tout au plus huit cents cavaliers ^. » Charles, le 13 juillet, enjoignit en vain aux Confédérés, qui tenaient leurs États àBàle, de rappeler au plus vite les lansquenets qu'ils avaient retirés de son service et de leur défendre de combattre contre leur légitime souverain 2.
Si à ce moment les Alliés de l'Oberland, suivant un plan primitivement adopté, s'étaient réunis aux Saxons et aux Hessois et si tous ensemble avaient marché droit sur Ratisbonne, la personne de l'Empereur eût été dans le plus extrême péril et, dès ce moment, l'issue de la guerre n'eût pas été douteuse. Le 30 juillet, un messager du seigneur de Basse-Fontaine^ ambassadeur de France à la cour impériale, vint à Ratisbonne dans le camp des Alliés pour leur donner l'assurance « que le roi était avec les Protestants, etpoint du tout avec l'Empereur; qu'il avait envoyé un ambassadeur en Suisse pour engager les Suisses confédérés à venir en aide à la Ligue pour déjouer les complots des Impériaux et des papistes ; que Charles ne parvenait pas à organiser son armée et que les Alliés n'avaient qu'une chose à faire : marcher sans tarder sur Ratisbonne, car l'Empereur n'avait autour de lui qu'une méchante armée, et serait forcé d'abandonner la ville et de renoncer à son entreprise. L'année suivante, François P' exciterait une révolte contre lui en différents pays^ et ils seraient laissés en repos 3,
Poussée bout par la dévastation du Tyrol, informé par des correspondances interceptées des complots ourdis contre lui avec la France, l'Empereur fit enfin le dernier pas.
Les chefs de la Ligue ayant publié un second manifeste où ils cherchaient de nouveau à prouver leur innocence et reprochaient à Charles d'avoir violé la constitution de l'Empire ^, l'Empereur se décida à publier le ban d'Empire contre Jean Frédéric et Philippe de Hesse. Il les déclara tous deux rebelles, parjures à leur serment,
' * Lettres des 24 et 26 juillet et du 4 août 1546. Archives de Zurich, fascicule « Schmal kcddlsdier Krieg. »
-'Dépêche de Charles datée de Ratisbonne, 15 juillet 1546, Archives de Lucerne, fascicule « Reichssachen. »
^ Lenz, Kriegs führung der Schmalkaldener, p. 459. Basse-Fontaine assura de nouveau aux Protestants « que le roi ne consentirai c jamais au Concile, et qu'il n'y avait envoyé des délégués que pour entendre les propositions du Pape et du clergé; Sa Majesté comptait régler sa conduite sur celle des Protestants. »
* HoRTLEDBR, BechliUiisskeil, p. 279-296.
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traîtres envers leur devoir et envers Sa Majesté, violateurs de la Paix Publique et justement atteints par sa sévérité; leurs sujets et vassaux étaient déliés envers eux de leur serment d'obéissance; leurs adhérents et partisans étaient menacés des mêmes châtiments qu'eux. Pour expliquer et justifier tant de rigueur, l'Empereur rappelait que tous deux avaient constamment mis obstacle à ce qu'il avait tenté depuis tant d'années pour rétablir Tunité, mettre fin aux pernicieuses et funestes dissensions religieuses, ramener la paix, la concorde, l'union des sentiments et des volontés; que non seulement ils avaient été réfractaires à ses ordres, mais avaient soulevé contre lui d'autres princes, les entraînant dans des complots criminels ; qu'ils avaient chassé un prince d'Empire de ses États pour s'établir en sa place; s'étaient emparés par la violence de plusieurs évêchés dont les possesseurs légitimes avaient de tout temps siégé aux Diètes d'Empire, dépouillé un grand nombre de personnes de leurs biens et revenus, et pris sous leur protection des sujets étrangers. Leur audace avait été jusqu'à récuser tous les juges, refusant de reconnaître au-dessus d'eux aucune autorité. Par leur faute, la Chambre Impériale avait été abolie, de sorte que dans l'Empire, fait inouï, il n'y avait plus de justice. Mais ce qui était encore plus criminel, ces princes couvraient tous leurs forfaits des noms sacrés de religion, de liberté et de paix, bien qu'ils ne souhaitassent nullement la fin des dissensions religieuses et restassent indillérents aux vrais intérêts de la nation, ayant prouvé par leurs actes qu'ils ne désiraient qu'une chose : le dépouiller de sa couronne, de son sceptre et de son autorité, augmenter leurs richesses et leur pouvoir à la faveur du désordre général et contraindre chacun à se courber sous leur tyrannie. Aussi avaient-ils cherché à perdre l'Empereur dans l'estime de ses sujets au moyen de pamphlets et de caricatures innombrables, formant des complots contre lui dans des ligues particulières, sollicitant l'appui des souverains étrangers et les aidant à leur tour de conseils et de fait, il était même facile de prouver qu'ils s'étaient elïorcés de jeter les Turcs sur l'Allemagne, au grand péril de la patrie. L'Empereur, assez puissant pour les soumettre, eût déjoué dès longtemps leurs complots pervers, si, préférant la paix à toute chose, il n'avait espéré les ramener à force dcpatience et de bonté. Trop souvent il avait fait plus de concessions qu'il ne l'aurait dià,blessantainsi sa conscience, nuisant à son crédit et à celui des Catholiques. C'est ainsi que cinq ans auparavant envers le Landgrave et, trois ans après, envers l'Électeur, il avait faitpreuve d'une indulgence excessive dans l'espoir de toucher leurs cœurs et pour n'être pas obligé de recourir aux mesures extrêmes. Mais rien ne lui avait réussi. Les princes n'avaient vu dans les trêves conclues que de nouveaux moyens
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d'opprimer les fidèles sujets de Sa Majesté et de leur enlever tout moyen de défense, tandis qu'eux trouvaient toujours juste et légitime de se porter contre les Catholiques à toutes sortes d'attentats injustes. Différer plus longtemps de punir serait vouloir la ruine de la constitution, la prolongation funeste des dissensions, la continuation du désordre et mettre l'existence même de l'Empire en péril*.
L'Empereur, dans cette déclaration, par égard pour les princes luthériens rattachés à sa cause et pour ne point blesser les populations protestantes, se taisait absolument sur les motifs religieux qui le décidaient à sévir ; il garda le même silence dans d'autres documents officiels où étaient exposés les motifs de la guerre.
Aussi fut-il très dépité et se plaignit-il amèrement lorsque le Pape eut informé les Confédérés, en les invitant à entrer dans l'alliance qu'il venait de conclure avec Charles-Quint, de la vraie raison de la guerre et du résultat qu'on en attendait : le retour des membres d'Empire protestants à l'Église Catholique et à l'autorité du Saint-Siège. Le Pape s'étonna de ce reproche, le traité ayant été rédigé selon les désirs de Charles-Quint, et personne ne pouvant se méprendre sur le véritable motif de la lutte qui allait s'engager, en voyant les troupes italiennes et le légat entourer l'Empereur 2.
Charles avait cru d'une habile tactique de donner provisoirement à la guerre un mobile purement politique. « Quand bien même, » écrivait-il le 9 juin à la reine Marie, « cette ruse n'empêcherait pas ceux qui ont apostasie de penser qu'on n'agit au fond que pour la défense de la foi, cela peut toujours servir à jeter les Protestants dans la perplexité, et à les diviser ; plusieurs hésiteront peut-être à suivre la Saxe et la Hesse dans leur rébellion. » Il s'explique encore plus nettement dans une lettre à son fils ^: « Bien que l'intérêt de la religion m'ait seul décidé à la guerre ^, comme tu le sais assez, » lui écrit-il le 10 août 1546, « il a été jugé bon, pour le moment, de ne parler que de la nécessité de châtier les princes rebelles, et particulièrement le Landgrave et l'Électeur 3. »
* HoRTLEDER, p. 312-318. La déclaration de ban est datée du 20 juin, mais elle ne fut expédiée que plus tard. Voy. v. Duüffel, Viglius, Tagebuch, p. 50.
2 PALLAvniNo, lib. IX, cap. III, n» 5. 2 Lanz, Correspondenz, t. II, p. 491.
* « de hazerla pur remedyo de la religion. »
'•> Voy. Maurenbrecher, Karl V und die Protestanten, appcnd. kl *;voy. 36*. 37*. 40*. ,^0*. 52*. Le 20 mars 1547, l'Empereur nomme l'entreprise « tan justa y sancta, corne esta que estractar solamente de la foe y réduction de los deviados délia. » p. 56*. Voy. Maurenbrecher, dans VHÏst. Zeitschrift de Sybel, t. XVII, p. 142-144.