CHAPITRE II
GUERRE SUR LE DANUBE ET EN SAXE. — FUITE DE MUHLBERG. PHILIPPE DE HESSE EST FAIT PRISONNIER.
Après la prise de Donawert, l'armée de l'Oberland, bien fournie de munitions et de vivres et retranchée dans son camp, attendit, pleine d'espérance, l'arrivée des Saxons et des Hessois. On croyait à une action prompte et vigoureuse. Comme le disait le délégué d'Esslingen, « on était résolu d'en finir une bonne fois avec le Pape*. » Schärtlin avait fait broder sur son étendard cette ironique question : « Où donc est l'Empereur ? » Les 3 et 4 août, l'Électeur et le Landgrave rejoignirent l'armée. Les forces de la Ligue s'élevaient à plus de cinquante mille fantassins et à environ huit mille cavaliers 2. Les princes de Hesse et de Saxe se partagèrent le commandement. Heideck, général des troupes du Wurtemberg, était sous les ordres de l'Électeur. Schärtlin, à la tête de l'armée des villes libres, obéissait au Landgrave.
« Mais le défaut d'entente, de clairvoyance, d'énergie, se fit bientôt tristement sentir. Les trésors pillés dans les églises et les couvents, les rançons exigées des abbayes, des prêtres, des juifs ne suffisaient pas à couvrir les dépenses, et la pénurie était extrême. » « De plus, les Alliés étaient éprouvés par une maladie très cruelle, appelée maladie de Démosthène, autrement dit la cupidité. Elle fit de tels de ravages que non seulement les pauvres lansquenets criaient sans relâche : de l'argent ! de l'argent ! mais que plusieurs cavaliers des plus distingués de l'armée, et même des officiers
« HEyo, t. m, p. 385.
*« Si ex copiis judicare volumus, » écrivait Mèlauclilhon, » certe imporatorsuo ciimbat necesse est, adeo enim, ut quidam exislimant, noslri principes inslructi sunt, ut iis nemo rcsistcre possil. Si vero asira hac in rc consulantur. certum est quod imperatorimagis quam uostris faveant. >> Corp. Reform., t. VI, p. I8i.
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supérieurs, ne se gênaient pas pour avouer qu'ils ne servaient que par intérêt , qu'ils voulaient de l'argent, de l'argent tout de suite, ou bien qu'ils s'en iraient *. » Cette conduite s'harmonisait mal avec la devise inscrite sur leurs bannières : « Avec Dieu, pour la patrie ! »
Les princes de Saxe et de Hesse n'avaient pas apporté d'argent avec eux, croyant faire assez pour la bonne cause en conduisant leurs soldats rejoindre l'armée de l'Oberland. Les villes d'Empire, qui avaient promis de contribuer aux frais de la campagne, se montraient tous les jours « plus intéressées, plus avares. » Au commencement, on se partageait en imagination les terres des évêchés et les biens du clergé et chacun, averti de la rapacité de ses compagnons, appréhendait d'avoir une trop maigre part de la curée; {< mais quand on s'aperçut qu'au lieu de butin il n'y avait pas assez d'argent pour payer les soldes, les conseillers des villes furent tentés de murmurer et trouvèrent la parole de Dieu « onéreuse, » disant qu'on aurait peut-être mieux fait de rester chez soi et de faire à l'Empereur quelques concessions. Jamais, à tout prendre, il n'avait été bien exigeant; à peine avait-il fait mine de s'opposera l'Évangile. On lui avait prêté des intentions qu'il n'avait point 2. » a Le vin est tiré, il faut le boire, » écrivait le conseiller de guerre Besserer à Ulm, mais envoyez-nous de l'argent, ou toute notre affaire est perdue. Avec des soldats mécontents, mal soldés, mal vêtus, on ne saurait rien faire 3. » Les villes de Saxe, les villes maritimes, la Poméranie, le Lunébourg n'envoyaient point les contributions promises ''. L'archevêque Hermann de Cologne laissait ses amis dans l'embarras, publiait la lettre de l'Empereur défendant sous peines sévères de fournir aucun secours à ses ennemis et rappelant ses sujets à l'obéissance envers lui. Christian de Daiiemarck, après tant de belles promesses, se conduisait, à peu de chose près, en malhonnête homme. » ce Son argent était rare, et les espérances qu'on avait fondées sur lui n'étaient que fumée. » « Le roi de Danemark ne fait aucuns préparatifs de guerre, » écrivait le conseil de Brunswick, le 15 août, au conseil de Francfort •'*.
Jean Frédéric et Philippe ne parvenaient point à s'entendre. « Le caractère bouillant, l'humeur emportée de ce dernier s'accordait mal avec l'obstination, la lenteur et l'indécision de l'Électeur. « Tu
- Lauze, t. II, p. 204.
- Von schmalkaldischen und mar kgrô fliehen Kriegshandlungen , fol. 3. 5 Keim, Ulm, p. 371.
* Philippe de Hesse à Ulrich de Wurtemberg, 19 oct. 1540, voy. Rommel, Vrkundenbuch, p. 161.
=' Archives de Francfort.
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connais l'homme, » avait écrit Philippe bien des années auparavant à son chancelier ; « dès qu'une chose n'a pas été faite par lui, il montre du dépit et brouille les cartes i. » Il répétait maintenant les mêmes plaintes : « Quand nous voulions combattre, il ne voulait pas; quand nous avions envie de tenter avec lui quelque coup hardi, il n'était pointde cette opinion; lorsque nous étions d'avis qu'on ne retirât pas son titre à l'Empereur, il pensait différemment ; lorsque nous trouvions qu'il eût été préférable que l'un de nous prît le commandement de l'armée, tandis que l'autre serait chargé de la chancellerie et du conseil de guerre, il s'y opposait, de sorte que nous ne faisions rien qui vaille 2. »
Bientôt les villes d'Empire se montrèrent mécontentes de la manière dont la guerre était conduite.
« En occupant le passage de rEhrenberg,en envahissantle Tyrol, » écrivait Mcmmingen à Ulm, « on a allumé un grand feu, puis on s'est retiré, le laissant brûler derrière soi, et permettant aux renforts attendus par l'Empereur d'entrer tout à leur aise à Ratisbonne. On poste des troupes là où l'on n'en a que faire, et l'on n'est courageux qu'envers les couvents, hardi que contre les juifs, qu'on pressure 3. » Les généraux ne tardèrent pas à se quereller au sujet du butin : « Aussitôt que les choses commencèrent à prendre une bonne tournure, » écrivait Schärtlin de Burtenbach apropos de la campagne de conquête et de pillage du Danube, « le duc Ulrich de Wurtemberg voulut à toute force garder pour lui seul Dillingen, Burgau et le margraviat de Burgau ; mais je ne consentis à lui céder ni Zusameck, ni le Reichenau. Si la guerre eût bien tourné, le Wurtemberg, Augsbourg et Ulm auraient eu plus d'une fois maille à partir ensemble ^. »
« Les Alliés n'avaient qu'un seul parti à prendre : marcher droit sur le camp de l'Empereur, le surprendre et mettre son armée en déroute avant que les troupes du Pape, attendues d'Italie, et les soldats levés en Hongrie et dans les Pays-Bas n'aient eu le temps de venir renforcer l'armée Impériale. Mais au lieu de livrer bataille, les chefs de la Ligue discutaient entre eux des plans decampagne et se querellaient sur les termes du manifeste qu'ils voulaient envoyer à l'Empereur. » Schärtlin conseillait d'attaquer promptement les villes du Danube, de l'innct de l'Isar, d'empêcher l'Empereur d'entrer à Landshut et de jeter sur la Bavière des bandes d'incendiaires
' 17 janv. 15'tl. Lenz, Briefwechsel, t. I, p. 499, note.
* IloMMEL, Urkundenbuch, p. 264.
1 Keiu, [//m, p. 365-366.
* Lebenbeschi'eibuiig, p. 89.
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et de pillards. Un autre capitaine saxon plein d'expérience répétait à l'Électeur : (( Ne songez qu'à la Bavière, soumettez-la. Quand une fois elle sera entre vos mains, vous ne trouverez plus de résistance en Allemagne ; c'est le meilleur moyen d'humilier vos ennemis et de les prendre dans le filet. »
Mais avant qu'une résolution n'eût été adoptée, l'Empereur, à la tête de douze compagnies espagnoles et des troupes allemandes que lui avait conduites le margrave Albert de Brandebourg-Gulmbach, le grand-maître Wolfgang-Schutzbar et d'autres généraux, avait quitté Ratisbonne. Le 12 août, aux environs de Landshut, il fut rejoint par les onze mille soldats du Pape et les troupes de Florence et de Ferrare, commandées par Octave Farnèse, « seigneur banneret de l'Église romaine*. » D'autres troupes mercenaires de divers pays allemands vinrent encore grossir son armée, de sorte qu'en peu de temps il se vit à la tête de trente-quatre mille hommes de pied et de cinq raille cavaliers. Il en dirigeait lui-même tous les mouvements avec prudence, calme et décision. « Sa Majesté Impériale, » écrivait le docteur suisse Georges Part, « reçoit chaque matin, dès l'aube, la sainte communion ; jour et nuit, l'Empereur surveille lui-même tout ce qui se passe 2. » Le 26, il établit son camp en excellente position dans la vaste plaine qui entoure Ingolstadt, ville frontière de la Bavière.
Dès le mois de juillet, les Alliés avaient été informés par François I" du conseil donné par le ducd'Albe à l'Empereur : « Ne livrez pas bataille, mais tirez autant que possible les choses en longueur ; négociez, écrivez, épuisez vos adversaires en frais de guerre inutiles 3. » Que Charles, docile au conseil de l'habile généralissime, évitât systématiquement une bataille rangée, les Alliés purent bientôt s'en convaincre, « à leur très amer déplaisir. » Le 28, les Impériaux se rapprochèrent encore d'Ingolstadt et de nouveau eurent recours aux écritures. « Le 30, les chefs de la Ligue lancèrent un manifeste adressé à tous les chrétiens delà Confession d'Augsbourg.On ylisait ces surprenantes paroles : « L'Antéchrist de Rome, conseillé par l'esprit du mal, se propose de nous perdre et veut nous exterminer tous par le glaive. Mais non content d'un dessein si féroce, il fait préparer en ce moment une grande quantité de poison rapide et subtil ; il a donné l'ordre d'empoisonner en Allemagne les fontaines, les étangs et autres eaux dormantes. C'est ainsi que, par l'ordre de
' IIoRTLEDER, Rechtmässigkeit, p. 427-430.
»* Newe Zeitung aus kaiserl Majestät Lager vor Ingolstadt, September 1546 archives de Lucerne, fascicule : Deutsche Reichskriege. '* Relation du 13 juillet 1546, archives de Fraucfort.