LA LIGUK ET LA FRANCE
Les instances quatre fois réitérées de Philippe pour obtenir du roi de Danemark les secours pronais demeurèrent sans effet. Les souverains de France et d'Angleterre se montraient aussi « plusdifiiciles à mettre en branle » que les Alliés ne s'y étaient attendus. Le 21août, le dauphin avait paru disposé à se rapprocher d'eux ets'était informé des conditions d'une alliance. Le délégué de Strasbourg, Jean Sturm, se trouvant à la cour de François l^', le roi l'interrogea sur ces conditions, et la duchesse d'Etampes, sa maîtresse, lui confia que « le roi ferait alliance avec les Protestants à condition que, s'ils prononçaient la déchéance de Charles-Quint, le dauphin de France serait élu à sa place i.
Vers la fin de septembre, des pourparlers s'engagèrent entre les chefs de la Ligue et un ambassadeur français au sujet de cette alliance. Voici quelles en étaient les principales conditions : le roi de France, immédiatement ou au plus tard au printemps, marcherait sur le Milanais. Il s'efforcerait de décider Henri VIII à attaquer l'Empereur dans les Flandres^ tandis que les Confédérés s'opposeraient à lui dans le Tyrol, la Bourgogne, le Sundgau et le Brisgau. Tout ce qu'on pourrait conquérir dans ces pays serait abandonné aux Alliés. Pour faciliter à François I*^"" la reprise du Milanais, Philippe et l'Électeur attaqueraient simultanément la Hollande, le duché de Gueidre, le Brabant et autres pays impériaux. Ils commenceraient par envahir les Flandres afin que le roi pût y recouvrer « ses droits. » Pour l'Italie et les pays allemands de la rive gauche du Rhin, le vicariat d'Empire serait transporté à François Iß^ Si Dieu accordait la victoire, les Alliés s'emploieraient auprès des Électeurs et princes pour l'élection d'un nouvel empereur. De son côté, le roi s'engagerait à donner cent mille couronnes par mois pendant tout le temps que durerait la campagne. Et parce que les Alliés, pour lui laisser plus de liberté d'action dans le Milanais et servir ses intérêts en Flandre, promettaient d'attaquer à la fois divers points du territoire allemand, de faire élire un nouvel Empereur, de lui donner le vicariat d'Empire et de ne s'engager dans aucune alliance sans sa permission et celle du dauphin, le roi reconnaissant de si grands services leur accorderait de suite trois cent mille couronnes d'indemnité de guerre. De plus, il promettrait de mettre obstacle autant qu'il le pourrait au Concile de Trente, et de favoriser en Allemagne la réunion d'un concile libre et chrétien. Ce traité engagerait les parties pendant quatre ans -. Sturm fut une
* Schmidt, J. Sturm, p. (36.
* liAUMGAKTiiN, SckmuUiald . Krieg, p. 61-65. Voy. Lenz, Briefwechsel, t 11, p. 461-467.
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seconde fois envoyé en France pour achever d'en régler les détails; mais rien de définitif ne sortit jamais de ces négociations, à cause de l'extrême pénurie d'argent où se trouvait alors François l"' *.
Tandis que le roi de France continuait à prodiguer à Charles- Quint ses protestations d'amitié et ses offres de service, il pressait le sultan, avec lequel l'Empereur venait de conclure un armistice, d'envahir l'Allemagne. En octobre, il organisait avec l'Angleterre, le Danemark, Venise et le Pape, une coalition européenne contre lui.
La politique de Henri VIII n'était pas moins déloyale.
11 avait pris sous sa protection, à son instante prière, le Landgrave de Hesse, qu'il appelait « son ami, son féal serviteur; )) il lui avait accordé une pension annuelle de douze mille florins, à la condition qu'en cas de guerre il lui fournît des troupes 2; il entretenait d'activés relations avec les Alliés, et tout cela ne l'empêchait pas de découvrir à l'Empereur les projets de la Ligue et les mouvements militaires de François I^r 3.
Au commencement d'octobre, l'Empereur réussit à faire sortir les Alliés de la forte position qu'ils occupaient à Donawerth. Le 9octobre lo46,la ville fut prise d'assaut par un détachement de son armée, et après l'investissement de Dillingen et de Lauingen, l'évêché d'Augsbourg se trouva délivré de ses envahisseurs. Irrésolus, incertains du parti qu'ils devaient prendre, conduits par des chefs qui ne parvenaient pas à se mettre d'accord, les soldats de la Ligue errèrent çà et là pendant longtemps; enfin ils vinrent asseoir leur camp près de Giengen où ils restèrent six mois entiers dans l'inaction, au grand dépit de Schärtlin qui, plus d'une fois, supplia les princes de prendre un parti énergique. Charles, retranché dans son camp, près de Lauingen, s'arrangeait toujours de manière à ce qu'on ne pût lui offrir la bataille. « L'Empereur a l'art de choisir toujours une position si avantageuse,» écrivait Ahasvérus Brand du camp de Giengen, « qu'on ne peut le faire sortir du gîte. Cette guerre lasse tout le monde. Il est vrai que nous passons joyeusement notre temps à bien boire et à bien manger, qu'on se divertit, qu'on blasphème le nom de Dieu, de sorte que si le ciel ne fait un miracle en faveur de ses élus, nous serons sans doute bientôt atteints par sa colère *. » « On ne pensait qu'à s'enivrer, à faire bonne chère, » écrivait plus tard Théobald Thamerqui avait suivi l'armée
* Baumgarten, p. 63-69. Schmidt, p. 66-67.
^ The answer of the Kinges Majesté unto, etc.,voy. State-Papers,t. XI, p. 280- 281. — Sur la pension servie à Philippe par l'Angletepre, voy. la lettre de Mont, 15 déc. 1S46, p. 371. Voy. aussi Uommel, t. II, p. 477.
^ Bavmgarten, Schmalkald. Krieg, p. 72-73,80.
* Voigt. Albrecht Alcibiades, t. I, p. 129.
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en qualité d'aumônier militaire du Landgrave; « on se livrait à tous les excès imaginables. C'était un vacarme, une querelle perpétuels; on jouait, on blasphémait Dieu d'une manière effroyable, tellement que je suis persuadé que le diable lui-même, au fond de l'enfer, ne pourrait inventer de plus horribles impiétés contre Dieu et son divin Fils que celles qu'on entendait quelquefois proférer. En môme temps, on dépouillait le? pauvres gens du pays, aussi bien nos amis, ce qui est contre nature, que nos ennemis. En un mot, ce n'étaient dans l'armée qu'excès de tout genre, que vices tellement grossiers qu'ils ne sont ni payons, ni humains, mais bien certainement diaboliques. J'en étais indigné au fond de mon âme, et dans mes sermons je reprenais sévèrement mes auditeurs. Nous nous faisons gloire d'être évangéliques, leur disais-je, nous devrions être une armée modèle, notre exemple devrait attirer à la foi un grand nombres d'àmes; mais si la semence est si dure, si inféconde, quel sera le fruit? Tandis que je prêchais de la sorte, l'un m'injuriait pour ma peine en pleine figure, l'autre se moquait de moi et traitait mes discours d'inutiles radotages, de contes puérils ; un troisième me perçait de mes propres flèches, en disant : N'as-tu pas toi-même enseigné que l'homme ne peut rien faire de bon par luimême, qu'il est incapable de tout bien, que rien ne peut le justifier devant Dieu? Ne nous répètes-tu pas que les seuls mérites du Christ, qui nous sont imputés par la foi, peuvent nous sauver et nous rendre enfants de Dieu * ? »
Dans les deux camps sévissaient d'horribles épidémies ; les troupes impériales, non moins que celles des Alliés, ravagaient tous les environs, et se livraient à d'horribles excès. Un jour l'Empereur, outré de colère, frappa de son knout des Espagnols et des Allemands acharnés au pillage; il en perça quelques-uns de sa rapière et en fit pendre un grand nombre.
L'Électeur de Saxe avait annoncé à plusieurs reprises son intention de retourner chez lui au commencement de septembre. 11 se méfiait de Maurice et brûlait de s'emparer des évêchés de Magdebourgct d'Halberstadt.
Maurice, jusque-là, avait usé de dissimulation et jouait « avec des cartes doubles; » l'Électeur s'en apercevait bien. « Il n'est sorte de ruses et de stratagèmes qu'il n'ait employés, » écrivaitil ^ Pour le décidera entrer dans la Ligue, Elisabeth de Rochlitz, sœur de Philippe, le tentait par l'appât de la couronne de Bohême. « Nous ne doutons nullement, » lui écrivait-elle le 25 août,
' Salio, l. m, p. 2ÜÜ-201.
» VoiüT, Murilz, p. 193. Wkvck, Wiltenbergcr Capitulation, p. TiG.