‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 262 sur 572 · CHAPITRE m l'empereur contre l'autorité du concile · texte numérisé non relu

CHAPITRE m l'empereur contre l'autorité du concile

DIÈTE d'aUGSBOURG. — l'iNTÉRIM.

A ce moment, Charles-Quint était à l'apogée de sa puissance.

L'Empire était soumis; seules, quelques villes résistaient encore , en Bohême et dans la Lusace, la révolte avait été domptée par Ferdinand, et les États de Prague avaient établi une nouvelle constitution par laquelle l'autorité royale, qu'on s'était flatté de renverser, se trouvait notablement accrue et consolidée. Les Protestants étaient découragés, inquiets. « Le monde entier, plein d'espoir ou d'effroi, s'attendait à voir Charles-Quint victorieux prendre vigoureusement en main le gouvernement des affaires, régler définitivement la question religieuse et supprimer les églises nationales avec tous les droits et privilèges qu'elles s'étaient arrogés. » Mais les craintes des uns, les espérances des autres furent également 'déçues. Ceux qui avaient eu peur que l'Empereur, mettant à profit sa victoire, ne se servît de sa puissance pour fonder une monarchie héréditaire, ne tardèrent pas à se convaincre que telle n'avait jamais été son intention. Au fond, tout demeura comme auparavant. Par rapport à la religion, on prit des mesures qui ne satisfirent personne et ne réussirent qu'à éveiller les méfiances et à créer d'amers ressentiments. La querelle survenue entre l'Empereur et le Pape au sujet du Concile fut la principale cause de tout le mal *.

Dans le traité conclu avec Paul III, Charles s'était engagé, au cas où tous les moyens de conciliation et d'indulgence auraient été reconnus inutiles, à soumettre les membres d'Empire protestants par les armes, secondé par les troupes et l'argent du Saint-Siège, de manière à forcer les rebelles à reconnaître l'autorité du Concile et du Pape. De plus, il avait juré de ne conclure avec les Protestants

' Dissertation sur Vlnterreligio imperialis. par le carme Westhof, présent à la Diète d'Augsbourg, 1549.

662 QUERELLE DE l'EMPEREUR ET DU PAPE. 1547.

aucune alliance pouvant nuire en quelque manière aux intérêts du Saint Père, de la foi et de l'Église.

Or il n'avait pas tenu parole.

Premièrement, il avait violé le traité par les arrangements pris, avant même que la guerre ne fût déclarée, avec le duc Maurice et le margrave Hans deBrandebourg-Gustrin. Puis, traitant avec les villes de rOberland, il n'avait pas fait de la reconnaissance du Concile la condition expresse de son pardon, et s'était borné à exiger qu'elles se soumissent à ce qu'auraient décidé la Diète et la Chambre Impériale. Sans même demander l'assentiment du Pape ou du nonce, il avait promis à ces villes « le libre exercice de leur culte. » Dans les contrats passés avec les princes de la Ligue, il n'avait pas même été question de religion. Le Pape s'en plaignit, aussi bien que le nonce Verallo, que Granvelle traita avec une hauteur et une rudesse exemptes de tout ménagement *.

Aussi était-il bien naturel qu'à Rome on partageât le sentiment du cardinal Alexandre Farnèse, lequel avait prédit, avant même que le traité n'eût été signé, que l'Empereur ne ferait servir qu'à l'extension de sa puissance politique l'appui que lui offrait le Saint Père et que, sans se soucier aucunement de ses promesses, il interviendrait dans les affaires intérieures de l'Église et ferait aux Protestants les plus larges concessions 2.

A ces craintes venaient s'ajouter les anciennes méfiances que la politique impériale avait de tout temps excitées en Italie.

Depuis que Charles, en dépit d'assurances fréquemment renouvelées, avait cherché à rattacher directement à sa maison, déjà en possession des royaumes de Naples et de Sicile, le Milanais, autrefois promis à son héritier présomptif, Philippe d'Espagne, on tremblait, à Rome, pour l'indépendance de l'Italie et surtout pour l'indépendance du Pape. L'Empereur avait refusé de reconnaître comme fiefs du Saint-Siège les duchés de Parme et de Plaisance; le gouverneur impérial du Milanais, Gonzague, violent adversaire de la famille de Paul III, avait ourdi, en loi6,une conspiration dans les duchés pour les soustraire à l'obéissance du duc Pierre Farnèse, pour les réunir au duché de Milan.

D'autre part, le Pape était beaucoup trop préoccupé de l'élévation de sa famille 3. Le mécontentement que lui causaient les affaires

« Voy. V. Droffel, VifjluisTa;/ebuch,'p. 183,180, 217,231-223. Slate-Pupers, t. XI, p. 379.

* Le cardinal Cervino avait plusieurs fois exprimé la crainte que l'Empereur ne voulût se jouer du Saint Père. O dernier lui faisait l'effet, disait-il, << d'être tombé entre les pinces d'une grosse écrevisse. » v. Drvfvel, Kaiser Karl V und die römische Curie, loll-l'ilu, partie II, p. 20, 36.

3 Voy. V. Drukfei., p. 31 et suiv.

QUERELLE DE l'eMPEREUR ET DU PAPE. 1547. 663

d'Italie et la manière dont la guerre était conduite en Allemagne devint si grand que, s'il faut en croire l'ambassadeur de France du Mortier, il vit avec satisfaction les Protestants se soulever contre Charles-Quint, et parla même de les soutenir. Il ne fournit qu'avec lenteur les subsides promis. Des malentendus ne tardèrent pas à s'élever entre lui et l'Empereur au sujet de la vente des biens du clergé espagnol, et lorsqu'expira le traité, conclu pour six mois seulement, (décembre 1346) le Pape rappela ses troupes et, prétextant les armements de la France et la nécessité de maintenir la paix européenne, avertit l'Empereur qu'à l'avenir il ne pourrait lui garantir aucun secours.

Les prétentions de Charles grandissaient tous les jours. Dans tous ses royaumes et états, sans exception, il exigeaitdes églises et abbayes la moitié de leurs propriétés, valeurs et effets précieux et, des communautés religieuses, la moitié de leurs revenus. A Rome, on s'effraya de semblables réclamations ; on résolut de ne pas les satisfaire, sans se douter que les théologiens du conseil de l'Empereur avaient déjà cédé à ses désirs et l'avaient autorisé, en cas de besoin, et même en se passant de l'assentiment du Pape, à séculariser les biens monastiques *.

La mésintelligence survenue entre Paul IH et l'Empereur eut naturellement sur le Concile une influence funeste.

Depuis que le recez d'Empire de 1544 avait reconnu'aux Diètes le pouvoir de décider en matière de religion, on vivait à Rome dans des transes continuelles. « Le traité conclu avec l'Empereur, » écrivait le nonce Verallo au carme Westhof, « n'a calmé que pour un moment l'anxiété de Sa Sainteté; voyant qu'il ne remplit point ses engagements, cette anxiété augmente. L'Empereur désire certainement très vivement le Concile, mais si l'on en croit les déclarations de Granvelle et autres personnages très influents à sa cour, ou n'a que trop de motifs de craindre qu'il ne lui fasse bientôt sentir sa puissance et ne lui impose ses lois 2. »

A Trente, les légats partageaient cette opinion.

Ils avaient refusé nettement de souscrire au désir de l'Empereur qui, par condescendance pour les membres d'Empire protestants, aurait désiré que les décisions dogmatiques fussent ajournées et qu'il ne fût question au Concile que de la réforme du clergé, car ils voulaient commencer par « l'essentiel, par le fondement de l'édifice ; » mais ils consentirent à traiter simultanément les points de doctrine et les questions de discipline. En 1546, les décrets

• Maurenbrecher, Karl V und die Protestanten, p. 123, 131-132.

* "Voy. plus haut, p. 659.

Page 1