PUBLICATION DE L'INTÉRIM
Dans toute cette affaire, Gharles-Quint parut ne se soucier aucunement du Pape. A la vérité, il remit l'Intérim au légat Sfondrato et le chargea de le faire parvenir au Saint Père; mais ce n'était point, comme l'avait espéré celui-ci, pour obtenir sa sanction, c'était simplement pour qu'il en prit connaissance. Un nonce, envoyé par le Saint-Siège pour demander un délai, ne fut reçu par l'Empereur que cinq jours après son arrivée et quelques heures après que l'édit de religion avait été rendu public. Pour s'excuser, Charles prétexta l'impossibilité de prolonger davantage la session, affirmant n'avoir rien fait qui ne fût digne « d'un prince catholique, fermement atta" ché à sa foi *. »
Le 13 mai, l'Intérim fut lu publiquement à la Diète ; on avait « retouché » les points les plus rebutants pour les Catholiques, et cela« derrière le dos des Protestants, t Après quelques discours pour et contre l'édit, lÉlecteur de Mayence se leva; au nom de tous les membres du Saint-Empire, il remercia l'Empereur de toutes les peines, de tout le travail qu'il s'était imposés pour rétablir l'unité. Puisque tous s'en étaient remis à lui du soin de régler la question religieuse jusqu'aux décisions suprêmes d'un Concile général, leur intention était d'accepter l'Intérim. » De cette déclaration, qui ne trouva point de contradicteurs, l'Empereur conclut qu'il avait l'assentiment général.
Mais il s'en fallait de beaucoup.
« La proclamation de l'Intérim, » écrivait le délégué de Francfort, « a rempli d'effroi tous les chrétiens craignant Dieu et animés d'intentions droites 2. » « Personne ne l'accepte de bon cœur, »disait Gérard Welswyk, l'un des conseillers les plus influents de l'Empereur 3.
Dès le 16 mai, Maurice de Saxe y fit des objections. Le margrave Hans de Custrin et le comte Wolfgang de Palatinat-Deux-Ponts repoussèrent avec horreur « cette bouillie empoisonnée. » Jean Frédéric de Saxe, bien que captif, refusa avec grande fermeté d'y souscrire. Ulrich de Wurtemberg ne s'y conforma « que contraint par la dure nécessité de laisser pour cette fois sa volonté au diable ^. » Philippe de Hesse ne se soumit qu'en apparence, et trompa
vière, Eck, méritait pour sa part les violents reproches que lui adressa l'Empereur dans son discours aux princes ecclésiastiques; (ce discours a été publié par Bucholtz.) L'adroit chancelier était assez habile pour tromper même un Père Ganisius sur la sincérité de ses sentiments religieux.
1 Pallavicino, lib. 10, cap. 17, n" 7.
* Dépêche de Jérôme zum Lamm, 21 mai 1548, Frankfurter Reich lag sacten, t. LX, fol. H5b.
3 V. Drüffel, t. III, XIII-XIV.
*Heyd, t. III, p. 518.
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l'Empereur sur sa véritable pensée, dans l'espoir de voir finir sa captivité. Il déclara donc que l'Intérim était « orthodoxe, équitable », et s'engagea à le faire respecter par ses sujets, pourvu que Sa Majesté lui fît grâce et le laissât retourner chez lui *. Il écrivait, le jour même, à ses prédicants de Hesse qui s'étaient élevés contre l'Intérim : « Ayez patience, car à mon retour je vous tiendrai un langage capable de vous satisfaire de tout point. Alors vous n'aurez qu'à rendre grâce à votre seigneur, car le temps change toute chose, et tout finira par mieux s'arranger qu'on ne peut maintenant s'y attendre^. » Le margrave Albert de Brandebourg-Gulmbach, « en dépit de ses prédicants, » se montra favorable à l'Intérim. Il écrivait au duc Albert de Prusse : « Nos docteurs prétendent qu'au moyen de l'Intérim la damnable et horrible doctrine papiste, ennemie de la sainte Écriture et de la tradition véritable de l'ancienne Église Catholique, sera de nouveau répandue. Et lorsqu'on leur demande quand donc cet abominable papisme a commencé, et qu'on leur démontre, d'après les écrits du docteur Luther, qu'il ne peut y avoir plus de cinq ou six cents ans, ils sont obligés d'avouer qu'à cette époque tous les articles exposés dans l'Intérim étaient crus et reconnus par l'Église universelle, aussi bien ceux qui sont de doctrine que ceux qui regardent l'administration des sacrements et les cérémonies. C'est ici qu'on aperçoit le fond du cœur de ces sortes de gens, comment ils nous dupent, nous autres pouvoirs temporels, et avec quelle singulière astuce ils cherchent à nous aveugler, pour conserver tous leurs ressentiments et pour que leur orgueil triomphe et n'ait point à souffrir de s'être trompé en quelque chose. En outre, nous n'apercevons ni chez eux, ni dans la plupart de ceux qui les suivent, une sainteté bien édifiante ni une grande amélioration de mœurs. Nous voyons partout se produire des crimes horribles, une licence effrénée; on n'entend parler que d'émeutes ; la discorde, la méfiance divisent toutes les classes de la société, de sorte que l'évidence nous prouve que quelque chose de pervers et d'impur doit certainement se cacher sous le manteau de la sainte parole de Dieu dans les esprits malintentionnés qui nous la proposent. C'est à Votre Grâce à juger, en prince très éclairé, s'il nous sera jamais possible d'arriver à la paix et concorde chrétiennes en suivant les avis de nos pasteurs, et si nous devons nous résigner à rester perpétuellement exposés à ces troubles sanglants, car nos prédicants ne veulent pas renoncer à leur sentiment, bien que deux d'entre eux puissent
' Voy. Hassencamp, t. I, p. 663. Pastoii, p. 302. * Hassencamp, t. 1, p. 666-667.
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rarement tomber d'accord sur un seul article de foi. Et comme on le verra un jour avec évidence, le but principal de ces sortes de gens en abolissant le papisme pour mettre à sa place une autre religion, a été entièrement intéressé, comme nous en avons eu des preuves certaines. Par leurs belles inventions, qu'ils nous donnent pour le véritable Évangile, ils ont voulu jouer un rôle, ils n'ont travaillé que pour eux-mêmes, et nous aurions dû nous en apercevoir depuis longtemps. En vérité, tout ce qui reluit n'est pas or i. »
L'Empereur éprouva surtout de la résistance de la part des villes protestantes. Leurs délégués rédigèrent une supplique pour obtenir de lui le retrait de l'édit. « Les nouvelles doctrines, » disaient-ils, « ayantété reçues et adoptées depuis vingt-cinq ou vingt-six ans dans nos églises, le peuple les regarde, ainsi que le culte nouvellement établi, comme orthodoxes, véritables et agréables à Dieu; il ne peut donc être question d'opérer de nouveaux changements^. » L'Empereur fut très irrité du mauvais vouloir des cités. «Vous n'avez sans doute pas l'audace de vous imaginer, )) dit le vice-chancelier Henri Hase au délégué de Francfort Conrad Humbracht, « que Sa Majesté Impériale, pour vous être agréable, va chaiiger quelque chose a ce qu'elle a résolu et approuvé ? » Humbracht répondit : « Mes seigneurs du conseil se montreront dociles en tout ce que leur conscience leur permettra d'accepter. » Hase reprit avec emportement : « Quelles consciences ? Vos consciences ressemblent à des manches de capucins ! Elles sont assez larges pour engloutir des abbayes ; il faudra bien qu'elles digèrent aussi ce que Sa Majesté Impériale a ordonné. L'Empereur veut que l'édit soit obéi; c'est sa volonté, il saura la faire respecter, dût-il, pour y arriver, avoir une seconde fois recours aux armes. Si vous avez pu renier une croyance que tant de siècles avaient révérée, à plus forte raison vous sera-t-il facile d'abjurer une religion qui n'a que vingt-quatre ans d'existence! Nous vous rapprendrons l'ancienne leçon ! » Et il ajouta avec colère : « On vous enverra des catéchistes pour vous instruire ! Vous avez grand besoin d'apprendre l'espagnol ^! »
Mais il n'eût sans doute pas été possible, même par la force, de contraindre ceux qui avaient déserté l'Église à adopter le nouvel édit. C'était par de tout autres moyens qu'il eût fallu s'y prendre pour rétablir l'unité. Comment y réussir, tandis que, dans les pays protestants, l'éducation populaire restait entre les mains de ceux-là
ï Voy. Voigt, Albrecht Alcihiades, t. I, p. 192-193. Voy. Actenstiicke zur Geschichte (lex Interims im Filrstenthum Brandenhurg-Ansbacli. Jahresbericht des hist. Vereins fur MitteA franken (Auspach, 1880), p. 29-53.
^ Frankfurter Reichstagsnct-'.n,x, LXI, fol. 46-52
3 Voy. Ranke, t. VI, p. 284-288.
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mêmes, qui, depuis vingt ans, avaient décrié le Catholicisme avec la plus extrême violence, appelant son culte idolâtrie, blasphème, excitant par leur parole et leurs écrits toutes les passions populaires, soulevant contre l'Église la haine et le mépris universels? Il était impossible que le peuple « rapprit l'ancienne leçon, » puisqu'il ne recevait plus l'enseignement catholique, puisque les prêtres, les maîtres d'école, les professeurs catholiques faisaient partout défaut et que, presque tout ce qui s'imprimait, retenait, contre les anciennes institutions, un esprit de haine et de mépris. Pour élever une digue contre l'hérésie, pour ramener les dissidents, il eût fallu d'abord, comme Aléandre, Gampeggio et Gontarini l'avaient si souvent répété, « former un clergé pieux, éclairé, instruit ; organiser des missions populaires, rétablir les hautes et basses écoles^, écrire et répandre de bons livres d'enseignement et d'édification, a Pourquoi;, » demandait le Père Faber, l'un des premiers apôtres de la société de Jésus, qui, dans son long apostolat en Allemagne avait appris à bien juger la situation, « pourquoi ne travaille-t-on pas à réformer non la doctrine, non le code moral, car ils n'en ont aucun besoin, mais les mœurs elles-mêmes et la vie ? Pourquoi ne revenons-nous pas aux anciens remèdes, à la méthode antique et nouvelle à la fois, aux premières leçons des anciens temps et des saints Pères? Si tant de villes et de provinces ont apostasie, la faute en est à la vie scandaleuse du clergé *. » « Si nos évoques ressemblaient à ceux d'autrefois,» écrivait le Père Canisius, « si nous pouvions revoir parmi nous des Athanase ou des Ambroise, l'Allemagne prendrait bientôt un nouvel aspect, et les peuples, comme les princes, se laisseraient aisément conduire par des pasteurs sans reproche 2, »
L'Empereur fit rédiger et publier à Augsbourg un édit de réforme renfermant beaucoup d'excellentes choses, mais voué d'avance à l'insuccès, la sanction légitime, qui est l'âme de toute législation religieuse ou civile, lui faisant totalement défaut. Edicter des lois sur le choix et l'ordination dos prêtres, sur l'administration des sacrements, sur la discipline ecclésiastique, sur l'excommunication, tout cela n'était point de sa compétence ^.
« Avec une ténacité merveilleuse, » comme l'écrivait Vcrallo au carme Wcsthof, « l'Empereur, pendant longtemps, s'obstina à faire respectcrson Intérim, bien que l'expérience lui révélât tous les jours sa complète inelficacité. Lorsque le Pape, par condescendance pour lui, eut dissous le concile de Bologne, annonçant l'intention de le
» COHNELY, p. 72-75.
* UiEss, Util' selij/e Petrus Canisius, p. '61. Voy. notre qualriùme volume. ' Pallavicino, lib. XI, cap. "2. Uavnald, ad a. Iö48, u" bl .
PROJET d'une ligue GÉNÉRALE d'eMPIRE 1548- ^83
rouvrir à Rome et de presser les réformes nécessaires, Charles y consentit, mais à la condition qu'aucune décision du Concile n'irait à rencontre de l'Intérim ^.
Dans les questions politiques oîi elle eût été à sa place, l'Empereur ne montra point la même « merveilleuse ténacité. »
« Malgré sa puissance, encore accrue par la glorieuse victoire remportée sur les princes et les villes rebelles, » le dessein de renverser la constitution de l'Empire et d'établir une monarchie centrale restait bien éloigné de la pensée de l'Empereur. « Au contraire, » pour « affermir et consolider cette constitution, pour le maintien des vénérables lois du passé, des libertés, droits et coutumes jusquelà observés et maintenus loyalement par les empereurs et rois ses prédécesseurs, » il désirait unir tous les membres du Saint-Empire en une ligue puissante, capable d'assurer la sécurité publique, la paix, la tranquillité, le respect dû aux arrêts de la Chambre Impériale et d'intimider tous ceux qui oseraient à l'avenir troubler l'ordre. »
Dans ce but, pendant la guerre de Smalkaldeet avant de passer de Souabe en Saxe, il avait convoqué les États d'Empire à Ulm ]pour le 25 mars, chargeant le cardinal Otto, évêque d'Augsbourg ,1e margrave Hans de Brandebourg et quelques autres princes, d'y porter la parole en son nom. Très peu de membres d'Empire ayant répondu à son appel, la Diète fut différée jusqu'au 13 juin. Les commissaires de l'Empereur l'ouvrirent en rappelant aux représentants des princes et des villes tous les efforts tentés par Charles-Quint et Ferdinand pour le maintien de la Paix Publique. Méprisant ses ordres, l'Électeur de Saxe et le Landgrave de Hesse avaient soulevé les princes et les villes d'Allemagne et mis le trouble et le désordre dans l'Empire ; sans égard pour les recez des Diètes précédentes, ils avaient refusé de reconnaître l'autorité de la Chambre Impériale, dépouillé des nobles et des chevaliers, (par conséquent des personnes libres, dépendant immédiatement de Sa Majesté et de l'Empire,) de leurs libertés et .privilèges, et les avaient traités en simples particuliers, opprimant leurs propres sujets et les pauvres sujets d'autrui plus qu'on ne saurait dire. Aussi l'Empereur avait-il résolu, pour que toutes choses fussent rétablies dans l'ordre et la paix et qu'à l'avenir la violence, les coups de mains, les attentats fussent évités, de créer une ligue générale sur le modèle de l'ancienne Ligue Souabe,
' Ranke, t. V, p. 79.
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dissoute au grand préjudice de l'Empire. L'Empereur avec ses terres héréditaires de Flandre et le comté de Bourgogne, le roi Ferdinand avec ses terres héréditaires d'Autriche se mettraient à la tête de cette ligue, destinée à devenir le point de ralliement de tous les gens de bien. Toutes les autres associations que les membres de l'Empire pouvaient avoirformées entrecux prendraient lin àpartirdu jour où elle serait organisée. De plus, pour l'entière pacification de l'Allemagne l'Empereur trouvait indispensable qu'un certain nombre de gens de guerre, fantassins et cavaliers, fussent entretenus à ses frais et aux frais de la iigue d'Empire *.
Ces mesures étaient sages, et eussent très certainement fortifié le pouvoir do l'Empereur; mais c'est précisément pour cette raison qu'elles rencontrèrent une vive opposition parmi les membres des États -. Ils préparèrent, il est vrai, des rapports sur les meilleurs moyens d'organiser la ligue, mais ils remirent à plus tard, à la prochaine Diète d'Augsbourg, de plus amples délibérations à son sujet.
« A Augsbourg, l'Empereur n'atteignit pas davantage son but. Ce dont il avait si bien démontré l'importance fut traité de question secondaire; on trouva plus nécessaire de discuter à perte de vue sur la religion, bien que ces sortes de discussions restassent infailliblement stériles, chacun n'en faisant qu'à sa tête et selon le pouvoir dont il pouvait disposer, aussitôt que l'Empereur avait le dos tourné^. » Tout ce que Charles et Ferdinand purent obtenir, c'est que le plan relatif à la ligue d'Empire, développé eu soixante-quatre articles^ fût discuté par les Électeurs puis communiqué aux princes et aux autres membres d'Empire; mais lorsqu'il s'agit de déterminer exactement les obligations de chacun, on ne put jamais à s'entendre. Charles dut se contenter de faire incorporer à l'Empire les pays flamands qui lui appartenaient par héritage sous le nom de cercle de Bourgogne, en garantissant à ces pays la liberté de garder leurs propres lois et constitutions sans adopter celles de l'Empire, à charge pour eux de payer à l'État le double de la contribution d'un Électeur. L'Empereur établit aussi une caisse commune, dont il confia le dépôt aux membres d'Empire, leur enjoignant de la garder fidèlement entre eux, afin de s'en servir en temps opportun et de pouvoir s'opposer, lorsqu'il le faudrait, à tout perturbateur de la Paix Publique soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Pour la défense des frontières, Ferdinand obtint cinquante mille florins. « Le plus lourd du fardeau » ne lui pas imposé aux Electeurs et princes, mais aux
> Ranke, t. V, p. 79.
* Voy. ces délibérations aux Archives de l^'vatncAoTi, Einifjunrjssachen, 1547. »
^ Dépêche de Frédéric vou Aufsess, 21 mai 1548.