‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 266 sur 572 · CSG PHILIPPE DE HESSE PENDANT SA CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

CSG PHILIPPE DE HESSE PENDANT SA CAPTIVITÉ

dessus le duc Maurice fouetta son cheval et s'éloigna, tandis que Carlowitz lui criait : « Eh bien, allez votre chemin, au nom de tous les diables, et puisse l'élément de Dieu vous défigurer pour la vie! Que Dieu vous confonde, vous et votre équipage ! Au diable, vous et votre promenade! » « Ni l'un ni l'autre Électeur, » poursuit Sastrowe, c( ne comparut au jour fixé devant Sa Majesté, de sorte que le sort du Landgrave ne fut point amélioré. Car la promenade à Munich et la conversation de Maurice et de Carlowitz ayant eu lieu en plein jour, en pleine rue, avait été entendue de plusieurs personnes, et ne resta pas ignorée de Sa Majesté Impériale. Aussi ne prit-elle les instances qui lui avaient été faites que pour de simples plaisanteries et non pour une chose sérieuse. Aucun autre jour ne fut fixé pour entendre la réponse i. »

Philippe et Jean-Frédéric demeurèrent prisonniers. Ce dernier était traité avec égards ; dans son infortune, il conservait une attitude pleine de dignité. Mais Philippe ne sut pas mériter l'estime de l'Empereur; jamais il n'avait été respecté de son peuple, et il ne méritait point de l'être; mais les traitements qu'on lui fit subir éveillèrent en sa faveur la pitié générale, et froissèrent beaucoup de gens. Ses geôliers espagnols s'attachaient à l'humilier. « Tout le jour, » écrit Sastrowe, « ils se tenaient dans sa chambre ; quand il se mettait à sa fenêtre et regardait au dehors, un ou deux Espagnols se mettaient aussitôt à ses côtés et s'il avançait la tête, ils avançaient la leur juste autant 2. » Ses gardiens se relevaient nuit et jour au son des tambours et des fifres. Lorsque l'Empereur sortait on apercevait parmi les soldats espagnols en grande tenue, armés de longues arquebuses, le pauvre Landgrave à cheval sur un méchant bidet. »

Peu de temps après qu'il eut été fait prisonnier, on disait déjà à son sujet : « Pourquoi l'Empereur a-t-il exempté le Landgrave de la supplique publique, s'il avait l'intention de le traiter avec cette rigueur ? » Le bruit se répandit bientôt, et les ennemis de Charles- Quint ne manquèrent pas de le répandre, que Philippe avait été joué à Halle, etque les Électeurs lui avaient sciemment dressé un piège. Carie vandcr Plassen raconte qu'à son retour dans sa patrie il trouva cette opinion accréditée dans les pays catholiques du Rliin-^. » La haine de la « politique welche » était devenue d'autant plus violente que les soldats espagnols s'étaient montrés, pendant la guerre de Saxe et après la victoire, même dans les territoires catholiques, « indis-

1 Sastbowe, t. II, p. 560.

* Sastkowe, t. 11, p. 47-48.

^* IJéiiôche ilu 17 oct. ili'tH, Tricrischen Sachen und Bric fxchaflcn, fol. 213.

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ciplinés, féroces, pillards, cruels et dépravés ^, « semblables en un mot à ce qu'ils avaient été auparavant dans l'Oberland, à Ulm et ailleurs.

« Quelfruit avons-nous recueilli de la fameuse Diète d'Augsbourg, objet des craintes et des espérances du monde entier? » lisons-nous dans un Mémoire relatif à l'Intérim. « Ce fruit, tous les jours nous en pouvons apprécier la saveur. Les troubles religieux qui devaient être réprimés sont devenus plus fréquents. La protection que les Catholiques avaient espéré trouver près de la justice ne leur a pas été garantie. Les Protestants se soulèvent avec passion contre les décrets impériaux ou bien ne s'y conforment qu'en apparence. Les prêtres refusent, par scrupule de conscience^ de devenir les ministres de l'Intérim et de distribuer la communion sous les deux espèces. Dans les pays hérétiques, on a exigé qu'obéissance fût prêtée à l'édit; mais à quoi cela a-t-il abouti "^? »

Envers quelques cités récalcitrantes l'Empereur se montra sévère et même dur. A Ulm, les prédicants rebelles furent jetés en prison. Constance fut placée sous la domination de l'Autriche et redevint catholique. Mais, dans les grandes principautés, l'édit impérial demeura comme non avenu. Joachim de Brandebourg, surnommé « le père de l'Intérim, » ne lui obéissait qu'en apparence, bien qu'il assurât fréquemment Charles-Quint du zèle qu'il mettrait à le faire accepter. Même dans son église cathédrale, il ne rétablit ni la messe privée, ni le canon de la messe ^. » Maurice de Saxe adopta pour ses sujets un « nouvel intérim » que Mélanchthon, assisté de plusieurs de ses conseillers théologiens, avait remanié, et que les États^de l'Électorat acceptèrent comme formulaire religieux définitif. Dans cette nouvelle confession de foi il n'était question ni du Pape ni des évêques. « En dépit de l'Intérim d'Augsbourg et de celui de Leipsik, tout resta comme avant la guerre. « En Saxe, » écrit Mélanchthon, «tout est resté dans l'ancien état, personne ne songe à rien changer'^. »

En beaucoup de villes l'Intérim « servit de prétexte à de graves

» Voy, Sastrowe, t. II, p. 32, 35-36.

* Voy. plus haut, p. 659, note.

3 Pour plus de détails sur l'introduction de l'Intérim, voy, Kaweraü, p. 273- 291. 11 ne s'agissait que d'un « figmentum obsequii » envers l'Empereur.

* Pour plus de détails, voy. Pastor, Reunioîisbéstrebungen, p. 400-410. Au colloque de Leipsick, rapporte Flacius lllyricus, Antoine Lauterbach dit à Mélanchthon au sujet de l'Intérim : « Est collusio cum Satana. » Et Mélanchthon répondit : «Il est vrai, mais que pouvons-nous y faire ? » Salig, t. I, p. Ü33.

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soulèvements populaires. » A Marbourg,'où le culte catholique avait été rétabli, l'église de Sainte-Elisabeth fut le théâtre d'ignobles profanations K A Strasbourg, lorsque l'évéque parut à l'autel, il fut assailli à coup de pierres par la populace, chassé de l'église et couvert de boue -. A Francfort, le conseil eut bien de la peine à contenir le peuple que les prédicants avaient excité. Ayant été priés de s'abstenir, dans leurs prêches, d'invectives et d'outrages « contre le Pape, les évêques,les prêtres, les messes^ les moines, les tonsures et les capuchons, » les prédicants avaient répondu « qu'ils ne se soumettraient point à l'Intérim et qu'ils entendaient continuer à enseigner « le pur Évangile » et à avertir le peuple de tout ce qui était opposé à sa doctrine. Le conseil ne réussit pas davantage à faire respecter en chaire Sa Majesté Impériale, les conseillers et toutes les personnes qui n'étaient point au gré des prédicants -*, »

« Les prêtres séditieux, les fabricants de pamphlets, sont tout autant en honneur qu'avant la guerre, et leur crédit n'a pas baissé. « Les seigneurs eux-mêmes, » comme le conseiller saxon Melchior von Ossa le rapporte dans son Journal, « sont obligés de subir toutes les calomnies et les injures auxquelles ils étaient en butte. Un prédicant exigea que la femme d'Ossa, toutes les fois qu'elle entendrait nommer l'Intérim, crachât par terre en disant : « Fi de l'Intérim! » et cependant la pauvre âme ne savait pas même ce que ce mot signifiait. Un autre prédicant la tourmenta inutilement lorsqu'elle était déjà étendue sur son lit de mort, car il lui refusa le viatique; torturée dans sa conscience, elle était en proie à mille terreurs et victime de mille vexations méchantes '^ »

Les boutiques de librairie regorgeaient de pamphlets, de chansons, de caricatures de tous genres contre l'Intérim ^ A plusieurs reprises, l'Empereur enjoignit au conseil de Francfort d'empêcher aux fêtes

* KoLBE, Reforination in Marburg, p. 67-69.

* Voigt, Fürstenbund, p. 36-37.

=•* Aden, das lieligions-und Kirchenwesen beireffend, t. HI, fol. 249, 236. Archives de i'raiicfort.

* Voy. Salig, t. 1, p. 609, 611. Sell, Geschi?/t(e von Pommern, t. lil, p. 34. Dahlmann, ScUauplalz der mas/cirlen und demaskirlenGeleltrlen, p. 373. On donnait aux chiens et aux chats le nom d'Intérim. bcnsiiDT, J. Menius, t. 11, p. 60. Sur les a ihalers de l'Intérim, » on voyait la triple tête de Cerbère avec des visages que chacun pouvait facilement; reconnaître ces monnaies portaient cette inscription : « Que Satan teconfoude. Intérim ! « A. J anse.v, .lu/ius P/lug, dans les Neuen MUllieilunfjen aus dem Gi;ljiet liislarisch-anlii/uurischer Forsc/tungen, » t. X, cahier II, p. lUO. Georges Witzel « reçut un jour de Leipsick sept pamphlets à la fois, tous contre l'Intérim." La licence inouïe de leur langage le (il frémir. Il montra auxamis qui étaient venus le visiter des monceaux de brochures du même genre. • p. 101.

'- Udit Impérial du'.» septembre 1548 et du 19 août laîJl. Archives de Francfort, tt Kaiserscitreihcn, » t. .\, fol. 6, p. 3i. Voy. es édits, fol. 1 et fol. IJ.

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et kermesses la vente de tant d'écrits diffamatoires, qui répétaient sur tous les tons que llntérim était l'invention de Satan et que l'àme damnée « du diable, :.>lePape, voulait à toute force contraindre les Allemands à lui obéir:

Le Pape Teut faire violence à l'Allemagne,

11 vent lui imposer ses lois

Et nous détacher de la parole de Oiea,

Par ce diabolique Intérim!

Il veut nous séparer de Dieu,

Par sa doctrine corrompue 1

Mais il ne restera pas impuni.

0 chrétien, reviens à ton Seigneur '!

ÜD apprenait au peuple à prier ainsi:

Seigneur, daigne nous maintenir dans la vraie foi!

Fais que nous n'écoulions point les sornettes du diable.

Ne permets pas que nous nous laissions endoctriner par llntériin

Qui donne la mort aux âmes et les livre au démon -.

On chantait dans les églises :

Le Turc a son Alcoran,

L'Intérim nous conduit par le même chemin.

Le Christ, sa parole et Bélial

Ne font désormais plus qu'un.

On suppliait Dieu de délivrer son peuple des artifices perfides de l'Empereur :

Seigneur, Dieu du ciel, assiste-nous I

Châtie la tyrannie de l'Empereur,

Rends sa rage impuissante I

11 prétend s'égaler à Dieu

Et volontiers il le chasserait de son royaume !

0 Seigneur, vois ce qu'il méiite contre nous t

Maurice l'assassin, le comte Georges,

Fais périr tous ces infâmes !

Chasse de notre pays et livre au démon

Le perfide Empereur et Ferdinand,

Et confonds leurs desseins pervers ^

« Instrument choisi de Dieu, revêtu de l'esprit de saint Luther, » Flacius Illyricus était le principal auteur et propagateur de tous ces pamphlets, pour la plupart publiés à Magdebourg. Selon lui. l'Intérim n'avait été inventé que pour amener les chrétiens à trahir le Christ et à déhvrer a le Barabbas romain. »Flacius appelait lamalé-

V. LiLiEXKRON-, Mittheilungen, p. 146, iài. ' HoRTLEDER, Rechtjyiassïgkett, p. 1401.

3 Voy. V. LiLiEXKRON-. t. IV. p. 462. Yoy. anssi Dichtungen über das Interim, 1548-löö2, dans v. Lilie.nkron, Miliheilwigen, p. 140-170.

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diction du ciel sur l'Empereur, «persécuteur de Jésus-Clirist, exclu de rÉglise de Dieu, » et demaudait au Seigneur qu'aveuglés sur leurs crimes, lui et ses conseillers, ces sages selon ce monde, « ces sonneurs de louanges épicuriens, » n'aperçussent point l'horreur de leurs épouvantables blasphèmes, de leur cruauté tyrannique, et ne conçussent point d'effroi de la colrre du Dieu tout-puissant, prête à les frapper. Nul brigand de profession n'avait jamais, en pleine forêt, commis de vols ou de meurtres plus horribles que les papistes, « ces enfants de Gain. » Pleins d'une audace diabolique et insensée,les Catholiques ((trahissaient insolemment les desseins éternels et sacrés de la Sainte-Trinité '. xi Flacius reproduisait l'ignoble gravure (( commentée par le saint docteur Luther, » oii l'on voyait un pape à cheval sur un pourceau, et bénissant des immondices -. « Cette estampe, » disait-il, n'est pas, comme on voudrait nous le faire croire, l'œuvre et la fantaisie d'un vieux fou plein de mahce; elle a été inspirée par une sagesse toute divine et spirituelle. Car aucune ordure ne fait monter au nez une odeur plus nauséabonde que le papisme; c'est la plus effroyable ordure du diable; il empeste Dieu et ses saints anges. Aussi le sarcasme amer de cette image et de mon discours sont-ils incapables d'exprimer, comme il le faudrait, l'horrible impiété, l'ordure spirituelle de ces raameloucks qui, tandis que j'écris ces lignes, avec leur Papauté, leur Concile, leur Intérim, leurs compromis et tout ce qui émane de cette race empestée, nous entraînent loin de Notre-Seigneur Jésus-Christ et nous mènent droit à l'Antéchrist et au diable ^. »

Dès octobre 1548, l'Empereur exprimait à son frère Ferdinand la crainte que la victoire obtenue et tous ses efforts pour la pacification de l'Allemagne ne demeurassent sans résultat ''.

* Voy. pRE(]ER, t. I, p. 80-III. L'éditeur approuve et justifie «ce cri de détresse poussé par l'Eglise en péril, dont Flacius se taisait le champion! »

2 Voy. plus haut, p. 500.

=* Er/ileriinc/ der schendlichen Sünde derjenigen, die durch das Cûnciiium, Interim und Adiap/iora vom Christo zum Antichrist fallen, aus diesem prophetischen Gemeide des dritten Elia seliger Gedechtniss D. M. Lutheri genomen. Huit feuilles, sans indication de lieu ou d'année.

' « Ce serait un grand mal, si toute la paine (jue avons priese pour réduyre ces affaires d'AIIemaigne se perdait après avoir lait le principal, par fauUede le poursuyvre. » v. Diiui'fel, t. I, p. 171. Dans une lettre de Georges Witzel, (1548) on lit : « A Weimar, où demeure Amsdorf, les jeunes Electeurs restent lidèles au Luthéranisme. De plus, il paraît qu'on y prépare secrètement une révolution. L'n libraire de Francfort a vendu, en (piinze jours, 25 quintaux délivres luthériens en Mesnie et en ïhuringe. Halle, sous la conduite du pseudo-Jonas, Erfurt, la Hesse, tout résiste au Catholicisme. En Saxe, les deux Universités, les deux sœurs impures, sont la cause de tout le mal. Et les Maures (allusion à Maurice) peuvent tolérer dételles choses! Voilà donc ce que l'Empereur avait mérité des Maures! 0 Intérim ! 0 don funeste, offert non par Constantin, mais par Charles ! C'est lui qui attire contre nous la haine de tant d'ennemis. Et pour comble de malheur, voici venir

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le mariage danois (entre Auguste de Saxe et la fille de Christian III), qui fortifiera encore mieux le Luthéranisme. Lesesprits sont tellement échauffés qu'ils ne céderont qu'à la force. Les Protestants comptent sur l'appui de la France; après la dàfaite des princes de Hesse et de Saxe, Mélanchthon, pour défendre son parti, fait tout ce qu'il peut pour attirer à sa cause un souverain étranger. Mais déjà, d'un autre côté, on voudrait entendre le cliquetis des armes impériales, et l'on attend d'un succès militaire l'établissement d'une prompte paix religieuse. La guerre serait eu ce cas beaucoup plus féroce que n'a été la première, car les haines sont surexcitées par les continuelles discussions et jalousies des partis, en sorte que la ruine de l'Allemagne est à craindre. »A. iÀ:iSEN, Julius Pfli/g, voy. Neuen Miltlieiluiujen aus dem Gebiet hisloriscli antiquaris':hev Forschungen, t. X, cahier II, p. 101-102.

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