HENRI II ET LES PRINCES PROTESTANTS
garnison de quatre mille soldats et se dirigea vers Metz, dont le connrtable de Montmorency venait de s'emparer par la ruse, ayant feint de vouloir seulement la traverser avec son armée i. Le 18 avril, François somma les bourgeois de mettre bas les armes et les contraignit à rendre hommage à la couronne de France. Partout il parla en souverain légitime,, en maître absolu. « Je vous traiterai comme mes propres sujets, » disait-il aux Lorrains; et il écrivait aux Confédérés : « Maintenant que j'ai la Lorraine entre les mains et que me voici devenu votre voisin, je m'efforcerai de vous rendre ce voisinage avantageux. »
« Protecteur du SaintEmpire romain, vengeur de la liberté germanique, » il se proposait, «depuis la victoire non sanglante remportée en Lorraine par l'héroïque vaillance française, »d'étendre sa domination jusqu'au Rhin, et avant tout de mettre au service de l'Alsace son dévouement désintéressé. Mais le peuple alsacien était allemand de cœur, et se soulevait contre l'oppresseur étranger -', « Le roi, poursuivant sa sainte entreprise sera bientôt à Strasbourg, » écrivait Montmorency, le 12 avril, au conseil de cette ville; « ensuite il s'avancera vers le Rhin pour combattre l'ennemi commun. Il réclame des secours et des vivres, afin de pouvoir mener à bien ce grand ouvrage ^. » Henri s'avança jusqu'à deux milles de Strasbourg, fit assurer le conseil du grand amour qu'il portait à la nation allemande, et demanda pour ses troupes la permission de se ravitailler dans la ville. Mais, instruits par l'exemple de Metz, les bourgeois de Strasbourg, au lieu d'ouvrir leurs portes, fortifièrent la garnison et exécutèrent de nouveaux ouvrages de fortification, malgré tout ce que put leur écrire le connétable, qui les blâmait fort de ne comprendre ni les bonnes intentions du roi ni les tyranniques desseins de FEmpcrcur. « Si nous étions entrés à Strasbourg, écrit Schiu'tlin de Burtenbach que les princes conjurés avaient chargé de fournir des secours aux Français pendant leur expédition, « nous n'en serions jamais sortis de notre plein gré '-. »
Mécontent de l'échec (ju'il venait de subir, Henri, craignant do compromettre la gloire de ses armes par un siège inutile, se replia surWissembourg. Là, au commencement déniai, il reçut les dépu-
» Pour plus de dotail.s, voy. Schereb, Der Raub der drei Bisthümer Metz, Toni et Verdun. Havüeh, llistor. Taschenbuch, 1842, p. 287etsuiv.
» François »abulin, qui {gouvernail niililaireineiil uneparliu fiancisée de l'Alsace, écrit à celle date: « Les };;ens des conimunes commenraient à .se muliuerets'assembler, el où ils trouvaieiil les soldais écartés, on desprchaient le pays et les assommaient comme pourceaux. • Collrcl. des Mémoires relali/'s à l'histoire de France, |)ublice par l'i:TrroT (Paris, iHf.i), p. 31-138.
'■> KüNTziNGüii, Documents liislurii/ues, p. 44-43.
« Lebensbeschreibungen, p. 212.
LE SULTAN VIENT EN AIDE AUX PRINCES CONJURÉS. Ioo2. 723
tés de l'Électeur du Rhin et des ducs de Wurtemberg et de Juliers, lesquels, en réponse à son manifeste, le faisaient supplier d'épargner le sang allemand. L'Empire, disaient-ils, était ruiné par les guerres et la cherté des vivres; de plus il était menacé par les Turcs, et le roi très chrétien ne voudrait certainement pas être cause que l'Allemagne, et après elle toute la Chrétienté, tombât sous le joug des Infidèles. Quanta l'alliance qu'ils proposaient, ils les devait excuser de n'y point entrer, étant tellement liés envers l'Empereur et l'Empire qu'ils ne le pourraient faire sans nuire à leur honneur. Le roi fit répondre à ces princes qui, de Worms où ils tenaient leurs États, lui avaient envoyé ce message, qu'il espérait être dans quatre ou cinq jours à Spire avec son armée et que, jusque-là, il les engageait soit à rester à Worms, soit à venir à Spire i.
Gomme le roi de France, « le Turc était prêt à se déchaîner contre l'Empereur. » Confiant dans les secours qui lui avaient été promis par le Sultan, Henri il avait commencé la guerre -, et invitait en mai la République de Venise à faire cause commune avec Soliman et lui pour ravir à l'Empereur le royaume de Naples^ que la flotte turque devait attaquer au mois de juin^. A ce moment, le vizir Achmed parut sur les rives du Danube à la tète d'une puissante armée, s'empara de Tcmesvar, occupa Lippa, clef de la Transylvanie, et conquit tout le pays situé au delà de la Tlieiss. « Jamais, » écrivait Gasim Bey après la prise de la cité, « Soliman n'a remporté plus belle victoire; Lippa vaut mieux que Bude, que Belgrade, car elle lui ouvre les portes de la Hongrie et de la Transylvanie «". »
Soliman avertit les princes allemands alliés de la France qu'il avait donné ordre à ses généraux d'attaquer l'Empereur et Ferdinand avec toutes ses forces de terre et de mer. Étant les amis de son plus cher ami Henri II, ils étaient, par conséquent, ses vrais amis et alliés; leur devoir était de rester fidèles à la France et de nuire, le plus qu'ils le pourraient, à leurs ennemis communs, Charles et Ferdinand ; c'est ainsi qu'ils pourraient acquérir gloire et renom *'. Henri II croyait voir s'ouvrir pour la France une ère de conquête et d'éclatantes victoires. « Ses galères, » faisait-il écrire au sultan le 22 juin, « allaient s'unir dans l'Adriatique à la Hotte turque; il enverrait une armée de terre de vingt mille fantassins et de deux raille cavaliers à Naples, et recruterait de nouveaux alliés en Italie pour abattre la
* Kdgler, t. I, p. 203-208.
* Voy. la dépêche d'Aramon au roi, Gharriëhe, t. II, p, 179, ^ Voy. Charrière, t. II, p. 193.
* Relation de Ghesneau, voy. Charrière, t. II, p. Wi.
* Pour plus de détails, voy. Bucholtz, t. VIII, p. 302-308.
* Dépèche du 10 mai loo2, voy. Charrière, t. Il, p. 219-220.
724 L'eMPEREUU REFUSE DE CROIRE A LA. TRAHISON DE MAURICE DE SAXE.
}3uissaiice de Gliarles-Qiiint. Il avait envoyé aux princes allemands la lettre de Soliman; lui-même avait déjà remporté de grands avantages : « Trois riches cités, Metz, Toul et Verdun, sont en mon pouvoir, et je les fais maintenant fortifier pour m'en servir contre l'Empereur. Outre cela, je me suis si bien établi en Lorraine que j'espère y être aussi bien obéi qu'en mon propre royaume; par ce moyen, j'aurai le passage ouvert et sûr pour aller jusqu'au Rhin quand bon me semblera K »
Tout cela était l'ouvrage des princes allemands et le fruit de leur sollicitude « pour la liberté germanique. »
L'Empereur, contre lequel tant d'ennemis s'acharnaient à la fois s'était rendu à Insprück, pour être plus rapproché du Concile. Il n'était; occupé que des moyens d'établir une paix générale et aussi de la réalisation de son funeste rêve : rendre héréditaire la couronne impériale et la placer sur la tête de son fils. Cet ambitieux dessein lui avait déjà causé bien des déboires, du côté des Électeurs comme dans sa propre famille. Quant à tous les avertissements qu'on pouvait lui donner sur les vraies intentions de Maurice de Saxe, il n'y attachait pas la moindre importance. Il ne pouvait, il ne voulait pas croire à la trahison d'un homme qu'il avait coml)lé de tant de bienfaits, et qui l'assurait perpétuellement de sa fidélité et do son filial dévouement. Lorsque les archevêques de Mayence et de Trêves, instruits des mouvements militaires qu'on leur signalait de plusieurs côtés, parlèrent d'interrompre le Concile de Trente et de retourner chez eux, l'Empereur les supplia de rester (3 janvier 1552). A l'entendre, il ne s'agissait là que de l'impatience do quelques têtes chaudes. Il était impossible que des gens sensés oubliassent leur serment et tout ce qu'ils lui devaient, pour prêter l'oreille à de vaines chimères. Les émissaires qu'il avait envoyés ;chez les princes, chez les soigneurs, dans les cités libres, lui avaient tous fait les rapports les plus rassurants. Ses sujets lui étaient dévoués et sincèrement soumis. Bien qu'on fit courir de méchants bruits sur Maurice, sans doute parce qu'après la reddition de Magdebourg les troupes n'avaient pas été licenciées et s'étaient livrées en plusieurs endroits à des excès regrettables, l'Électeur, par ses messages ou par l'organe de ses ambassadeurs, lui avait fait de telles protestations de fidélité et s'était montré si empressé à le servir qu'il lui était impos-
i Voy. RiDiER, t. II, p. 390-394, |
l'empereur refuse de croire a la trahison de MAURICE DE SAXE. 725
sible de douter de sa loyauté. « S'il y a encore de la sincérité et de l'honnêteté sur la terre, nous pouvons avec justice attendre de lui la plus entière soumission et toutes sortes de biens ; ce que Yos Grâces supposent serait chose absolument inouïe chez un prince allemand. Aussi ne pouvons-nous ni le croire, ni même le supposer *. »
L'Empereur avait invité Maurice à venir le trouver , et lui avait garanti la mise en liberté de Philippede Hesse. « On me supplie d'arriver, » mandait l'Électeur le 7 janvier 1562 au fils de Philippe le Landgrave Guillaume, « m'assurant qu'au sujet de Sa Grâce votre père j'obtiendrai tout ce que je voudrai 2. » L'Empereur, écrivani à Maurice le 8 mai, lui avait en effet promis de ne pas traîner en longueur l'affaire du Landgrave, ajoutant qu'à leur arrivée lui et Joachim de Brandebourg le trouveraient si modéré, si conciliant qu'ils auraient tout lieu d'être satisfaits; non seulement il comptait tenir ses engagements envers eux avec une loyauté scrupuleuse, mais encore il se montrerait pour l'Électeur aussi généreux qu'il l'avait été dans le passé ^.
Mais ce n'était point la situation de son beau-père, c'était uniquement l'intérêt personnel qui armait Maurice contre Charles-Quint. Philippe l'accusait non sans raison d'être cause de la prolongation de sa captivité : « Si les Électeurs de Saxe et de Brandebourg l'avaient réellement voulu,)) écrivait-il le 17 mars 1551 à son fils Guillaume, {( ils auraient obtenu magràce^. On eût dû les prendre au mot, et les forcer de se mettre en ma place. Rappelle-leur que ce sont eux qui m'ont obligé à faire amende honorable en refusant de s'armer contre l'Empereur, et en ne tenant pas les promesses qu'ils m'avaient faites. S'ils n'ont cure que de leurs intérêts et m'abandonnent, moi qui ne suis tombé dans cette infortune que pour m'ètre trop fié à leur loyauté, je me croirai autorisé à tout avouer à Sa Majesté Impériale, et à faire certaines choses ^. .. »
1 Voigt, Fiirstenbund, p. 139-160, 193, u" 303. Pla\ck, 3", p. 503-504. Voy. V. Druffkl, t. II, p. 7.
*Voy. V, Druffel, t. II, p. 16.
'Voy. V. Druffel, t. II, p. 16.
* V. Langenn, Moritz, t. II, p. 333. Voy. les dépêches de l'évêque Granvelle aux conseillers de l'Elecleur, 3 et 4 mars 1332, dans Lanz, Correapondenz, t. III, p. 109-111 ; V. Druffel, t. II, p. 188-189. Lettre de Ferdinand à Maurice datée du 4 mars, dans v. Druffel, t. II, p. 191.
•■ V. Langenn, t. II, p. 326-327. v. Langena désigne par un « etc. » « ces choses » projetées par Philippe. Enpréseuce de renvoyédel'Empereur.Viglius, le Landgrave s'exprima en termes injurieux sur le compte de Maurice et de Joachim, disant qu'ils l'avaient trompé. « Et tourna à se courroucer contre les deux Electeurs qui l'avaient trompé. » Vigliusà l'Empereur, 25 mars 13Ö1. Lanz, t. 111, p. 60.
726 SITUATION CRITIQUE DR l'eMPEREUR. 1S52.
« Plus l'orage de la guerre grondait et menaçait à l'horizon, plus la situation de l'Empereur devenait critique. »
« Je ne sais plus où trouver du secours, » écrivait-il le 28 janvier 1552 à la reine Marie. « L'Espagne, Naples et Milan sont tellement épuisés que leur ruine totale est à craindre. Aussi, ajoutait-il, « entreprendre une guerre en un pareil moment me semble impossible, et si je m'y voyais forcé, jene sais à quelle extrémité me pousserait le désespoir*. »
Jamais encore, écrivait-il à sa sœur un peu plus tard (24 février 1552), il ne s'était vu en pareille passe, ni réduit à une telle impuissance 2.
1 ( février, il réclama l'intervention de l'Électeur Joachim de Brandebourg pour obtenir le maintien de la Paix Publique. On tramait contre lui les plus odieux complots contre toute équité et toute prudence, on s'était proposé de réduire à la plus extrême détresse l'Allemagne, déjà menacée par les Turcs. Il chargeait Joachim de réfuter en son nom les calomnies dont il était l'objet. Jamais il n'avait songé à opprimer la Germanie. 11 le priait d'assurer en son nom les Électeurs et les princes qu'il n'avait jamais eu d'autre ambition que celle de consolider la paix dans le Saint Empire et ne désirait autre chose que le maintien de l'antique indépendance nationale. Chacun, d'ailleurs, pouvaits'en convaincre en se rappelant la conduite qu'il avait tenue dans le passé et l'extrême modération dont il avait fait preuve après ses récentes victoires sur les rebelles ^.
Dans un manifeste adressé à la nation, Charles -Quint s'exprime dans les mêmes termes; il proteste par son titre d'Empereur et sur l'Évangile de la pureté de ses intentions. Le roi de France, pour le rendre odieux à son peuple, répand contre lui les accusations les plus noires dans le seul dessein de soulevei" ses sujets contre son autorité, et de les exciter les uns contre les autres. A ceux qui se rattachaient à son parti, Henri faisait toutes sortes de belles et flatteuses promesses ; mais s'il voyait jamais son insatiable cupidité satisfaite et dès qu'il aurait rais le pied dans l'Empire, à la faveur do la révolution, les Allemands qui auraient ou le malheur d'ajouter foi à ses trompeuses paroles pouvaient s'attendre à être mal récompensés, comme plusieurs exemples auraient déjà dû les en
avertir *.
Charles-Quint prévoyait bien qu'il n'obtiendrait rien de l'Empire,
» Voy. V. Dhufkkl, t. II, p. 70-71.
^ « Me trouvant dcspourva du pouvoir, plus que je ne fus oncques. » Lettre h la reine Marie, v. Dhukkül, t. II. p. 150.
^ Voigt, Albrecht Alcibiades,i. I, p. 2ti7, et Fursirnbuiid, p. I6tj-1G7. ' Voy. ce manifeste dans Voigt, Furslciibitiul, p. 1G0-1G2, i93, n» 300.
ATTITUDE DES ÉLECTEURS EGCF. ÉSI ASTIQUES. 1552. 727
tous les princes ayant « le lièvre au cœur. » Le duc Albert de Bavière qui, en looO, avait succédé à son père Guillaume, avait pris vis-à-vis de lui, ainsi que Christophe de Wurtemberg, une attitude suspecte. Tout en l'assurant de sa fidélité, tout en permettant à ses vassaux d'enrôIerpourl'Empereur, il avait donné la même permission à Albert « l'incendiaire. » « Nous avons tenu à rester dans une telle neutralité, » écrivait-il à ce dernier, « que nos sujets, à leurs propres risques et périls, ont été laissés libres de servir qui bon leur semblait 1. » Les Électeurs du Rhin se montraient « plus lâches plus timides qu'il n'était possible de le dire 2. » En dépit des vives instances de l'Empereur, aucun d'eux n'avait encore pris la virile résolution do s'opposer à l'armée dévastatrice et incendiaire des conjurés, ni do fermer aux Français l'entrée de l'Allemagne. « Les archevêques do Mayeuce, de Cologne etde Trêves écrivent, se lamentent, crient miséricorde, » mandait Schartlin de Burtenbach, du camp français de Dam villers à l'Électeur Maurice (9 juin 1552), «mais quant à se défendre, ils n'y songent point^. » Les trois archevêques, ainsi que le Palatinat, le Wurtemberg et le duché de Juliers envoyèrent à Maurice, le 7 mai, par leurs ambassadeurs, des dépêches d'après lesquelles ils semblaient tout disposés à trahir l'Église. Si le Concile de Trente, qu'ils avaient tout fait pour protéger conjointement avec les membres du Saint-Empire, ne voyait plus aucune espérance de rétablir la paix, il serait peut-être possible, disaient-ils, de convoquer en sa place en Allemagne un syncde général^ présidé par un Allemand équitable et impartial ; à ce synode, le Pape lui-même devrait se soumettre. Les prôtr3s,pour tout ce qui concerne la question religieuse, seraient affranchis de leurs obligations etde leurs serments envers le Saint-Siège, et toutes les questions en litige seraient tranchées d'après les textes de la Sainte Écriture, les livres des prophètes, des Apôtres et par la véritable doctrine des saints Pères. » Ils espéraient pouvoir bientôt conférer sur ce grave sujet avec Sa Majesté Impériale ^. Si Maurice et ses alliés avaient quelque objection à ce plan, ils étaient également disposés à accepter un concile national, pourvu qu'il se réunit dans le courant de l'année.
" A force d'intrigues, » écrivait Conrad Emann, licencié en théologie, le 11 juin 1552, « certains hommes d'état s'appliquent à encourager à droite et à gauche et jusque chez les premiers pasteurs la trahison et la félonie. L'état actuel de l'Église d'Allemagne etde
» Voy. V. Druffel, t. II, p. 545.
-Pour plus de détails, voy. v. Druffel, t. Ilî.p. 416-420.
' Voy. T. Druffel, t. II, p. 581.
' Archives de Stuttgard, voy. Kugler, t. I, p. 203-207.