NOUVELLES INTRIGUES DE L ELECTEUR MAURICE AVEC LA FRANCE
lansquenets ^. » Accompagné d'un gentilhomme français, Volrad retourna en Saxe, promettant que les délégués de Maurice se trouveraient à Metz vers la fin de juin, pour y conclure avec Henri une alliance définitive. Un autre « vieux et loyal serviteur du roi de France, » Schärtlin de Burtenbach, donna également au roi des preuves admirables de son zèle. Un ambassadeur français lui avait appris, Tannée précédente, à Soleure, qu'Henri II et Maurice s'étaient de nouveau ligués contre l'Empereur et se préparaient à l'attaquer. « Vous pourriez, » lui avait dit l'agent français, (( nous être très utile en cette circonstance, car vous avez des deux princes d'Autriche une connaissance bien plus exacte 'que nous autres. » Schärtlin entra avec tant d'ardeur dans l'affaire qu'il offrit de prêter six cents couronnes de son propre argent pour une si belle cause. Tout son temps était absorbé, comme il le rapporte en ses mémoires, par ces graves intérêts ; il ne songeait qu'à lever une nouvelle armée contre « les ennemis de l'Empire -, » c'est-àdire contre l'Empereur et Ferdinand. Le 3 juin, Henri II remit à son ambassadeur des instructions détaillées pour l'entrevue de Metz. Si les délégués de l'Électeur réclamaient de l'argent pour la défense ou pour l'attaque, l'ambassadeur devait leur proposer de choisir les Flandres comme champ de bataille, car c'était, selon le roi, le pays le plus propre au but qu'on se proposait, et les Flamands lui avaient offert de payer laraoitié des frais nécessités par l'entretien d'une armée de seize mille hommes. Les membres de l'Empire entrés dans l'alliance française devaient promettre de favoriser de toutes manières les levées du roi en Allemagne, aussi bien que de rendre à ses ambassadeurs et messagers toutes sortes de bons offices. Quant à la pension que réclamait Maurice, il semblait difficile de s'entendre à ce sujet avant l'entière conclusion de l'alliance. Cependant le roi consentait à lui promettre six mille livres par an à la condition « que l'Électeur s'engageât par serment à rester fidèle au roi, à favoriser ses intérêts en Allemagne, dans les Diètes et ailleurs, enfin à ne rien tolérer qui pût porter la moindre atteinte aux intérêts et aux droits de la couronne de France 3.
« 0 pauvre iterre allemande, où en es-tu venue, toi jadis si puissante, si grande, si respectée, » pouvait-on dès lors s'écrier. « A quel état t'ont réduite la trahison et la cupidité de tes princes ! Tu es devenue la risée des étrangers et tu leur sers de marche-pied ! Que ma plainte s'élève jusqu'à Dieu ! 0 noble peuple allemand, voilà que tes princes te foulent aux pieds, toi et la majesté de ton
* Voy. Mencken, Scriptt.rer. Genn., t. Il, p. 1403. - Lebensbeschreibung, p. 233,247.
* Voy. Mencken, t. II, p. 1444-1445.
754 NOUVEAUX Cu.MPI.OTS Uli .MAURICK \)K SAXU AVEC 1,A FRANCE.
Empereur! La débauche, le jeu, lâchasse, l'orgie, les querelles, les révoltes de les princes t'ont ravi le bonheur, et tous semblent également dignes des châtiments du ciel! Vois comme ils se mettent au service des potentats étrangers, vois ces souverains orgueilleux les traiter comme de plats valets, qu'on achète à vil prix * ! »
Pour une pension de six mille livres, un Électeur du Saint Empire trahissait son pays et se mettait au service de l'ennemi de la patrie.
Le 13 juin, Henri II ayant appris (jue Charles était atteint d'une maladie qui semblait devoir être mortelle, chargea l'ambassadeur français résidant à Metz de s'entendre avec Maurice, aussitôt l'Empereur expiré, pour toutes les démarches nécessaires à l'élévation du roi de France au trône impérial, il fallait à tout prix empêcher que la couronne ne passe à Ferdinand ou à quelque autre prince de la maison d'Autriche; dans le cas oiJ l'on ne pourrait y réussir^ il devait entretenir par tous les moyens possibles les troubles de l'Empire, etdétacher habilement du nouvel Empereur, en les rapprochant de la France, lesÉlecteursqui se seraient montrés opposés à l'élection d'Henri -. Ce même jour, le roi donnait à ses agents diplomatiques de nouveaux pouvoirs pour conclure à Metz, avec les déléguésde Maurice etd'autres membres d'Empire, une alliance offensive et défensive 3.
Mais l'Empereur ne mourut point, et la guerre s'étant rallumée en Basse-Saxe, Maurice ne put envoyer ses délégués à Metz aussitôt qu'il l'eût voulu.
« Néanmoins, les lys de France continuaient de fleurir avec le même éclat. »
« L'Allemagne est en feu; jamais il ne s'est rien vu de semblable, » écrivait l'évéque de Vannes, les 1" et 3 juillet à Henri il ; « les plus hauts potentats sont en guerre les uns contre les autres. Maurice, en Ix'aucoup de cas, et particulièrement dans l'affaire de l'Empire, peut être très utile à Votre Majesté; c'est un homme entreprenant et ambitieux '^ » « Maurice, » affirmait au roi le 4 juillet le comte Volrad, intime confident de l'Électeur, « fera sûrement tout ce qu'il pourra pour l'honneuret les intérêts de votre couronne et mettra à votre service sa personne, ses terres, ses sujets. Il attend les secours
' Fi'dnzosonlrulz, f. 'i.
» Voy. MicNCKKN. t. II. p. !K)2-1403.
' "... j);irfaile alliance et inlellij.;eiice avec ligue olFeiisive et dcfoiisive. » Voy. Mencken, l. II, p. 140i.
"... I/Allemagiic est, en telle comhuslion qii'eili' fut oiicques. »... N'oy. Menc.ken t. Il, p. 1400 1413.
* ". . . Par les moyens de ses affaires de la {guerre Iroiivcr.i les moyens et voyes pour f:iirc ainplerneiit la dilc alliance. » Voy. Menciu-x, l II. p. l'»ii-142.'{.
L'ÉLE(/rEUR MAURICE MEURT AU SERVICE DE LA FRANCE. 755
que VOUS lui avez promiS;, fermement résolu à l'alliance française ; il compte sur la guerre pour lui fournir les moyens de la conclure heureusement. » Le roi se félicitait, le 9 juillet, du terrible état d'agitation oîi était l'Allemagne, espérant que Maurice, par d'heureux succès militaires, serait bientôt en état « d'allumer dans l'Empire un si vaste incendie » que la France n'aurait de longtemps rien à redouter de Charles-Quint i.
Or, ce même 9 juillet arriva le dénouement. Le margrave Albert avait envahi la Basse-Saxe, voulant, disait-il, « lancer une dernière fois les dés. » Son plus intime ami et compagnon de rapine, Guillaume de Grumbach, chargé par lui d'enrôler enHanovre cavaliers etlansquenets, lui avait conseillé, aussitôt qu'il se verrait suffisamment préparé au combat, d'envahir les états de Maurice; là, le plus riche butin devait lui fournir amplement de quoi pourvoir à l'entretien de son armée. « Votre Grâce n'ignore pas que Maurice a pour ennemis tous ceux de son pays, et le reste du monde par-dessus le marché -, » lui avait-il écrit. Albert se dirigea d'abord vers Arnstadt ; la Thuringe et la Saxe étaient dans la consternation. Il pilla les villages du territoire d'Erfurt, rançonna Halberstadt, envahit les états du duc de Brunswick et livra vingt villages aux tlammes. Les évêchés d'Hildesheim et de Minden furent également mis à feu et à sang et contraints de fournir au margrave de fortes contributions.
L'armée de Maurice, renforcée par les troupes auxiliaires envoyées par Ferdinand, les évèques de Franconie et le duc de Brunswick, s'avança pour combattre l'envahisseur. Le 9 juillet, une bataille fut livrée près de Sievershausen ; Albert fut complètement défait. Maurice, mortellement atteint, à ce qu'on croit, par un coup de feu tiré par l'un des siens, mourut deux jours plus tard des suites de sa blessure, (li juillet 1553)
« Sans cet accident fatal, » écrit Schartlin, « de nouvelles révoltes excitées contre l'Empereur par la France eussent infailliblement éclaté 3. )) Ferdinand, qui avait en secret fourni des secours au traître, ne se doutait pas que la mort de Maurice allait faire chanceler ses deux couronnes sur sa tête.
Le comte de Mansfeld écrivit à Henri II : « Maurice a scellé de son sang sa fidélité à la France. Votre Majesté a perdu en lui son plus fidèle, son plus loyal ami. Je ne puis en confier davantage au papier, moi qui ai connu la secrète et dernière pensée du défunt '*. »
' Voy. Me.ngken, l. II, p. 1411.
-Voigt, t. Il, p. 70-71.
^ Lebensbeschreihunç] , p. 247.
' Dépèche du 14 juillet 1533, Voy. Mencken, t. Il, p, 1429.
756 COMPLOTS FRAN(jAlS. 1553.
L'Empereur vit dans la mort de l'Électeur et dans la défaite d'Albert un événement funeste pour le roi de France, qui avait tout fait pour attirer l'un ou l'autre à son parti pour s'en aider contre lui ^. »
« Puisse Maurice, dont la mort est un si grand malheur pour la France, » écrivait de Venise l'ambassadeur français de Selve à Henri II, « avoir laissé en Allemagne un bon et digne successeur, dévoué comme lui à vos intérêts! Vous en avez besoin, et il est nécessaire d'en acquérir un, si déjà vous ne l'avez l'ait 2, »
Henri II ressentit vivement la perte du chef de ses alliés d'Allemagne; mais il se consolait à la pensée que « dans l'élat où était l'Empire Charles aurait tant de peine à sortir d'embarras que, dût-il vivre encore longtemps, il ne verrait point le bout de ses peines. » Il chargea son ambassadeur à Gonstanlinople de faire partager celte consolation au sultan et à son premier ministre 3.
Le 6 août, le roi envoya un ambassadeur à Philippe de Hesse et à Auguste de Saxe, beau-père et frère de l'Électeur, pour leur exprimer toute la douleur qu'il éprouvait de la perte de leur commun ami; il le chargea d'exciter dans le cœur de ces deux princes un vif ressentiment contre l'Empereur, « afin que l'ardeur généreuse que la mort de Mauricescmblait avoir affaiblie se rallumàtdc nouveau-*. » L'ambassadeur devait leur répéter que la mort de l'Électeur affligeait autant le roi que s'il eût perdu son propre frère ; qu'il aurait tout donné pour voir ce Maurice, si riche en vertus, devenir le plus grand prince de sa race, et qu'il le vénérait comme le martyr de la liberté germanique, prêt à venir en aide à quiconque se croirait digne de continuer sa grande œuvre. « Si les princes, » porte l'instruction royale, « mordent à ce morceau ^ et montrent quelque envie de recommencer la guerre, l'ambassadeur s'empressera de leur démontrer que le moment est on ne peut plus propice à ce dessein, car le danger d'être mis sous le joug de la tyrannie est plus imminent que jamais pour les Allemands, et le roi est tout disposé à les soutenir en toute occasion. »
Mais les deux princes ne « mordirent pas à l'hameçon welche. » Philippe ne se souciait plus de faire la guerre. L'Électeur Auguste traita avec le margrave Albert, et désireux de conserver en paix son titre d'Électeur, resta en bonne intelligence avec l'Empereur et son frère. »La couronne de France ne retrouva que dans le margrave de
1 Dépêche de l'Empereur à ses ambassadeurs eu Angleterre, 20 juillet 1853. Voy. Weiss, t. IV, p. 40.
» Dépêche du 4 août i 553. Voy. Chariuère, t. il, p. I2ö9. ■î Lettre du 16 juillet 1553. Voy. Uiuiiiu, t. II, p. 442.
* «... Et s'il cognoisl, qu'ils mordent en ce morceau.... »
• Dépêche du roi et Mémoire du 6 août 1553, voy. Mencke.v, t. 11, p. 1434-1437.
DERNIERS HALTS FAITS D ALBERT DE BRANDRBOURG-nULMBACH. 757
Brandebourg « un serviteur toujours prêt à se dévouer à ses intérêts pour la liberté germanique. »
Le 12 septembre, Albert, aux environs de Brunswick, avait été une seconde fois battu par le duc Henri et s'était vu contraint de se réfugier dans ses principautés de Franconie. A la tin de l'année, la plus grande partie de ses états était au pouvoir de ses ennemis, et particulièrement deFerdinand, qui conduisit presque à lui tout seul la campagne contre le féroce perturbateur de la Paix. Publique. Seules, quelques cités et places fortes et la ville libre de Schweinfurt lui restaient encore. Cependant il s'obstinait à repousser toute intervention pacifique, et ne faisait que rire de la sentence du ban lancée contre lui par la Chambre Impériale le l'^'' décembre. Du reste, il ne traitait pas mieux ses propres sujets que ceux de ses ennemis'. « Tu imposeras partout nos paysans, -» écrivait-il à son général Stöcklein alors retranché dans la forteresse de Hohenlandsberg, « tu exigeras d'eux une forte contribution de vin, de blé, de farine, d'avoine et de seigle; outre cela, tu en obtiendras trente mille florins, et si les fouets ne suffisent pas à les faire céder, tu les feras tous pendre. » « A la Noël prochaine, à l'heure où les prêtres ont coutume decélèbrer la messe de minuit, tu feras mettre le feuàdix villages ducôté de Windsheim, d'ipsiiofen, de Kissingen, car il faut souhaiter au clergé une joyeuse nouvelle année. Nous leur ferons encore une autre illumination pour cette fête. Maintenant que nous avons été mis au ban, nous n'avons plus rien à craindre de personne. Empare-toi donc de tout ce qui te tombera sous la main. Si tu attrapes des gâteaux d'argent, tant mieux pour les lansquenets. » Persistant dans ses premiers desseins, il rêvait toujours, aidé par la France, d'exercer sa vaillance sur « les prêtres, les sacs de poivre (les moines) ; » mais surtout il désirait incendier et détruire sans miséricorde « la ville détestée de Nuremberg. » Longtemps auparavant il avait dit, s'il faut en croire un rapport adressé à Henri II:« Les marchands de Nuremberg ne s'entendent pas à faire une belle flambée. Je leur montrerai que je suis plus habile qu'eux dans cette science ^ ! »
1 André Wacker écrivait, le 27 novembre 15o3, à Christian III de Danemark qu'Albert avait enlevé à se.^ sujets toutes les denrées nécessaires à la vie, et en avait nourri ses cerfs, afin qu'à son arrivéel'ennemi ne pût rien trouverdans le pays. Le 18 novembre il avait fait mettre le feu à hait villages dans révèchéde Wurtzbourg, où l'on menait une telle vie que c'était « grand'pitié d'en parler ou d'en écrire. » Albert avait dit : « Eh bien, puisque maintenant je ne suis plus en état de résister à mes ennemis et qu'où veut dévaster ce qui m'appartient, je vais si bien traiter ce pays-ci qu'il ne restera rien pour ceux qui me persécutent, » Voy. ScHUMACHEH, t. 111. p. 36, 45-46.
* « Etquelà où il mettroitle feu. qu'il seroit bien aysé ànettoyer les reliquesavecqueslebaleit. » Rapport envoyé à Henri II le 27 juin 1532, voy. MexckBiV, 1. 11, p. 1409.