LES PROT. SUR LE PASSÉ CATHOLIQUE COMPARÉ AU TEMPS PRÉSENT
les mœurs, le devoir, tout cela n'a plus de sens parmi nous, et nos contemporains ne se soucient plus de mériter le respect de la postérité *. »
Depuis que l'autorité traditionnelle de l'Église avait été ruinée dans l'esprit du peuple, le respect pour le pouvoir civil avait en même temps perdu son point d'appui. De même que, dansledomaine politique les liens qui unissaient les sujets à l'Empire s'étaient peu à peu relâchés, de même, sous le rapport moral et social, l'ancienne discipline et les antiques règlements avaient cessé d'obliger les consciences. Dans les cours princières comme dans les villes et les campagnes, chez les grands comme chez les petits, la dépravation des mœurs était telle que, selon les propres paroles de Luther, « on se serait cru dans une pire contrée que Sodomc et Gomorrhe. »
Les chefs et les promoteurs de la révolution religieuse, dans l'espoir que la puissance civile viendrait à bout de maîtriser l'anarchie née de la ruine de l'ancien ordre de choses, avaient remis àl'autorité temporelle le soin de régler les affaires de la religion et de gérer les propriétés ecclésiastiques;, et les princes et autorités civiles étaient partout devenus non seulement les administrateurs des biens du clergé, mais encore les pontifes suprêmes des nouvelles églises d'état.
Mais nulle part le mal n'avait pu être arrêté ; de tous côtés l'ingérence des gouvernants dans le domaine de la fol avait porté des fruits amers.
Tous les contemporains sensés et impartiaux étaient frappés du contraste qu'ils apercevaient entre le temps où florissait la foi catholique et l'époque où ils vivaient. Le luthérien Kanzow, secrétaire intime de la chancellerie princiére de Poméranie, nous dit sans détour dans ses Mémoires : « Nos ancêtres catholiques avaient une foi profonde ; ils étaient généreux, libéraux envers les églises, les couvents, les pauvres ; ils jeûnaient, ils se privaient. Les prêtres, alors, étaient l'objet du respect général ; aucun n'était si petit personnage que là où il arrivait, l'on ne se découvrît; il semblait qu'on ne pût lui témoigner assez de déférence. Mais depuis ravènenient de l'Évangile pur et sans alliage, un grand changemeut s'est opéré dans nos mœurs : au lieu de la ferveur ancienne, l'impiété; au lieu de la libéralité, envers les maisons de Dieu, le pillage des églises ; au lieu des aumônes, la parcimonie; au lieu du jeûne, les excès de table; au lieu du chômage des dimanches et des fêtes, le travail
' Nous reviendrons avec détails, dans le septième voliimede cet ouvrage, surl'état de la science et sur les mœurs populaires à l'époque qui nous occupe. Voir notre sixième volume pour ce qui coacerue l'art et la littérature populaires depuis la lia du moyen-age.
LES PROT, SUR LES CONSÉQUENCES DE LA SPOLIATION DE l'ÉGLISE. 761
tous les jours; au lieu de l'ancienne et belle disciphne des enfants, l'insubordination; au respect pour les prêtres a succédé le mépris pour les serviteurs de l'Évangile. Et tout ceci n'est point vrai dans une localité seulement : le mal est malheureusement général. On trouve maintenant dans les villes des ecclésiastiques mourant de faim, des écoles mal desservies; dans les campagnes, beaucoup de paroisses sont abandonnées et n'ont ni pasteurs ni prédicants, de sorte qu'on peut dire en toute vérité que, depuis l'Évangile, loin de s'être amélioré, le peuple est devenu pire *. »
Ce que Kanzow constatait dans l'Allemagne du Nord, Jacques André, prédicant luthérien et enquêteur ecclésiastique dans le Wurtemberg, le margraviat de Bade et le Palatinat, le disait également des pays oiî il avait exercé son ministère pendant vingt ans 2,
Le nouvel Électeur de Saxe, le duc Auguste, écrit à son tour : « Une honteuse coutume s'est établie dans nos villages. Les paysans, les jours de grande solennité, comme Noël, la Pentecôte, s'attablent dès le soir de la fête et passent la nuit dans les excès de table; le matin, ils dorment encore à l'heure où il faudrait aller au prêche, ou bien ils arrivent ivres à l'église, et on les entend ronfler comme des pourceaux. Les églises, qui devraient être des maisons de prière, sont changées en tavernes ; les paysans y déposent leurs fûts de bière et viennent s'enivrer dans la maison de Dieu en proférant force blasphèmes et imprécations. Ils sont assez impies pour se moquer des pasteurs et de leur saint ministère en pleine église, montent en chaire, et débitent mille bouffonneries. » « Aux noces des paysans, on se livre à d'horribles débauches : on boit, on fait ripaille toute la nuit, on blasphème, on se plaît aux propos impies. Souvent ces orgies donnent lieu à de sanglantes disputes^ à d'horribles attentats aux mœurs. )>
Mais comment en eût-il été autrement ? Il n'y avait presque plus d'écoles, et le soin des âmes était la plupart du temps abandonné à des prédicants dans le genre de ceux dont va nous parler l'Électeur : « Les nobles et les seigneurs féodaux, » dit-il, « recrutent de tous côtés des artisans ignorants et corrompus et les chargent des fonctions les plus saintes; ou bien ils affublent d'une robe de prêtre leurs scribes, leurs palefreniers et, sans autre cérémonie, les installent dans les paroisses pour s'en faire des créatures et obtenir d'eux tout ce qu'ils veulent ^. »
1 Pommer ania, t. II, p. 408-410.
* Voy. plus haut, p. 311-313. Voy. des appréciations toutes semblables dans Guy Jean-Nuber, Jean Schrymphius, Zacbarie Engelbaupt, Georges Eckard. etc., dans DÖLLiNGER, Reformation, t. Il, p. 319-320, 57Ö, 582.
* Voy. Richter, Evangelische Kirc/ieitordnuiu/en, t. Il, p. 181, 192-193.