RECLAMATIONS DES PROTESTANTS A LA DIETE D AUGSBOURG
est des cas où les potentats temporels doivent, aussi bien que les simples sujets, obéissance au Saint-Siège. Quant aux affaires et aux procès qui ne sont point du ressort des évêques, il est évident que beaucoup d'abus se sont glissés dans les consistoires; mais il est un sûr moyen de remédier au mal, c'est que chacun, à l'avenir, reste exactement renfermé dans le cercle de ses droits et de ses devoirs K » Le 23 mars, Otto faisait aux États cette fière déclaration : « Bien que désirant ardemment la paix et prêt à la respecter plus fidèlement que personne, bien que n'ayant de ressentiment contre qui que ce soit, je me sens obligé à déclarer ici de bouche et de cœur qu'il m'est impossible de souscrire, dans n'importe quelle mesure, au projet qu'on m'a présenté relativement à la religion et aux dogmes, à l'autorité, aux affaires et aux personnes ecclésiastiques ; car je tiens à garder une conscience sans reproche, et j'entends rester fidèle à mon devoir comme au serment que j*ai prêté au Pape, au siège de Rome, à l'Empereur et à l'Empire. Avant que de m'engager peu ou beaucoup dans une voie contraire à mon serment, je renoncerai à la vie et à tout ce qui m'est le plus cher sur la terre. En présence de Dieu et du monde entier, je jure de rester fidèle à mon devoir et de persévérer dans cette fidélité, comme le doit faire un ferme et vaillant chrétien, un Allemand vraiment oyal 2. » A partir de ce moment, Otto cessa [de prendre part aux discussions ^.
Les autres membres ecclésiastiques du conseil des princes adoptèrent la proposition des Électeurs touchant « la paix perpétuelle; » cependant ils firent suivre leur formule d'adhésion de la restriction suivante : « autant que les articles de cette paix seront compatibles avec notre devoir d'évêque. »
Mais le 14 avril, lorsque les conseillers ecclésiastiques du collège électoral, sans rejeter précisément cette clause, parlèrent de réclamer à son sujet l'avis de ceux qui les avaient envoyés, les conseillers protestants levèrent brusquement la séance, ce qui jeta les Catholiques dans une telle consternation que le chancelier de l'archevêque de Mayence alla sur-le-champ visiter les délégués de Saxe dans leur auberge pour les supplier de ne pas expédier ce soir-là leurs dépêches, et de « vouloir bien patienter jusqu'au lendemain. »
» Schmidt, Neuere Geschichte der Deutschen, t. II, p. 38-40. * Dépêche d'Emann, 19 mars 1355, voy. plus haut, p. 770, note 1.
' Voy. Lehmann, p. 12. Voy. Ritter, Augsburger Religionsfriede, p. 221-222.
^ Otto et le légat Morone, qui soutenaient les mêmes opinions, quittèrent bientôt après Augsbüurg pour aller prendre part au conclave qui s'ouvrit à Rome après la mort de Jules 111.
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le diable en personne avait forgé la clause; il avouait lui-même qu'elle ne valait rien *. »
Le lendemain, à la majorité des voix, la clause fut rejetée.
«Si les Protestants se montraient si fiers, si intransigeants, » écrit un contemporain, «c'est qu'ils sentaientleurforceet leursavantages, et savaient bien l'effroi qu'ils inspiraient. Les attentats commis l'année précédente dans les évêchés, les forfaits du margrave Albert avaient rempli de terreur les princes ecclésiastiques. L'Empereur, rendu impuissant par la maladie, avait remis toutes choses entre les mains de Ferdinand qui, sans cesse menacé par les Turcs, tremblait de voir éclater de nouvelles séditions 2. » Redoutant la ruine totale de l'Église d'Allemagne, l'archevêque de Mayence, dès le 11 mars, avait enjoint à ses délégués de donner satisfaction aux Protestants, aussi bien par rapport à la juridiction épiscopale que relativement à la restitution des biens du clergé ^.
Au conseil des princes, les évêques déclarèrent que, liés par leur serment, il leur était impossible de consentir à la cession définitive des propriétés ecclésiastiques actuellement en la possession des membres d'Empire protestants. « Néanmoins, » ajoutèrent-ils, « si l'Empereur trouve bon d'en disposer de cette manière, nous le laisserons faire sa volonté sans nous y opposer, tolérant ce que nous ne pouvons empêcher. » Mais les Protestants ne voulurent point se contenter de ce consentement embarrassé, et l'ambassadeur de Brandebourg avertit les évêques que, s'ils persistaient dansleur « osbtination, » ce serait à leurs risques et périls ^. Ces menaces agirent. Les membres d'Empire protestants reçurent pleine autorisation de garder désormais sans contestation et pour toujours les évêchés, abbayes, couvents qui n'étaient pas directement attachés à l'Empire, et se trouvaient en leur possession antérieurement au traité de Passau.
La constitution avait jusque-là mis obstacle au libre exercice du pouvoir ecclésiastique parles membres d'Empire protestants, elle les avait obligés à maintenir et à protéger les droits de juridiction des évoques à l'intérieur de leurs diocèses. En fait, cette protection, depuis bien des années, était illusoire , et quelques évêques avaient même consenti d'eux-mêmes à la « suspension » de leurs droits, comme l'avait fait l'archevêque Albert de Brandebourg, en 1528, en faveur du Landgrave de Hesse et de l'Électeur de Saxe ^.
'* Dépêche des délégués de Saxe, M avril 1350, voy. Ranke, t. V, p. 263, note.
'' Dépêche d'Emann, 22 juin loSo, voy. plus haut, p. 770, note 1.
' Bui:holtz, Ur/cu)i(h;iil/fui(/, p. 550.
* Schmidt, Npwre Geschickte der Deutschen, t. II, p. 41.
'■' Voy. plus liaut, p. 133.
Mais ce faible et dernier rempart était maintenant détruit par une loi émanant delà Diète elle-même; cette loi suspendait la juridiction épiscopale et en transmettait tous les droits aux membres d'Empire de la Confession d'Augsbourg.
Les Catholiques laissèrent faire.
Les Protestants demandèrent ensuite que tous les membres et pouvoirs de l'Empire fussent laissés libres, eux et leurs sujets, d'adopter le culte nouveau, et que cette liberté fût accordée non seulement aux membres d'Empire laïques, mais encore aux ecclésiastiques, lesquels devaient, sans contestation, et bien que devenus luthériens, rester en possession de leurs évêchés, prélatures, bénéfices et revenus.
Ce ne fut qu'à cette dernière exigence que les Catholiques se récrièrent *.
Ils objectèrent que, permettre aux princes ecclésiastiques d'embrasser la nouvelle doctrine, c'était signer la ruine d'un grand nombre d'évêchés et donner lieu à d'interminables querelles ; parmi les princes prélats, dirent-ils, il se trouvera plus d'un duc de Prusse, désireux de transformer un évêché dont il n'est que l'administrateur temporaire en fief héréditaire, ou du moins disposé à concilier la grande liberté qu'accorde la Confession d'Augsbourg avec la jouissance de ses bénéfices ; les prélats auxquels on permettra de quitter l'habit ecclésiastique et de se marier, s'empresseront de mettre la main sur les biens monastiques, à moins qu'avant d'apostasier ils n'aient si bien su arranger les choses qu'il ne reste presque rien aux abbayes. A leur avis, le seul moyen de sauver l'Église Catholique des piôges que lui tendait la cupidité laïque, c'était de faire une loi en vertu de laquelle tout prêtre de haute ou de basse condition, ayant abjuré l'ancienne religion, serait, parce fait même, considéré comme déchu de son rang, de sa charge et de ses droits.
« Si l'on cède aux Protestants, » écrivait d'Augsbourg, le 2 juin, le nonce Delfino, « l'archevêque Sigismond de Magdebourg, fils de l'Électeur Joachim de Brandebourg, passera immédiatement du côté des Luthériens, s'il faut en croire la rumeur publique. D'ici à peu de temps, il est à craindre que la plupart des prélats ne se marient et ne sécularisent leurs évêchés^. »
' Voy. Ritter, p. 249 et suiv.
2 Maurenbrecher, Karl V tend die deutschen Protestanten, appendice 170. Zasius écrivait le 5 juin à Maximilien : « Si l'on fait droit à la réclamation des Protestants, nous verrons bientôt dans l'Empire des femmes exercer les fonctions d'archevêques, d'évêques.de chanoines, conjointement avec leurs maris, u ^oi.?,Augsburger Religionsfriede, p. 131.
« Je sais, » dit ouvertement Ferdinand à l'ambassadeur de Joachim, » que la maison de Brandebourg se propose d'en agir avec l'archevêché de Magdebourg comme elle l'a déjà fait avec la Prusse *. »
Le Pape n'avait confirmé l'élection de Sigismond qu'après avoir obtenu de lui la promesse qu'il resterait inviolablement lidèle à la foi catholique ; mais, pour abuser Rome, on avait eu recours au même subterfuge dont autrefois le duc de Prusse s'était servi pour procurer à son frère Guillaume rarchevêché de Riga : on avait fait au Pape des serments de fidélité tout en se réservant le droit de les violer. « On peut, en toute conscience, avoir recours à ces sortes de ruses, » affirmait Albert de Prusse, « puisqu'on n'y a recours que pour l'extension de la doctrine chrétienne '^. » L'archevêque de Magdebourg avait promis au conseil de Halle, (ce qu'ignoraient encore Ferdinand et le nonce Delfino) « de maintenir en ses États la pure doctrine évangélique, de fermer l'oreille aux séductions de l'ancienne Église et de supprimer les moines et leur coupable genre de vie 3. » Auguste de Saxe, pendant la Diète d'Augsbourg, avait découvert un homme selon son cœur, tout prêt à jouer avec lui, à propos del'évêchédeMeissen, la« comédie »déjà représentée maintes fois: le 15 avril 1555, ils avaient fait marché avec Jean de Hangwitz, chanoine de Meissen, qui s'était engagé, dans le cas où il serait élu évêque, non seulement à renoncer à son rang dans l'Empire, mais encore à implanter dans l'évôché la « véritable religion chrétienne et à s'y tenir fermement attaché*. » Le 29 mai, il était élu, grâce au zèle et à l'appui de l'Électeur, et sollicitait auprès du Pape la confirmation de son élection, jurant au Saint-Père qu'il travaillerait de toutes ses forces à maintenir le clergé et le peuple dans la foi catholique^. On jouait alors avec les serments comme avec les dés.
« Que les membres laïques de l'Empire aient permission do se joindre aux confessionnistes si bon leur semble, » écrivait d'Augsbourg le licencié Emann, « la chose passera encore; mais, pour ce qui est des prêtres, l'affaire, des deux côtés, semble offrir de telles difficultés qu'il est à craindre que tout l'édifice ne s'écroule et que la Diète ne soit dissoute ^. » Les délégués de Saxe prétendaient que, renoncer à la liberté de conscience des prêtres, était contre leur conscience et qu'ils ne pouvaient consentir à ce que seuls les laïques
• Spiekrr, p. 293.
» Voy. plus haut, p. 427-4Î8.
^ V. Dkeihaüpt, t. 1, p. 273.
« Gersdohp, p. 389-30U.
' Gersdorf, p. 391.
• Voy. plus haut, p. 770, noie 1.
DISf:USSIONS SUR r.A RESERVE ECCLESIASTIQUE. 781
eussent droit d'adopter la véritable religion, tandis que les autres seraient condamnés à aller droit au diable i. »
Voyant que les Catholiques, ecclésiastiques et laïques, refusaient énergiquement de renoncer à la « réserve ecclésiastique^ » les Protestants, le 21 juin, remirent au roi un écrit dans lequel ce refus était qualifié d'anti-chrétien et d'absurde, assurant ne pouvoir l'admettre sans offenser gravement la majesté divine, puisque les promesses éternelles regardaient tous les hommes sans distinction et que les chrétiens des deux sexes, laïques ou ecclésiastiques, avaient également droit à la lumière de l'Évangile; il leur était impossible;, de propos délibéré, de fermer le ciel aux prêtres, car ils craignaient, au jour du jugement, d'entendre le Christ prononcer contre eux cette redoutable parole : « Malheur à vous qui voulez le ciel pourvous seuls, car vous n'y entrez point et vous ne laissez pas les autres y entrer. » Si les Juifs, les payens et les Turcs, pressés par le zèle religieux, faisaient tant d'efforts pour attirer les autres à leur croyance, combien ce devoir les obligeait-ils davantage, eux qui étaient tenus par leur titre de chrétiens, et sous peine de perdre leurs âmes, de propager la doctrine évangélique !
Ils ne craignaient pas de tenir ce langage au catholique Ferdinand : « Bien que nous sachions très clairement et soyons en état de démontrer avec évidence à l'aide des textes de l'Écriture sainte, des Pères, des Conciles, des saintes lois du passé et des canons ecclésiastiques, que les membres d'Empire appartenant à l'ancienne religion ont abusé en beaucoup de manières de la foi chrétienne et des biens de l'Église, à la grande injure de Dieu, au détriment de l'Église du Christ et au péril d'une multitude d'àmes, cependant, pour l'amour de la paix, nous consentons à ce qu'ils demeurent et soient laissés en possession de leurs usages, culte, lois, cérémonies, avoir, biens, terres et gens, souverainetés et autorités, dominations et juridictions, rentes, taxes et dîmes, y compris leurs droits électifs et ceux de leurs chapitres, jusqu'à la conciliation religieuse définitive. »
Les Protestants donnaient pour une preuve singulière de leur modération l'intention qu'ils annonçaient de ne point opprimer tous les Catholiques dans l'Empire et de ne pas s'approprier tous les évêchés avec leurs appartenances.
Personne n'ignorait de quelle manière inique on s'était conduit relativement aux biens du clergé dans les principautés protestantes et dans les villes libres. Les nouveaux croyants eux-mêmes
1 BüCHOLTZ, t. VII, p. 191.
avaient fait entendre; sur la dilapidation de la plus grande partie de ces biens, les plaintes les plus éloquentes, appelant le châtiment du ciel sur la tête « des Balthasars sacrilèges et des profanateurs des choses saintes. »
Mais, à Augsbourg, ils soutinrent que « la plupart » des princes ecclésiastiques avaient seuls, au grand scandale du monde entier et pour leur propre ruine, fait un coupable abus des biens de l'Église ; quant à eux, leur conduite n'avait eu qu'un seul mobile : l'emploi vraiment chrétien des propriétés et des biens du clergé, et ils étaient encore d'avis que ces biens devaient à tout jamais appartenir à l'Eglise. Ceux de l'ancienne religion prétendaient que, par suite de l'abandon de la « réserve ecclésiastique^» les évèchés et abbayes allaient en peu de temps être profanés, transformés en domaines séculiers et en seigneuries héréditaires; mais cette crainte était dénuée de tout fondement : les collégiales et les chapitres conserveraient leur droit de libre élection et leurs pouvoirs administratifs ; les titulaires des évêchés d'Empire ne perdraient aux assemblées nationales ni le droit de siéger ni le droit de voter.
Malheureusement de telles affirmations s'accordaient mal avec la sécularisation de la Prusse, avec le traité que l'Électeur Joachim et son frère Hans venaient de conclure au sujet de l'incorporation à leurs états des évêchés de Brandebourg, de Lebus et d'Havelberg * ; elles étaient également démenties par les projets du Brandebourg sur Magdebourg et par le marché que venait de conclure Auguste de Saxe avec l'évêque de Meissen.
Les Prolestants regardaient leurs requêtes comme modérées, équitables, dictées par la charité la plus sincère : « Si nous sommes encore repoussés par nos adversaires, » disaient-ils, « voici ce qui arrivera : comme les papistes, surtout les prêtres, se^disent liés devant Dieu par des serments, des obligations serviles, des statuts, des lois, des traditions, des abus antichrétiens, bizarres, onéreux et intolérables, ils s'entendront entre eux, en dehors de la présente constitution et s'abriteront derrière la réserve ecclésiastique, pour la violer tout à leur aise. Aussi ne saurions-nous consentir à faire insérer l'article de la « réserve » dans la rédaction définitive du traité de paix, car ce serait porter un coup fatal à la Confession d'Augsbourg comme à la religion chrétienne, et imprimer une tache infamante non seulement à notre nom, mais à notre foi 2. »
S'interposant au nom de Ferdinand, Zasius essaya de leur démontrer que cette question n'intéressait nullement la foi ni la
' Voy. plus haut, p. 439.
* Voy. Lehmann, p. 3Ü-32.