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DISSENSIONS ENTRE LES PROTESTANTS

amèrc tristesse, » disait-il encore, parlant surtout des prédicauls luthériens, « en considérant les blessures que font tous les jours à l'Eglise ceux qui devraient en être les premiers soutiens, l'assister lidèlement dans ses dangers, et veiller à sa sécurité. Ce sont les nôtres qui portent la responsabilité de tout le mal. Le germe heureux qui aurait pu s'épanouir dans la concorde et le bon vouloir mutuel est étouffé. Des gens, pour la plupart ignorants, uniquement inspirés par leur insolente et indiscrète audace, prétendent mériter nos éloges par le zèle emporté avec le((uel ils s'imaginent servir la doctrine du ciel. Étrangers ou ennemis de toute culture, profondément ignorants de l'antiquité chrétienne, satisfaits des écrits de controverse moderne qui nous inondent de toutes paris, tousse livrent sans aucune mesure à leurs convoitises honteuses; ils ont en horreur toute discipline morale. Mon àmc en est tellement affligée que je ne puis écrire davantage sur ce sujet, car on se heurte de toutes parts à une telle foule d'iniquités que, s'il existait par hasard quelqu'un qui, touché de nos maux, voulût travailler à les guérir, dès le début de son entreprise il reculerait épouvanté, comme cet homme de la fable (jui, voulant boucher les trous d'un tamis, ne put jamais trouver de commencement ni de (in à son travail K »

Le peuple allemand semblait avoir perdu pour toujours un trésor sans prix : la foi sans ombre, la pleine sécurité de la conscience ; en même temps, tout frei;i moral était supprimé"^. « On se plaint partout de la confusion qui règne dans l'enseignement et dans l'Église, » écrivait le théologien Mathias Flacius^. «Les consciences chrétiennes sont dans l'incertitude et la perplexité. Les erreurs, les hérésies prennent la haute main, les disputes vont grandissant, elles empoisonnent le cœur des hommes; la jeunesse inexpérimentée se nourrit de préjugés haineux et d'erreurs dangereuses^. )) (( La plus grande partie du peuple ne sait plus où est la vraie religion, ce qu'il doit croire ou ce qu'il doit condamner ^. »

' Voy. dans Döllinger, Reformation {t. II, p. 386-594), ces paroles et d'autres analon-ues de Gamerar. « In Germania, omnia convulsa sunt, >j écrivait Bullinger le 9 mars 15öO à Calvin. Calvini 0pp., t. XVI, p. 66.

ä Voy. DÜLLI.XGER, t. II, p. 249-231.

3 Orij^inaire de l'IUyrie vénitienne et pour cette raison surnommé Illyricus.

* Voy. DöLi.iNGEH, t. II, p. 249-251.

'■> Schumacher, t. II, p. 276.

ANDRK OSIANDEU KT SKS AUVKUSAIHES.

Le duché de Prusse, en di'pit de la paix de religion, était devenu, sous l'influence d'André Osiandcr, de ses partisans et de ses adversaires, le théâtre des plus brutales agressions et de disputes théologiques sans cesse renaissantes.

André Osiander avait été nommé professeur de théologie à l'Université de Königsberg en 1549. Effrayé des conséquences de la doctrine luthérienne sur la justification, il avait essayé de la combattre, enseignant que le salut de l'homme ne s'opère point eu égard aux seuls mérites du Christ ; que la justice de l'Homme-Dieu n'est point un manteau de miséricorde étendu indifféremment sur tous les pécheurs, mais que l'intime union de la jutice substantielle de Dieu avec nos âmes les rend saintes et agréables à Dieu. Selon lui, la manière dont la plupart des Luthériens entendaient le mystère de notre rédemption rendait les hommes orgueilleux et pervers, comme l'expérience ne le montrait que trop. « La plupart de nos Évangéliques, » écrivait-il, «méprisent l'autorité, humilient les pauvres, oppriment les faibles, pratiquent l'usure, dérobent, pillent et se livrent à la débauche ; aussi tous sont-ils enchantés d'entendre répéter aux prédicanls hypocrites que nous sommes justifiés uniquement parce que Dieu nous lient pour justifiés, fussions-nous les pires scélérats de la terre, parce que notrejusticecst en dehors de noua, et non point au-dedans de nous. Cette doctrine rassure et, grâce à elle, on peut se croire un saint tout en restant criminel. De tels prédicateurs flattent les oreilles de leurs ouailles; ils suppriment le Cbrist et mettent le diable en sa place-, ils sont pleins d'envie et de haine, pleins de mensonges et de blasphèmes, et le plus grand do mes étonnements, c'est qu'ils ne comprennent pas que, par cette doctrine, ils deviennent tous les jours plus méchants, plus grossiers, plus attachés à l'erreur, ce dont les petits enfants des rues s'aperçoivent eux-mêmes i. »

Mélanclithon,Flacius, JeaniEpinus, JoachimWestphal et Joachim Merlin s'élevèrent avec force contre Osiander et contre sa doctrine. Satan, disaient-ils, voyant que l'erreur des papistes sur la justice inhérente, avait été victorieusement réfutée par les théologiens luthériens, reprenait maintenant la lutte avec plus d'astuce que jamais; c'était en obéissant à ses inspirations (jue les nouveaux docteurs

• Umli.i.m;i:h, t. HI, ]>• •'ÎOO-US. IIasi., AlOrec/il vun Prcusscii, p. 139 et suiv.

ANDRE OSIANDER ET SES AD V EUS AIRES. g

faisaient consister le salut dans la justice du Christ résidant substantiellement dans nos âmes *.

Sur l'ordre du duc Albert, Oslander publia l'exposition de sa doctrine. Cet écrit fut presque généralement considéré comme « l'œuvre abominable de Satan». Les théologiens du duché de Saxe déclarèrent « qu'on devait en concevoir autant d'effroi que de ce profond abîme de l'enfer dans lequel les seuls démons habitent ^ )>. Le margrave Hans de Gustrin disait que tous les bons chrétiens devaient fuir Osiander avec autant d'horreur que le diable ^, ce qui n'empêcha pas Albert de prendre hautement parti pour le docteur persécuté et de défendre à tous ses sujets, « sous peine de mort et de par l'estime qu'ils faisaient de la grâce de Dieu, » de condamner sa doctrine '*. Ainsi protégé, Osiander, intimement convaincu de son bon droit, n'opposa plus que le dédain aux attaques de ses adversaires. 11 traitait avec le dernier mépris jusqu'à Mélanchthon lui-même. Jamais, selon lui, l'Eglise n'avait connu, depuis les temps apostoliques, de plus dangereux persécuteur. Mélanchthon avait l'art de donner à sa doctrine une apparence d'orthodoxie, mais en réalité il soutenait et propageait l'erreur. Nul docteur n'était plus mobile, moins sûr de lui ; par ses sophismes, il avait abusé les âmes; dans ses écrits, on comptait jusqu'à quatorze opinions différentes sur la justification. A Wittenberg, il exerçait une tyrannie intolérable, et quiconque voulait devenir docteur devait auparavant se soumettre à lui et adhérer à sa doctrine : a Les parents s'imaginent que leur filS;, à sa sortie de l'Université, est solidement instruit dans les saintes lettres, qu'il est capable de fermer la bouche à tous les sectaires et fanatiques-, mais en réalité ce n'est qu'un pauvre être, abusé par de subtils mensonges, troublé dans sa conscience par la nécessité de rester fidèle au serment prêté ; car on l'a contraint d'embrasser les opinions de Philippe et d'abjurer la parole de Dieu, de sorte qu'il est à jamais bâillonné. » Osiander répétait qu'il fallait « protester hautement contre la cabale de Wittenberg », et que Mélanchthon et tous ses partisans étaient les esclaves du diable ^.

A K3nigsberg, Osiander et le prédicant Joachim Mörlin se renvoyaient réciproquement de telles insultes et avec une telle viruence que le repos public en fut troublé, la querelle en venant

' Voy. DöLLixGER, Reformation, t. III, p. 421 et suiv.

* Salig, t. II. p. 996."

3 Hase, p. 188.

' Voy. VuLPius, t. X, p. 46, note.

^ Salig, t. II, p. 984, 986. Dölunger, t. III. p. 421-423, 42(3.

10 A.XDRi; OSIANDKIl KT SRS A 1) V K RS V I H E S .

enfin à des excès inouïs. Les deux, adversaires se traitaient l'un l'autre de menteurs, de blasphémateurs impies. Oslander souleva le peuple contre Mörlin qu'il (lualifuiit de scélérat, d'infâme calomniateur, de misérable, digne d'être chassé du pays à coups de piques ou de verges '. En revanche, Merlin disait en pleine chaire : « Si nous en avions le pouvoir, nous ferions descendre les éclairs et la foudre sur les Osiandristes, et nous chargerions les démons de les torturer! » Osiander était l'Antéchrist en personne; le monde, à sa suite, courait rapidement vers l'abîme. En présence d'Osiandcr, il s "écria un jour : « Honte à toi, noir démon, honte à ta justification maudite! Que Dieu le précipite dans l'enfer ! Ne soufïVez pas cette peste dans votre pays, mes cliers enfants; préservez vos fils de cette hérésie satanique; car mieux vaudrait pour vous être baignés dans le sang jusqu'aux genoux, voir le Turc aux portes de votre cité prêt à vous massacrer sans merci , mieux vaudrait être juif ou payen que de tolérer une doctrine qui vous ferait partager un jour le sort réservé aux payens. Celui qui ne vent pas se laisser avertir, eh bien! qu'il aille au diable^! »

Bientôt la vie d'Osiander ne fut plus en sûreté; chaque lois qu'il sortait, il était obligé de se faire escorter d'un serviteur tenant caché sous ses habits un mous({uct chargé. Même à l'Université, il n'entrait qu'armé-^; ses ennemis faisaient courir le bruit qu'il avait toujours à ses côtés « deux démons sous la forme de chiens noirs >); tout le monde ne les voyait point, mais ceux-là seuls que Dieu éclairait. On racontait aussi que, pendant qu'il était à table avec la compagnie, un démon écrivait à sa place dans la chambre qu'il occupait au premier étage '^.

« La haine, les rancunes, l'envie troublaient toutes les cervelles. Frères, cousins, amis, voisins s'injuriaient, allant même jusqu'à se cracher à la ligure lorsqu'ils se rencontraient dans la rue, et s'écriant : Honte à toi, éloigne-toi de moi, démon, Osiandriste, fou, hérétique, traître, coquin ! Des émeutes éclatèrent à Königsberg et dans les environs. C'était à qui parviendrait, par la calomnie, la sédition, le meurtre, à perdre ses adversaires pour faire ensuite confisquer leurs biens. Celui qui voudrait retracer la détresse de cette funeste epotjuc écrirait un fort gros livre. 11

1 Sai.k;, t. Il, p. 948.

ä Saug, t. II. pp. Î)u0, 967. IIasi:, pp. 179-180. Dom.imikh, I. Jl. p. ioi. — Voyez la lettre du duc Alljcrt au.v lils de l'iiilippc di- liesse, 4 octobre 1551, dans Neudec.kku, Neue Jieitnïi/e, t. I, ]). 2. 7. I.rltiv dr Mr.rJin à Jean-Frédéric de Saxe. Voy. Erlfiulei-ten l'reiissni, t. Il, p. .'^07.

■■> .Sai.u;, I. Il, p. 10i;5.

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