‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 374 sur 572 · GEORGES MAJOR ET SES ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

GEORGES MAJOR ET SES ADVERSAIRES

liomicide de Rome. »«Le but évident de Major, » déclarait en chaire Joachim Mörlin, a c'est de livrer d'un seul coup toute Thumanitea la rage du démon i. » Alexis Pretorias, surintendant de Meissen, alTirmait que Major était un ennemi plus féroce et plus redoutable pour l'Église chrétienne que le Turc, et qu'il venait tout droit de l'enfer -. » Nicolas ;d'Amsdorf, ancien évéque luthérien de Naumbourg, appelait la nouvelle doctrine « la première, la dernière, la pire et la plus exécrable hérésie quijamaiseûtparuen ce monde 3 »; il appelait Major « démon infâme, séditieux maudit ». Soutenant avec véhémence contre les Majoristes la doctrine de Luther sur l'unique nécessité de la foi, Amsdorf répétait que Taxiôme : « Les bonnes œuvres nuisent au salut, » était très chrétien, orthodoxe et véritable, fondé sur les livres de saint Paul et de saint Luther. Flacius et Jean Wigand pensaient comme lui. « Plus on est persuadé, » disaient-ils, « que les bonnes O'uvres font obstacle au salut, plus on exalte les mérites du Christ, plus on se soumet à son empire. Plus, au contraire, on attache d'importance aux œuvres, plus on diminue Thorreur du péché et la crainte des jugements de Dieu ^.))

Un des disciples de Major, Juste Ménius, surintendant de Gotha, fut attaqué aussi violemment que son maître et, comme lui, traité d'hérétique et d'impie. Ménius, selon Amsdorf, était « tout rempli de diables » ; il était plus méchant, plus à craindre que le plus exécrable malfaiteur depuis longtemps vendu à Satan. Amsdorf ne se gènail point pour dire « que, s'il était prince du pays, il lui ferait trancher la tête 3. « Dans les églises, on faisait un étrange abus du nom du diable, car Ménius et Major, furieux, payaient leurs adversaires de la monnaie dont ils s'étaient eux-mêmes servis. ;» Ménius mettait tous 6 les pieux chrétiens en garde contre Flacius qui, « semblable aux plus vils pourceaux, se régalait d'ordures ». Il suppliait Dieu de chasser de son temple tous les pourceaux impurs qui souillaient honteusement son sanctuaire et de les renvoyer « au cloaque infect dont ils étaient sortis". »Major appelait Flacius et ceux de son

' SCSLÜSSELBURG, t. VII, p. 68, 168.

- Voy. DÖLLI.NGER, t. II, p. 166.

^ Dans la préface de l'édition des œuvres de Luther (léna, 1553), feuille 4'.

* Voy. DOLLIXGER. t. III, p. 810.

' Walch, EinleituTiff, t. V, p. 347.

"■ Bericht der bittern Wahrheit (Wittenberg, 1558), 10^.

' Schmidt, Justiis Meinius, t. II, p. 259, note. Le passage suivant, extrait de la justification de Juste Ménius, peut servira caractériser la polémique de cette époque. « Le calomniateur IJIyricus grogne et fouille çà et là dans les pages de ce livre ; il y voudrait trouver quelque chose de puant pour le remuer avec son immonde groum, pour en infecter le monde entier et en frotter tous les nez d'alentour. Mais parce que ces pourceaux affames d'immondices ne peuvent rien découvrir.

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parti, « menteurs, homicides, mameluks, compères du diable i ». Ayant entendu dire que les Luthériens d'iéna et les théologiens de Brunswick demandaient à grands cris la condamnation de sa doctrine, il s'écria en chaire : « Et moi je les analhémaliscrai à mon lour jusqu'à ce qu'ils se convertissent! Je resterai Magnus, Major et Maximus envers et contre lous,dussé-je y perdre la télé et la vie '^ ! » Et tandis que les théologiens, dans leurs écrits, dans leu l's discours, s'acharnaient les uns contre les autres et s'entredéchiraient, tandis que les haines, les querelles, les émeutes, étaient les seuls fruits qu'on pût recueillir de leurs prêches 3, chacun d'eux, accusait son confrère d'être l'unique cause du trouble profond qui agitait les consciences.

Tilmann Hessus, né à Wesel, dans le Bas-Rhin, était l'un des plus violents adversaires « des Osiandristes, Majoristes, et de toute l'engeance diabolique des renégats de la pure doctrine ». Il était du nombre de ces théologiens ardents qui prétendaient apercevoir dans tous les actes et dans les moindres paroles de Luther, leur « père très saint >;, « la force illuminative, et la majesté même de Dieu, » exigeant pour tous les écrits du nouveau Saint Paul le respect dû aux livres canoniques, et vivant dansTespératiceccde voir un jour au paradis le docteur Luther, environné des Apôtres, juger les douze tribus d'Israël et condamner l'exécrable Papauté et tous ses adhérents». Tout ce qui s'écartait des enseignements de Luther était, à leurs yeux, un blasphème contre le Saint-Esprit. A l'époque où Hessus avait été promu au grade de docteur, il avait protesté énergi(piement contre « tous les suppôts du diable : hérétiques, papistes, payens et mahoniétans » ; plus tard, il s'accusait d'avoir

ils se conlenlont de laisser lomber leur propre fienle, c'est-à-dire qu'ils s'efforcent de défigurer, de changer ce qui est bien pense et bien écrit cl d'inoculer partout leur venin, leurs calomnies; ils veulent le faire, et n'y parviennent pourtant point; mais qu'ils prennent garde que le dessein que leur inspire leur méchanceté ne leur attire plus de honte que d'honneur ; on les voit se tlagorner les uns les autres tout en mentant et calomniant, car chatjue immonde pourceau se frotte à son voisin; afin que leur amour fraternel, qui ressemble à celui de Gain, ne reste pas oisif, ils méditent et combinent l'assassinat, espérant (ce dont nous garde la bonté de Dieu) qu'ils seront enfin témoins de la mort du seigneur Philipi)c. Alors ils vivraient libres et contents, et pourraient tout à leur aise calomnier et salir. »

1 Wai.c», KinliiilniKj, 1. V, p. 3i7.

* Sai.uj, t. 111, p. 324- « Les écrits de ses adversaires n'étaient bons, » disait-il, «qu'à torcher les diables. »

=• Christliche Klaje den üinfcUiijen Voticcs 'loo'Jj, ('. ".

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commis un grave péché le jour où il s'était laissé conférer le titre de docteur par Georges Major, « cet opprobre de la théologie ».

Nommé surintendant de Goslar, Ilessus ne tarda pas à se brouiller avec la municipalité pour avoir publié, sans son autorisation, un nouveau formulaire religieux. Au point de vue de l'ordre, de la morale , de la religion, la situation de la ville était lamentable. Tous les crimes s'y commettaient impunément. Le fils du premier bourgmestre avait renvoyé sa femme et poignardé son oncle, parce que celui-ci lui avait fait quelques représentations au milieu d'un festin. Le second bourgmestre détenait injustement les biens ecclésiastiques ; personne n'élevait la voix pour s'en plaindre. Pour s'être indigné en chaire contre de pareils scandales, Hessus fut expulsé de Goslar (1556)f; il se rendit à Rostock, y professa la théologie, et bientôt après fut élu pasteur de la paroisse Saint-Jacques.

Mais là aussi de nouvelles querelles ne tardèrent pas à éclater et troublèrent la communauté pendant de longues années. L'histoire de ces discordes est d'un grand intérêt pour l'époque qui nous occupe. Cet exemple, choisi entre beaucoup d'autres, nous permettra d'apprécier la manière dont était trop souvent comprise, dans les cités protestantes, (<• la vraie doctrine et la morale chrétienne )>.

Quelques années auparavant, le Conseil de Rostock, sous prétexte « qu'il lui était impossible de s'opposer plus longtemps au vœu de la population », avait aboli l'ancien culte et mis la main sur tous les biens du clergé '-; il fallait s'affranchir du joug du clergé.

Hessus, dès son arrivée, assisté de son collègue Pierre Eggerdes, exerça « le plein pouvoir des clefs », délivrant des certificats de baptême, refusant ou accordant la Gène, excluant de la sépulture chrétienne quiconque lui en paraissait indigne. Tous deux s'opposaient avec force à la célébration des mariages le dimanche, prétendant que les festins de noce profanent le jour du Seigneur. Ce n'était qu'après avoir obtenu leur agrément qu'on pouvait tenir un enfant sur les fonts du baptême. L'un des bourgmestres, Pierre Brummer, ayant émis l'opinion que ces nouveaux venus allaient rétablir une nouvelle secte pharisaïque, Hessus. comme il l'a lui-même raconté, avertit le peuple dans ses prédications que Brummer était un blasphémateur, un

1 WiLKExs, t. YI, p. 23, 28. Helmolt, p. 16, 25.

- l'our plus de détails, voy. Lisch, Jalirbûcher, t. XVI, p. 10 et suiv. Sur les querelles entre prédicants depuis l'introduction de la nouvelle doctrine, en 1531, voy. Jahrbücher, t. XXIV, pp. 140, 145.

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menteur, un iufàme, un enfant du diable, un ennemi du Saint- Esprit et que, s'il ne se repentait, il irait droit au feu éternel. « Aussi indigné que moi, »rcrit-il, « mon collègue Pierre Eggerdes stigmatisa le calomniateur en se servant presque des mêmes termes que les miens, ajoutant que Pierre Brummer n'était pas seulement un impie et un menteur, mais un parjure, ayant, par ses blasphèmes odieux, violé le serment qu'il avait fait au Üieu tout-puissant le jour de son baptême. »

A la suite de ces diatribes, le conseil destitua les deux prédicants et leur interdit l'entrée de la cité; et comme, se plaçant sous la protection d'Ulrich de Mecklembourg, ils refusaient d'obéir, ils furent expulsés de Rostock. « Le dimanche 9 octobre lot)?,» écrit Hessus, « le Conseil a soudoyé trente hommes, valets et bourgeois, et les a munis de mousquets, de piques et de bâtons. Au milieu de la nuit, cette bande, semblable à la troupe qui vint surprendre Notre-ScigneurJésus-Chrit au jardin des Olives, assaillit la maison de mon Irère et collègue maitre Pierre avec un grand tumulte et des cris effroyables; ils enfoncèrent sa porte à coups de barres de fer, et comme la vertueuse et digne épouse de mon confrère qui, par la grâce de Dieu, était très avancée dans sa grossesse, témoignait de l'eifroi et poussait des cris lamentables, ces misérables, sans égard pour sa situation, l'ont menacée avec de dures paroles; l'un d'eux a tenu sa lance tout contre son cœur, tandis que d'autres emmenaient son mari à trois milles delà ville. Quand je vis que le Conseil avait tout à fait perdu le sens et qu'il était possédé du démon, je conduisis loin de Rostock ma femme, mon enfant et la femme de maitre Pierre, mon frère. Oui, c'est ainsi qu'ils ont agi ! Pareille chose ne s'était pas encore vue dans nos cités depuis que l'Evangile a été prêché, depuis le temps où Luther enseignait ! »

Le 17 octobre 1557, le Conseil publia un édit où, cherchant à justifier la rigueur exercée contre les deux docteurs, il les accusait d'avoir enseigné une fausse doctrine et de soulever le peuple contre l'autorité. Ordre fut donné à tous de fuir leur j)rèche et de n'avoir plus aucun rapport slm'c eux. Tous les prédicants (h^ la ville durent lire cet édit en chaire. Go document portait : « Plusieurs de nos pasteurs prétendent que le Conseil agit contre toute justice ; ils souhaitent (juc laibudre le frappe, (pie le l'eude l'enfer le consume; ils (lamnenl, maudissent, font mille contorsions , frappent la chaire à grands coups de ])oing et se conduisent, en un mot, comme des insensés. D'autres osent (Wyc pul)li(|uement (pie notre ville est gouveinée par un pouvoir tyr:inni(pic, et s'etiorcent de soulever les citoyens contre l'autorité. Ces faux docteurs blessent et assassintiut

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les consciences; ils envoient les corps à la mort et les âmes au diable. »

En réponse à ces accusations, Hessus, au nom d'Eggerdes et au sien, publia un libelle violent, où les conseillers « possédés du démon » étaient accusés de tous les crimes imaginables. Tous mentaient, blasphémaient, se livraient à la débauche et à toutes sortes d excès ».Joachim Schlüter, « premier apôtre de l'Evangile » à Rostock, avait été empoisonné par leur ordre ; les maudits et féroces bourgmestres avaient trahi et vendu le vénérable prédicant Henri Schmedenstedt : « Je me suis laissé dire que le sang du juste leur avait bien rapporté cinq cents llorins. N'est-il pas honteux, (jue le serviteur ait été vendu à un prix plus élevé que son Maître et quo son Dieu ? Le jour où les conseillers ont commis ce crime, ils se sont montrés autrement généreux qu'Anne et Caiphe! Ils ont aussi torturé journellement le prédicant Adelex, ils ont été plus cruels envers lui que des chiens altérés de sang; ce sont les ennemis déclarés du nom de Dieu. Quant au surintendant récemment élu, le docteur .iean Draconites, c'est une téted'àne, un grossier manant, un prédicateur de mensonge et d'hérésie. »

Draconites, aussitôt après son élection, se brouilla avec plusieurs prédicants; la querelle, les années suivantes, prit un caractère de plus en plus violent. Draconites soutenait que la célébration du mariage est permise le dimanche, et que les chrétiens ne doivent pas être assujettis aux préceptes de la loi mosaujue. « Ouiconque prêche aux chrétiens l'observance de l'ancienne loi olfense le Seigneur. Détale, Moïse, détale, ton règne est passé ! Celui qui juge les pécheurs en s'appuyant sur la loi de Moïse, étant lui-même pécheur, est doublement criminel. »«Qu'ils aillent au diable, tousles serviteurs du sabbat, » disait-il en s'échautfunt plus encore ; k ils t'enseignent que tu dois être pieux le dimanche seulement, et que tout le long de la semaine tu peux te conduire comme une brute! » Les habitants de Rostock appelaient leur surintendant « hypocrite, dragon d'enter, bouche de blasphème ». Ils l'attaquaientaussi au sujet d'une doctrine que lui avait inculquée le surintendant de Hambourg, Jean OEpinus, et d'après laquelle l'àme du Christ, après sa mort, avait enduré des supplices daui l'enfer; « tout chrétien, selon Draconites, était obligé, sous peine de damnation, de croire tiès fermement cet article ». Les bourgeois et l'Université ne tardèrent pas à se quereller à ce sujet. Un jour on en vint presque aux mains dans l'église pendant le service divin, et la paix ne fut rétablie que lorsque Draconites, destitué, quitta enfin la ville.

Le bourgmestre ßrümmer, expulsé du conseil en 1558, puis réélu,

18 QUERELLES THEOLO GIQUES.

étaitméprisé de tous ; aucun prédicaiit ne voulait lui donner la Gène: on ne lenommaitque« le blasphémateur impénitent »: on lui reprochait en premier lieu d'avoir avancé qu'Eggerdcs et Hessus avaient fondé une nouvelle secte pharisaïque ; ensuite d'avoir exilé ce lidèie témoin de Dieu, enfin, un troisième crime : malgré les instances réitérées des prédicants, insistant pour que tous les catholiques de Rostock fussent déclarés indignes de tenir un enfant sur les fonts du baptême et exclus de la sépulture chrétienne, on [l'avait entendu ordonner un jour au maîlre d'école et au sacristain de rendre à un chanoine, les liouneurs par lesquels on a coutume d'honorer les pieux chrétiens, et lui-même avait été jusqu'à suivre le premier le corps de ce blasphémateur impie. Pour lui faire expier un pareil forfait, Hessus proposait de le lapider. « Si les voleurs et les meurtriers, » écrivait-il dans un libelle contre le Conseil, « sont réputés infâmes, si nous ne trouvons plus en eux ni honneur ni justice, sache bien qu'un blasphémateur est encore un plus vil coquin, car non seulement il est destitué de toute justice, mais il est l'ennemi de la source même de la justice. Aussi nul vol, meurtre, impudicité n'est plus horrible et plus épouvantable que le blasphème contre Dieu, même quand un lils égorge son père ou qu'un père viole sa fille. Gomment donc pourrions-nous respecter ce Brummer? Ecoutez la sentence que prononce Moïse sur les blasphémateurs de son espèce; non seulement il les traite d'infâmes, mais il les condamne au dernier supplice et ajoute : Dieu ordonne expressément de les lapider. G'est pourquoi un Egyptien, qui avait blasphémé le nom de Dieu comme Pierre Brummer, fut conduit hors du camp et lapidé par les enfants d'Israël ^. »

Dans presque toutes les villes protestantes, de semblables querelles divisaient les théologiens. Partout le peuple était excité à la haine, et le prêche n'était pour tout prédicant qu'un moyen de faire triompher sa doctrine, seule capable, selon lui, de conduire au salut. G'est ainsi qu'à Stargard, à partir de 1550, « les disputes des docteurs, les troubles dans les écoles, les émeutes dans la ville amenèrent enfin une si terrible anarchie (ju'on ne peut assez le déplorer ni exactement le décrire - ». A la diète de Stettin (1558), un rapport présenté à l'assemblée l'informa que, «par toutes sortes de violences et d'actes inconvenants, les pasteurs dans les églises, et même en cliairo et dans l'exercice de leurs fonctions, étaient impu-

' Voyez l'article de .1. Wii^^tçcrs, iiUituic Tilinann ffes.<iuy ri Jp(ui Drnronifes, dnns Lisch, J i/iriniclier, t. XIX, \>]>. 6.">-137. - Cha.mkh, I. m, [). i:};)-i;5().

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