CHAPITRE VII
LES QUERELLES PROTESTANTES JUGÉES PAR MKLANCHTHON. — MORT DE MÉLANGHTHON (loGO). — LES FLACIMENS DANS LE DUCHÉ DE SAXE.
Nulplus que Mclanclitlion ne souffrait des épreuves de la nouvelle Église; nul mieux que lui n'était au courant des amers dissentiments qui la déchiraient. Pendant de longues années il avait été considéré et vénéré comme la plus pure lumière de l'Eglise Evangélique, après Luther. Maintenant il se voyait décrié par beaucoup de ses anciens amis et partisans, qui tous se donnaient pour les seuls vrais disciples de Luther, et s'accordaient à l'appeler « un traître, un mamelouk, l'âme damnée de Satan, la peste de l'Eglise ^ ». Flacius et ses amis allaient jusqu'à demander à grands cris son excommunication, et le traitaient ouvertement « d'hérétique et de faussaire ». « L'ortiiodoxie des docteurs de Wittemberg, » disait Flacius, « habite avec Tannhauser la montagne de Vénus'^ ». Les attaques dirigées contre lui devinrent eniîn « si fréquentes et si furieuses » qu'écrivant au landgrave Philippe de Hesse Mélanchthon n'hésite pas à traiter ses adversaires luthériens de « vampires » et de « sophistes idolâtres». Il gémit sur la discorde générale, sur « le délire des intelligences ». sur « la haine amère et digne de Gain qui empoisonne tous les cœurs ». (( Quand bien même, » dit-il « je pourrais verser autant de larmes que les eaux gonflées de l'Elbe contiennent de gouttes d'eau, je n'aurais pas encore suffisamment exprimé ma douleur^.» La situation de la nouvelle Eglise lui paraissait désespérée. « A quoi bon prendre la plume, » écrivait-il à son ami Hardenberg, « je me sens incapable de proposer quelque chose qui puisse remédier au mal''. »
' Dépèche de Wittemberg, 23 août 1559. Voy. Erinnerunjsblatt an Melanclithon (1760), p. 5.
* WiLKENS, p. 32.
^ Voyez ces paroles et beaucoup d'autres analoji,ues dans Dölli.nger, 1. 1, pp. 394 et suiv.
' Corp. Reform., t. VIII, p. 504, h Mélanchthon, » dit Gillet (t. I, p. 33),
94 MÉLANCIJTHON SUR LA SITUATION DE l'ÉGLISR PROTESTANTE.
Gomme avec les années lui-même avait modifié ses opinions théologiques sur plusieurs points importants, surtout en ce (jui concerne le libre arbitre et la présence réelle, on aurait pu s'attendre à le trouver indulgent pour les autres. Mais en avançant en âge, et dans la chaleur de la lutte, il était devenu, comme ses adversaires le lui reprochaient avec raison, de plus en plus amer et intolérant. Lorsque l'autorité refusait de punir rigoureusement quiconque propageait des dogmes selon lui entachés d'hérésie, il appelait aussitôt sur les sectaires les châtiments de Dieu ; il ne cessait de réclamer la proscription des Anabaptistes; il avait approuvé le supplice de Servet et celui d'un certain Osiandriste, condamné à mort pour avoir soutenu que le sang du Christ ne peut suffire à notre justification ; il faisait un devoir à l'autorité de décréter la peine capitale contre ïhéobald Thammer, lequel avait émis l'opinion que les païens peuvent parvenir au salut; il eût voulu voiries princes châtier et mettre à la raison tous les disciples de Schwenckfeld. Même ceux de ses adversaires confessionistes qui regardaient la foi comme seule nécessaire au salut, mais non point« la nouvelle obéissance», méritaient, selon lui, d'être condamnés par le pouvoir civil aux plus cruels châtiments corporels *.
« L'indignation, l'anxiété, l'excès de travail dévorent et consument ma vie, » écrivait-il 2. La dépravation morale, qui gagnait chaque jour du terrain, remplissait son àme d'une poignante douleur.
« vivait trop à la cour des princes, surtout trop à la cour de Saxe, pour n'avoir pas pénétré à fond les mobiles peu avouables qui servaient de levier à l'ambition des princes. 11 voyait les rancunes personnelles, les haines de parti y jouer un rôle au moins aussi considérable que le zèle pour la pure doctrine. L'intluence funeste de ces querelles, qui menai-aient de corrompre et de perdre l'Eglise, devait surtout l'épouvanter. Tout moyen semblait bon, pourvu qu'il fournît une arme capable de perdre un adversaire. Quel temps fut jamais plus fécond en abus odieux de la confiance donnée, en perlides dénonciations, basées sur des paroles en l'air, en attentats violents contre le droit et la coutume que ces années de lutte pour obtenir une doctrine pure et non falsifiée 1 Soustraction de lettres, renseignements perfides donnés sur des hôtes sans méfiance, larcins littéraires, tous ces moyens étaient alors regardés comme licites. »
« 6'o/-/>. Heform., t. VIII, p. 523, et t. IX, pp. 125, 133, 579,798. Dans un article intitule Mélandilkon juriste, A II.veml dit : « Mélanchlhon voulait que le pouvoir civd eût à cœur de proscrire toute croyance fausse, de poursuivre et de châtier toute profession de cette croyance en parole ou en action, et qu'il contraignit les sujets à pralnjuer la seule vraie religion. La liberté religieuse est foulée aux pieds à cha(jue article de cette profession dogmatitpie d'intolérance. » « Lorsque iMelauchthon écrit à Calvin au sujet du sui)plice de Servet : « Nos officiers ont bien agi en condamnant à mort le blasphémateur après sentence et selon le droit - {Corp. liefurni., t. VIII, p. 3Ü2), ce n'est pas la, comme on l'a dit, le transport passionne d'un moment, c'est la dure conséquence d'une doctriue impitoyable. » (Zcilsdirifl für liedUsijcuck., t. \ lii, pp. 2ö2, 2ü4.)
- Der Willenöeryer I'rujcsoren kurzer Bericht, \>. 22. Voy. Döllinoku, t. 1, p. 4U4.