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CHAPITRE XI

QUERELLES ENTRE LES PRINCES PROTESTANTS A l'aSSEMRLÉE DE NAlMnOURC. LES PROTESTANTS SONT INVITÉS AU CONCILE.

Depuis loiii^temps des négociations s'étaient engagées entre les membres d'Empire protestants touchant une coniercnce ayant pour but la conciliation de toutes les querelles religieuses et l'organisation d'une ligue pour la défense des intérêts protestants. L'Electeur palatin et Christophe de Wurtemberg avaient été les plus ardents à en presser la réalisation.

Auguste de Saxe avait d'abord déclaré « qu'il n'avait aucun goût pour les réunions de ce genre, et qu'il n'était point d'avis qu'on se liguât contre les papistes '^ ». De nouvelles tentatives de conciliation lui semblaient superflues, « car il avait déjà ordonné à tous les surintendants , prédicants et docteurs de ses états de s'en tenir au recez de Francfort et de le prendre pour règle de foi dans tous les débats qui pourraient s'élever - ». Joachim de Brandebourg partageait celte manière de voir. Selon lui, dans les circonstances actuelles, une nouvelle conférence ferait plus de mal que de bien ; non seulement elle rendrait plus violentes les disputes enti'e théologiens, mais elle deviendrait pour les membres d'Empire de la Confession d'Augsbourg une nouvelle source de malentendus •'. Philippe de liesse, au contraire, était d'avis qu'un accord entre los théologiens n'était pas impossible à obtenir, pourvu (pie les princes présidassent les séances et interposassent leur autorité comme la Sainte Ecriture leur en reconnaissait le droit, <|u'on ne s'occupât que de la véritable manière d'inlerpréler la Confessiou d'Augsbourg; qu'on \\r p(!rmît pas aux tli(''ologiens de prolonger les débats; qu'on U:ur interdit sévèrement les p;im|>hlets, les écrits

' Voy. plus haut, p. 130.

* Vuy. (^Ai.iMcii, FUrstentiDj . jip. 27 et suiv.

^ (Iai.imcii, p. ü;}.

QUERELLES Tlll':OLOGlnUt:S A LA CONFÉRENCE DE NAUMBOÜRG. 1361. ^^^

injurieux, et qu'on se bornât à leur fournir une explication nette et précise de la doctrine. Le Landgrave répéta plusieurs fois aux ambassadeurs de rEk'cteur de Saxe : a Notre principal objet sera de chercher ensemble la meilleure manière de nous opposer au Concile dont il est de nouveau question et qu'il faut à tout prix empêcher i. » Philippe regardait la conférence comme un excellent moyen d'obtenir ce résultat.

Yers la lin de juin 1550, l'Electeur palatin Frédéric, Christophe de Wurtemberg et Jean-Frédéric de Saxe se réunirent à flilsbach pour travailler ensemble à décider les membres d'Empire protestants à signer de nouveau d'un commun accord les articles de la Confession d'Augsbourg, « définitivement expliqués et fixés ». Pour vaincre les hésitations du Landgrave, Jean-Frédéric et le comte Wolfgang de Deux-Ponts se rendirent à Marbourg. Mais bien que Philippe parût approuver que la Confession d'Augsbourg demeurât le symbole autorisé de la croyance protestante , les deux princes s'aperrurent bien vite « qu'il n'était plus aussi fermement convaincu qu'autrefois de sa parfaite orthodoxie ». « Philippe, » mandait Wolfgang, « a parlé en faveur de l'hérésie zwinglienne; il ne s'est point gêné pour en faire ouvertement l'éloge à table, et cela en termes si hardis que les cheveux nous en dressaient sur la tête-. » « Il a osé dire en présence de Jean-Frédéric que les théologiens de Weimar n'étaient, â parler franchement, que des misérables et des drôles, de sorte que l'Electeur en a été extrêmement scandalisé ^. x Cependant, au mois d'août, Philippe parut de nouveau disposé à signer ia Confession d'Augsbourg avec les princes ses collègues ''. Auguste de Saxe promit aussi de prendre part à la conférence lorsqu on lui eut assuré qu'on n'y disputerait point, qu'on ne condamnerait personne, et qu'on ne permettrait à aucun prince d'accuser les théologiens d'un autre souverain de falsification ou d'apostasie •^'.

La conférence devait s'ouvrir à Naumbourg. Camérarius écrivait en janvier I06O à Albert de Prusse : « Puissent les princes réussir à faire cesser les criminelles cabales des théologiens ! Si Dieu ne confond ces esprits turbulents, je crains bien que d'ici à peu un formidable cataclysme ne se produise ''\ »

* Calinich, pp. 33-34, 37.

ä KUGLER, t. II, pp. 190-193.

3 KuGLER, t. Il, pp. 196-197.

* KuGLER, t. II, pp. 198.

'" Calinich, Fürstcntag, pp. 82-83.

« Voigt, Briefwechsel, p. 133.

11-2 qi'|':ui:lm:s tiikolugiquks a i.a coNFKiuiNCii dk .naumijouiu;. lolil.

Le 'ii janvier, l'assemblée cunimença ses séances. L'Electeur palatin et Auguste de Saxe, les ducs Jean-Frédéric de Saxe, Christophe de Wurtemberg, Ulrich de Mecklembourg, le Landgrave Philipju' do liesse et le margrave (Charles de Bade, l'Electeur de liraudcbuurg, le margrave 11 ans de Cuslrin, le duc de Poméranie, les délégués de beaucoup d'autres princes, un grand iiüinbrc de comtes et do seigneurs étaient présents.

Christophe de Wurlembarg espérait qu'aprrs avoir obtenu la conciliation, on organiserait une ligue politique et « qu'un accord chrétien ;) se ferait entre l'Allemagne, le Danemark, la Suéde, lAngleterrc et l'Ecosse relativement au Concile K 11 insistait pour (junne confession de foi nellc et claire, expression délinitive « de la pure doctrine chrétienne», lut adoptée pour être ensuite donnée pour symbole invariable à toutes les nations protestantes. « Ce corps de doctrine, » disait-il, v^ ne peut être la Bible, puisque à son sujet tant de malentendus se sont élevés ; ce ne peut être non plus la Confession d'Augsbourg, puisqu'elle a surtout été composée dans le but de réfuter le papisme et qu'elle adonné lieu à une foule de fausses interprétations. Surtout par rapport à l'Eucharistie une doctrine précise doit élre adoptée -. <>

Mais il l'ut impossible de s'entendre; dès la première séance, les (juerellcs éclalèrent. « L'Electeur Auguste tança vertement son cousin Jean-Frédéric de Saxo d'avoir omis do stipuler dans les lettres de convocation, comme la chose avait été convenue cnlr'eux auparavant, qu'on ne discuterait point sur les sectes. Lorsqu'il s'agit de signer la Confession d'Augsbourg, la querelle s'envenima. Les partis, en lutte les uns avec les autres et se huH^ant réciproquement l'anathéme, prétendirent tous trouver la justilication de leurs opinions dans le symbole de lo.'JO, et chacun accusait son \ oisin de s'en être écarté. Du reste il eût été diflicile de se mettre d'accord, car les changements notables apportés dans un grand nombre d'éditions permettaient a chacun d'interpréter le texte dans le sens de ses propres opinions^. Quand il s'agit de décider tpieile édition, (piel exemplaire il conviendrait d'adopter délinitivement,. on s'apei'vut que les membres d'Empire n'avaient plus entre les mains le texte primitif de 153Ü ; il fallut choisir entreles éditions postérieures publiées par Mélanchllion, en irj;]0. \oM et luiD; encore les plus anciennes, celles de lîi3U et de I5;il, l'une in-(piarto et l'autre in-octavo, dilléraienl-elles grandement l'une de l'autre. On accpiit la certitude

' Kuuij.ii, I. II, i»!». ■J\~-'-2iX. note. 'Kuciu.u, l. II, l'i'. 218 -M'J, noie. ' V'oy. plus liaul |)...

QUERELLAS TIIÉOLOGIQUES A LA COXFÉKENCE DE ISAUMBOUHG. loHO. 113

que le texte latin de l'édition in-quarto renfermait sur l'Eucharistie « une doctrine fortement entachée de papisme », et que la transsubstantiation y était admise 1. Dans l'édition in-octavo, au contraire, les paroles sur le changement de substance avaient été retranchées. L'iilecteur palatin, depuis longtemps calviniste en sjcret, refusa de signer l'édition in-quarlo ; les autres princes ne voulurent pas davantage s'exposer au reproche de u pactiser avec le papisme » dans une question de cette importance. Frédéric déclara qu'il lui était impossible de signer la Confession de 1530, remaniée, selon lui, dans le but d'empêcher les Electeurs et princes d'y apposer leur nom en bonne conscience. L'accepter serait vouloir llatter le Pape et le légat, car la Confession de looO et l'apologie qui lui servait de commentaire parlaient de transsubstantiation d'une manière si conforme au dogme catliolique que Sa Majesté impériale et tous les papistes de cette époque les avaient approuvés -.

Cela nempécha pas les princes, dans une « préface » placée en tête du texte approuvé et revêtu de leurs signatures, d'assurer l'Empereur qu'on les calomniait en prétendant qu'ils n'ét.iienlplus d'accord et s'étaient écartés en certains points de la Cimfession de 1530; qu'ils ne s'étaient réunis que pour repousser tous ensemble cette accusation, et pour déclarera la face du monde entier qu'ils entendaient persévérer jusqu'à la mort dans leur religion et créance '^.

La conduite d'Auguste, en cette circonstance, fut « singulière ».

Pendant les préliminaires de la conférence, Jean-Frédéric ayant été d'avis de signer à l'édition présentée à l'Empereur en 1530, Auguste avait déclaré dans une lettre autographe que, quant à lui;, il n'en connaissait point d'autre, et que c'était ceîle-là que tout le monde devait adopter, puisqu'elle avait servi de base aux conventions précédentes et au traité d'Augsbourg^ Mais à Naumbourg, dès la première séance, l'Electeur ne parla plus que de l'édition de 1540, bien que celle-ci s'écartât en plusieurs points importants du texte primitif 0. H aurait d'autant plus de joie, dit-il, de la voir adoptée que, dans ses étals, les enquêteurs envoyés de sa part s'en étaient toujours servis pour s'assurer de l'orthodoxie des

^ Le texte ne parlait pas seulcmeut d'une « corporalis pr^cseutia », il contenait des expressions comme celles-ci : « mutato pane, panem vere in carnem mutari. » Voy. C.vLiMCH, Fiirslenlaj, p. 166.

- Klückhohn, Briefe, t. I, pp. 150-137. Voy. C.ili.mch, Fürstentag, p, löö.

^ Calinich, p. 167.

* Le il sept. lo6U. Calimgiî, i)p. So-S'i.

'" Voy. plus haut, pp. 24 -2o.

144 OUEKKI.LKS TIIKOLUGIQUKS A I.A CONFKHKNCK DE NAIMBOURG. 1500.

curés ^. L'Electeur palatin, de son côlé, dit (jue si Ton voulait s'écarter du texte primitif à cause de la transsubstantiation, il serait prélVîrable d'adopter l'édition de 1540. d'un usa{2:e presque général dans les paroisses et les écoles. Lorsqu'il eût étr décide à la majorité des voix qu'on s'en tiendrait au texte de 1531, Auguste insista pour <|ue, du moins, dans une « préface » placée en tête de leur profession de foi, les éditions postérieures fussent approuvées. L'Electeur Frédéric voulait on outre que le recez de Francfort fût éi^alement reconnu pour symbole orthodoxe de la religion protestante. Mais les ducs .Jean -Frédéi'ic de Saxe et Ulrich de Mecklembourj: s'y opposèrent avec fermeté, insistant, au contraire, mais inutilement, pour (pie les articles de Smalkalde reçussent une sanction nouvelle.

Les Electeurs Auguste et Fr('déric, chargés de rédiger la « préface )), soumirent leur travail à l'approbation de l'assemblée le oO janvier 1561. Ce document portait « que les princes s'étaient réunis pour signer tous ensemble les textes de la Confession qui, en ir)40 et L^iiS, avaient été publiés dans leur entier, expliqués et commentés d'après la Sainte Ecriture, et présentés en 1557 à l'Empereur et aux coUocuteurs catholiques. Le désir des princes était de convaincre Sa Majesté et ceux de sa religion que« leur intention n'était pas de répandre et d'adopter une doctrine nouvelle, mais bien de s'en tenir à leur ancienne déclaration ».La préface ne disait rien des différences notables qui existaient entre les textes; les princes aflirmaient ne s'ûtre écartés en rien de la Confession de 1540, adoptée dans la plupart de leurs paroisses et écoles.

Les ducs de Saxe et de Mecklembourg furent très mécontents de ce projet de préface et refusèrent d'y .souscrire. Selon eux, l'édition de 1540 favorisait habilement l'hérésie de Calvin. La préface se taisait sur les différends des princes en matière de foi, et cette dissimulation leur faisait peu d'honneur auprès des papistes^. Toutes les corruptions qui s'étaient glissées dans l'Eglise luthérienne devaient être spécifiées, puis condamnées d'un commun accord; Jean-Frédéric insistait sur ce point, car il tenait beaucoup à faire condamner les opinions de son beau-père l'Electeur palatin. Des scènes «peu gracieuses » suivirent. « Au conseil des princes, surtout entre la liesse et l'Electeur, » écrivait Aurifaber, chapelain de la cour de Saxe, « on s'est très mal comporté, on s'est laissé aller à toutes sortes de violences et de menaces-' )>. L'Electeur Frédéric reprochait cà son gendre

* Cai.i.mch, I». 439.

* Calinich, Fiirstcnlu;/, pji. 78-8:2.

' CjLLiyicu, Fürslenlai), p. 18.'), noie.

QURRELLRS TllÉOLOGIQUES A LA CONFÉRENCE DE NAUMBOURG. 1500. Ii5

d'avoir bouleversé les paroisses et les écoles, d'avoir cherché à détourner de lui des personnes de sa cour et de sa chancellerie, et jusqu'à sa propre épouse K Le 3 février, sans même prendre congé de ses collègues, il quitta brusquement Naumbourg.

Après son départ, survinrent des événements « tout à fait inattendus ». L'Electeur palatin réussit à faire accepter par ses collègues, dans les termes du rccez de Francfort, la doctrine de Mélanchthon sur l'Eucharistie. Mais Jean-Frédéric ayant envoyé un projet de préface, où, relativement à la Cène, l'article de Smalkalde était approuvé, la plupart des princes, pour lui complaire, scdéclarèrent satisfaits de son « interprétation et opinion », se réservant de publier un écrit particulier sur la question; la préface de Naumbourg ne pouvant plus être modifiée, ils espéraient que le duc, se contentant de leur déclaration, signerait avec eux.

Donc, l'écrit qu'ils se proposaient de publier, au lieu d'expliquer le texte, aurait renfermé autre chose que le texte.

Mais ni l'Électeur palatin, ni le duc de Saxe, les deux seuls princes qui savaient vraiment ce qu'ils voulaient, ne furent d'avis d'une semblable duplicité. Jean-Frédéric soutint qu'un écrit de ce genre avilirait les consciences et dans l'avenir servirait de prétexte aux interminables disputes des théologiens. Quant à lui, il déclara ne pouvoir renoncer aux opinions qu'il avait exprimées dans le projet présenté par lui; le duc de Mccklembourg et les principales villes de Saxe partageaient ses scrupules au sujet de la Préface qu'ils trouvaient « obscure, vague, ambiguë « 2. Joachim de Brandebourg dit qu'il fallait obliger l'Électeur palatin à confesser la doctrine de l'Eucharistie d'après l'article de Smalkalde et que, s'il s'y refusait, il ne faudrait pas hésiter à se séparer de lui, et l'abandonner à sa destinée ^.

La conférence avait eu surtout la conciliation pour but : elle fut bien loin d'amener ce résultat; les dissidences, au contraire, s'y accusèrent avec plus de rudesse que jamais. Le vœu que plusieurs princes avaient exprimé et que la reine Elisabeth avait fait appuyer par ses ambassadeurs, l'organisation d'une ligue politique réunissant tous les princes protestants pour la défense commune de leurs intérêts, ne se réalisa point ''.

Gomme dans la « Préface » adoptée toutes les éditions de la Confession d'Augsbourg étaient approuvées, la paix, pour cette

* Kluckhohn, Friedrich der Fromme, p. 94. « Galunicii, Filrstentarf, pp. 311-313, 333.

' Calinich, pp. 3SÖ-387.

* Heppe, Geschichte des deutschen Protestantismus, 1. 1, Doc, pp. 133-133

14G LES PIUNCKS PROTESTANTS INVlTKS AU CONCIM:. ITKiO.

seule raison ne j)ut se conriure, et ce fui en pure perle que les membres dEmpire, dans le recez de la conlérence, remirent un décret de censure soumellanl tout le spirituel au symbole de 1555. « Ni en secret ni publiquement, » disait ce décret, « aucun livre ne s'imprimera avani d'avoir été examiné par les censeurs que les princes vont partout établir, et qui seront chargés d'examiner si, non seulement dans la substance mais aussi dans la forme, il est de tout point d'accord avec la ('onfession. Aucun libelle attentant à la paix do l'Église ne sera plus toléré à l'avenir. »

Et néanmoins « les dissensions, les pamphlets, les scènes de violence dans les églises devinrent plus fréquents que jamais à dater de ce moment ». Le protestant Frédéric Saiier écrivait : « Hélas, la confusion des langues se renouvelle au milieu de nous. On se croirait à Babel, on entend résonner de tous côtés la trompette de la calomnie ^ »

Tandis qu'à Naumbourg les princes ne parvenaient point à s'entendre sur le symbole de leur foi, les nonces Delfino et Commendone, accompagnés des ambassadeurs impériaux, vinrent les inviter à prendre part au Concile.

Avant l'ouverture de la conférence, il ne semble pas que Christophe de Wurtemberg ait eu l'intention de décliner cotte invitation. Pendant la seconde session du Concile, en 1552, il avait envoyé à Trente une Confession de foi dressée par Jean Brenz, annonçant que ses théologiens viendraient prochainement en présenter la défense; c'était peu de temps avant que Maurice de Saxe n'eût contraint les Pères à se disperser. Lorsqu'on 1560 la question du Concile fut reprise, le duc, à llilsbach, avait dit à l'Électeur palatin et à Jean- Frédéric : « Comment les membres de la Confession d'Augsbourg oseront-ils affirmer devant le Concile qu'ils ne font qu'un seul cœur, tandis <ju'en réalité ils sont divisés en tant de fractions? Depuis l;i30, nous n'avons cessé, à cha([ue Diète, d'en appeler à un Concile libre et chrétien devant lequel nous pourrions exposer et défendre notre foi; mais il faudrait auparavant nous mettre d'accord, sans cela nous subirons un lamentable échec"-. »Un s'était llalté de s'unir au moyen do la conféroncc, mais cet espoir ayant été déçu, il était

' AiiNoi.i., I. Il, |i. 7.

« Kuai.iii. I. Jl. |.|) 190-103.

LES PRlNCliS PROTESTANTS INVITÉS AU CONCILE. 147

facile de prévoir que, rien que pour celte raison, les membres d'Empire protestants n'enverraient point leurs délégués au Concile.

« F^es nonces reçoivent ici un singulier accueil, «écrivait l'un des ambassadeurs impériaux à Ferdinand, (.< on les traite avec peu de respect; ils sont hués par la canaille ^. »

Le 31 janvier, les commissaires de l'Empereur délivrèrent aux membres de l'assemblée le message de leur maître dont voici la substance : « Les perpétuelles dissensions religieuses, les tristes méfiances qui en résultent ont été fatales à l'Empire : le Turc est plus insolent que jamais et menace do nouveau d'envahir la Chrétienté par terre et par mer. La Livonie est traitée avec la dernière barbarie par les Moscovites, ce qui jette l'alarme dans les pays voisins. Si les membres du Saint-Empire ne s'unissent pour la défense, nos terribles voisins se croiront le droit de nous envahir; ils attaqueront l'Empire, et chacun prendra sans scrupule la part qui lui conviendra davantage. A l'intérieur, la paix, la justice, l'ordre public sont troublés; toute crainte de Dieu, toute discipline chrétienne semblent éteintes; le peuple, presque partout, a des mœurs si grossières, si impies, si farouches que, chez les infidèles euxmêmes, on ne saurait rien voir de pire. Outre cela, l'accroissement quotidien des sectes pernicieuses est un fait notoire. Les unes nient la divinitédu Christ ; les autres, son humanité sainte; d'autres encore, le mystère delà Sainte-Trinité. L'Évangile est méprisé; on s'efforce d'introduire en Allemagne la loi des Juifs ou celle des Turcs. Le moyen le plus régulier, le plus légitime, le plus sûr de mettre un teruK; à des querelles infinies et d'opérer la réforme des abus qui se sont introduits dans toutes les classes de la sociélé, c'est le Concile; aussi l'Empereur s'est-il donné toutesles peines possibles pourle faire aboutir et pour décider le monde chrétien tout entier à y prendre part. L'évèché et la ville de Trêves sont alliés de l'Empire, dévoués à l'Empereur, par conséquent on peut garantir la parfaite sécurité des membres du Saint-Empire. Les Protestants peuvent être sûrs qu'on leur montrera tous les égards imaginables. Le Pape a donné l'assurance à l'Empereur que toutes les questions y seraient traitées avec la plus grande bénignité et modération-. Sa Majesté s'engage à respecter la paix de religion ; elle ne sait rien qui la puisse menacer si tous ceux qui sont intéressés à son maintien, le chef aussi bien <{uo les membres, sont résolus à la défendre. Comme elle est décidée à leur prêter, à eux et aux leurs, son paternel appui, elle a la confiance qu'ils réfiécliiront mûrement à ce qu'ils ont à faire,

' BucHOLTz, t. VIII, p. 392, note.

- Calimch, Farslenlaij, pp. 190-192.

14R i-P.s rnmr.Rs protestants sont invitiIs ah concile. IfJOl.

et choisiront le parti le plus avantageux au hien public '. » A cette déclaration, les princesrcpondirent (|ue le Pape, en convoquant le synode, n'avait pas eu égard aux conditions qu'ils avaient posées "^ et que, dans la forme oii il le prescrivait, il (Hait impossible que le Concile remédiât à la scission doctrinale, non plus qu'aux abus dont gémissait l'Eglise.

Les nonces ayant à grand'peine obtenu audience remirent à chacun des princes les brefs du Pape ainsi que la bulle de convocation. Delfino promit, au nom du Saint Père, que non seulement le Concile entendrait les Protestants sur les questions débattues, mais qu'il donnerait pleine satisfaction à toute réclamation raisonnable et légitime. 11 dit que, puisqu'au sujet de la religion il y avait presque autant d'opinions que de têtes, autant d'évangiles que de docteurs, le devoir des princes était d'envoyer leurs délégués à Trente pour le rétablissement de l'unité, qu'ils y seraient reçus avec tous les égards possibles et entendus selon les formes. Comniendone répéta que jamais moment plus opportun ne s'était oHertpour travailler à la pacification de l'Eglise ; que la paix venait d'être conclue entre la France et l'Espagne; que le Pape avait à cœur plus que personne la suppression de tons les abus; qu'il était résolu à rétablir la discipline ecclésiasti(iue, et (pi'il invitait les Protestants à rélléchir au parti qu'ils allaient prendre, car il s'agissait dos intérêts et du salut des âmes, et si les fondements de la religion venaient à s'ébranler, les Empires ne tarderaient pas à disparaître ^.

A peine les nonces étaient-ils revenus dans leur hôtellerie que les princes leur renvoyèrent les brefs cachetés qui leur avaient été remis, prétendant que le Pape les avait appelés ses i< fils bien-aimés », et que depuis longtemps ils ne le considéraient plus comme leur père spirituel "*. Ils ajoutèrent que le Saint Père n'avait pas le droit de convoquer le Concile et des'ériger en juge des disputes religieuses, lui, l'auteur principal de toutes les hérésies, lui qui opprimait la vérité plus injustement que personne. On savait assez que la principale occupation des Papes était de soulever les peuples contre les peuples et d'agrandir leur pouvoir en affaiblissant les nations; car

* Voy. plus haut, pp. 83 84.

^ HAViNAi.o, ad a. i5Gi, n"" 25, 2(j. Voy. Rkim.vnn, Scndiinrj den Nnnfin.t Coin' mendone, pj). 244-2i.').

^ « Le 11 mars IRlil, » (crivait le romlo niinllicr de SchwarzlnifL;' ;i uiiillaunic d'Oranj^e, « les priiu-cs firent savoir aux aml)assadcurs du Pape (ju'ils ne savaient comment expliipicr le litre de; fils que leur donnait le Saint-l'ère; (ju'ils espéraient que leurs mères avaient été d'honnêtes femmes et qu'ils avaient d'autres pères (pic lui. « (luoK.N VA.N l'iiiNsiKuiii, t. I,p.r)2. Ci'Ue réponse, en tout cas, ne fui pas oHicielle. \'oy. 11l,ima.n.n, pp. 27'J-28().

LES PRINCES PROTESTANTS SONT INVITÉS AU CONCILE. ly()l. ^9

ils avaient coutume de punir cruellement tous ceux qui ne s'avilissaient pas jusqu'à adorer leurs personnes et leurs idoles, tous ceux qui voulaient mener une vie pure et sans reproche.

Les princes ne s'étaient point entendus sur la question du texte véritablement orthodoxe de la Confession d'Augsbourg; mais vis-àvis des nonces comme vis-à-vis de l'Empereur, ils feignirent d'être parfaitement d'accord. A les entendre, c'était à tort qu'on les accusait de n'être pas unis de sentiment, car non seulement la Confession d'Augsbourg présentée à l'Empereur en 1530, mais encore plusieurs autres écrits approuvés d'eux tous, avaient propagé et affirmé dans le monde entier la vérité de leur divine doctrine. Pour 1 Eglise romaine, elle était tellement noyée dans les erreurs les plus grossières, les abus les plus révoltants, la doctrine de l'Evangile y était à tel point défigurée qu'elle ressemblait plus à une superstition payenne qu'à une société chrétienne. Dociles au commandement de Dieu, qui ordonnait expressément de fuir l'idolâtrie, les Electeurs et princes s'étaient vus forcés de se séparer d'elle; ils n'avaient nullement l'intention d'aller supplier le Pape de leur hnposer de nouveau ses lois. A Ferdinand seul, à l'Empereur romain, leur unique maître, il appartenait de convo((uer le Concile K

A ces paroles amères, Coinmendone répondit avec calme et dignité que le Pape avait proclamé le Concile dans la forme qui de tout temps avait été en usage dans l'Eglise. L'Empereur, auquel les princes reconnaissaient seul le droit de convoquer un Concile était trop éclairé pour ne pas savoir distinguer le pouvoir temporel du pouvoir spirituel. Depuis son avènement, le Pape avait pris à cœur la réforme des abus. Il avait convoqué le Concile avec d'autant plus de joie qu'à ses yeux il offrait le meilleur moyen de bien s'entendre sur la réforme générale. C'était à juste titre qu'on reprochait aux nouveaux croyants les divergences et l'incertitude de leurs doctrines. Leur désunion était un fait connu du monde entier et qui ressortait clairement do ces mêmes écrits théologiques auxquels les princes faisaient allusion et qui tous étaient remplis de doctrines contradictoires. « Las princes se disent convaincus de l'orthodoxie de leur doctrine, ); ajouta le nonce, « et cependant sa nouveauté, la manière dont elle s'écarte de la croyance ancienne et universelle, la révolte préchée contre l'autorité établie, tout cela doit au moins les faire réfléchir, surtout en une affaire où il ne s'agit de rien moins que du salut des âmes. >, Bien que saint Paul, ce vase

«R.v™d, ad a. ,567, no 27. Voy. GALimcH, Fürsienia^j, pp. 204-206. - Heimann, 6'e/irfu/iyj pp. 3i5.;ji6

ir.o 1-1:^ rinxcKs photesiants som inviiks au (.(incim:. J'iOl.

d'éleclion, iii'ût pas irçii rHyaiif^'ile de la main des hommes mais par la révélation dirt.'cle, selon son propre témoignage, c'est la révélation aussi (jni lui dit d'aller à Jérusalem comparer son évangile avec celui de l'Apùlre l'ieirL', «> afin de ne point courir inutilement, ou de n'être point dépassé ». Commcndonc suppliait les princes de se souvenir (|uo, depuis les Apôtres, tous les anciens l'ères et les plus illustres docteurs s'étaient toujours tournés vers l'Eglise romaine comme vers la maîtresse et la dispensatrice de la vérité, et (pu- e'éiait d'elle (pje la nation allemande avait reçu la foi. Au nom de cette. Mère de tous le-s peuples cliréliens, il les conjurait de se souvenir des paroles du Sauveur : k Combien de fois j'ai voulu rassembler les lils comme la poule rassemble ses poussins sous son aile! Et tu ne l'as pas voulu ' ! »

Les princes ne jugèrent pas nécessaire de répondre. Poiirlanl. dans le rece/. de Naundjourg, ils décidèrent (|u"un certain nombre de théologiens et de conseillers se réuniraient à Erfurt pour délibérer plus à loisir sur la question du Concile. Leur grand désir était d'empêcher les prélats allemands de s'y rendre. A Vienne, on avait informé Commeiidone que les évêques, dont les vassaux penchaient pour la plupart vers le Protestantisme, n'oseraient jamais se rendreà Trente si les membres d'Empire protestants persistaient dans leur abstention. A Naumbourg, les secrétaires des princes ne cessaient de lui répéter (pie pas un seul de leurs seigneurs, pas un seul évéque allemand ne paraîtrait au Concile '-.

Tendant que Delhno parlait pour la llautc-AUcmagne, Gommendone se rendit à Berlin, chez l'Electeur Joachim de Urandebourg (pii n'avait pas assisté en persomie à la conférence de Naundjourg, et «pii l'accueillit avec la plus grande cordialité. En présence de ses conseillers et théologiens, il recul respectueusement la bulle et le bref du Pape, loua les loyales intentions, la paternelle bonté dePielV et promit d'agir aujirès des [)rinces proteslanls, ses collègues, dans le sensdelapaix, Iml en déclarant (ju']! ne lui serait pas possible de se prononcer jiour le Concile si ces princes le rejelaient, et (ju'en tout cas les théologiens de la Confession d'Augsbourg devaient avoir voix délib.'rative au (Concile, Connnunchme lui ayant demandé « ce (pi'il faudrait répondre aux autres sectes (jui certainement ne mampieraienl pas de réclamer le même droit, l'Electeur s'écria: « Il est clair (pi il faut le refuser à tous les sectaires, car ils ne sont pas, comme uous, en (»osseSiion de la p.uole de Dieu, (lommi-iidoiie ol)jecla ipie

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NIÎGOGIATIONS AVEC LKS ÉVÈQUES AU SUJKT DU CONCIMC. 15()l. loi

tous les hérétiques s'imaginaient la comprendre aussi bien quelui, et que c'était pour prévenir des confusions semblables que Dieu avait institué sur la terre une autorité infaillible. Joachim garda le silence. Le lendemain, il reprit l'entretien en disant : « Les sectes ne sauraient, en bonne justice, demander voix délibérative au Concile; car, sans nous arrêter à prouver qu'elles sont fausses, aucune d'elles n'est en opposition directe avec l'autorité de l'Eglise romaine comme les Confessionistes, qui ne veulent autre chose que la suppression des abus et la restauration de la pureté primitive de l'Evangile. » « Mais toutes les sectes en disent autant! » répliqua Gommendone; « si pour obtenir droit de vote, il ne s'agissait que de porter plainte devant le Saint-Siège et que s'opposer à lui, la chose serait fort aisée! » A la fin d'un long entretien, Joachim s'écria : « En vérité, vous m'avez donné beaucoup à réfléchir ! » Il promit de faire tous ses efforts pour décider les princes à envoyer au Concile deshommes de bonne volonté, animés d'intentions pacifiques ^. Effectivement il s'efforça, mais en vain, de convaincre les princes qu'il ne convenait point de repousser le Concile avec tant d'arrogance et de mépris, et que leurs adversaires pourraient croire ou qu'ils l'avaient rejeté sans motif, ou qu'ils redoutaient ses jugements ^. »

Les nonces réussirent si peu à persuader les évêques de leur devoir que Commendone mandait à Rome : « Je ne crois pas qu'un seul d'entre eux ait sérieusement l'intention de venir. Les princes hérétiques mettent tout en œuvre pour les en empêcher, afin de diminuer et d'affaiblir le plus possible l'autorité et le prestige du Concile ^. »

Les évêques craignaient qu'en leur absence leurs états ne restassent exposés aux attentats des Protestants^ ou que leurs sujets ne fussent excités à la révolte. f/Empereur expliqua au Pape qu'il leur serait en effet difficile de s'éloigner si les Princes persistaient à refuser ses avances, et il le pria d'indiquer lui-même le moyen de les mettre à l'abri de toute agression ^

« Tout notre espoir est en Dieu, » écrivait le cardinal Otto, « cet espoir seul nous permet d'attendre un grand bien du Concile dont dépend le salut de l'Église et de la foi chrétienne dans notre patrie déchirée et désolée. Mais pourquoi perdrions-nous courage? Pourquoi n'espérerions-nous pas, nous aussi, contre toute espérance, à

' Reimann, SendiiTKj, pp, 2.j1-2d9.

- Droysen, Preussischc Politik, 2b, p. 287.

^ Reim.vnn, Sendun;/, pp. 2(30 et suiv.

' BUCHOLTZ, t. VIII, p. il2.

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