POURQUOI LES PBINCES ECCLÉSIASTIQUES NE PARURENT PAS AU GONCILB
partout leurs émissaires! Les gazettes, les bruits qui se répandent font craindre que la plus meurtrière des guerres soit toute prêle d'éclater. Que Notre Seigneur Jésus-Glirist, notre cher PK-dempteur et Sauveur, daigne en préserver notre Allemagne! Mais il est indispensablequenous nous mettions en état de défense, car si l'un et l'autre parti ne gardent le glaive dans le fourreau, de terribles catastrophes vont se produire, et deux épécs dans le fourreau s'empêchent l'une et l'autre d'en sortir. » « Je suis extrêmement affligé de voirnotre bien-aimée patrie dans un tel péril, dans une pareille détresse : en Dieu est vraiment notre unique recours; mais je ne puis douter de sa miséricorde, de sa Providence : elle n'abandonne jamais ceux qui espèrent en elle. Votre Grâce peut m'en croire, Sa Sainteté n'a au cœur que les plus paternelles, équitables et loyales intentions. En mille ans, nous n'avons pas eu un Pape plus facile à persuader de toute réforme juste et nécessaire^. »
Le Concile reprit ses séances, en dépit des efforts de Philippe de Hesse, qui avait fait un devoir aux princes protestants de tout faire pour y mettre obstacles. « Plusieurs membres d'Empire » eussent désiré que Ferdinand, exerçant le droit qui lui appartenait, s'y opposât détentes ses forces, et déclarât non avenus les décrets précédemment rendus, et que le traité de Passau et la paix d'Augsbourg avaient annulés. « Si le Pape et ceux de son parti osaient réclamer l'exécution des décrets, contrairement à la volonté de l'Empereur », disaient-ils, « Ferdinand agirait loyalement et paternellement en abandonnant aux Gonfessionistes le soin de faire avorter le plus tôt possible et pour toujours un pareilprojet^. » Mais tous leursefforts avaient été en pure perte. Aussi ces ennemis acharnés du Concile voulurentils du moins empêcher les princes ecclésiastiques de se rendre à Trente et ils y parvinrent, en dépit des prières et des exhortations du Pape. Le 3 mars 1562, les trois Electeurs ecclésiastiques écrivaient à l'Empereur : « Si les membres d'Empire confessionistes n'acceptent pas Concile et que néanmoins nous y venions, des méfiances, des malenle tendus regrettables vont se produire. On s'imaginera que, sous prétexte de Concile, nous conspirons contre la paix d'Augsbourt;-, et ce soupçon se fortifiera d'autant plus que des contes absurdes ont été forgés par des hommes pervers touchant une prétendue conspira-
» *Le 24 janvier et le 26 septembre 15Ö2, archives de Mumch.Aur/sburj. Correspondent i. Il, pp. 14 et sLiiv., pp. 27 et suiv., p. 19i. Voy. dans Goldast, VEinfaltig trewherzuj Bedenken d'Otto, pp. 599-Ü01.
- Voy. plus haut, pp. 140-141.
3 Dépêche de Ferdinand à ses ambassadeurs à Rome, 31 octobre 1560 Vov
CKEL, pp. 124-125. ' •'■
SiCKEL,
luG POURQUOI LES PRINCES ECCLÉSIASTIQUES NE PARURENT PAS AU CONCILE-
tioii papisie '. » Les archeviciues de Trêves- et de Salzbourg'' écrivaient dans le inrme sens : a Abandonner nos dioeèses,, c'est nous exposer à les perdre*. » Assurer leur sécurité en s'unissant pour se défendre, tiiüinplier des obstacles en se soutenant nuituellcincnl, servir ri^i,dise à riieurc du danger, comme leur vocation leur en faisait un devoir, les princes ecclésiastiques s'en préoccupaient fort peu. Ils étaient princes et grands seigneurs, mais, en gt'iiéral, ils n'élaionl plus prêtres. Le pouvoir temporel qui leur avait éléi)rêlé pour défendre et protéger leur autorité spirituelle était;, pour l'Eglise, plutôt un péril (ju'un appui. Avant l'ouverture du Concile, l'Empereur avait écrit à Rome : « Les évé(iues ne peuvent venir à Trente sans exposer leurs terres; » mais plus tard, à la prière de Pie IV, il les avait vivement pressés de partir. Le 30 murs 15G2, il chargeait ses ambassadeurs de bien l'aire comprendre aux légats que, pour sa part, il regardait comme très nécessaire que les évêques allemands prissent part au Concile; (pril croyait avec eux (jue ce nV'lait qu'à celte condition qu'on pourrait en attendre d'heureux résultats; <|ue ce n'était pas sa faute si les prélats restaient chez eux, et qu'il avait fait, pour les persuader, tout ce qui dépendait de lui. Il engageait le Pape et le Concile à faire une dernière tcnlative et aies inviter à venir au nom de la sainte obéissance. « Quoi qu'il en soit, » ajoutait Finstruction impériale, « qu'ils viennent on qu'ils ne viennent pas, notre avis, sans aucun doute, c'est (|ue l'entreprise commencée doit être poursuivie, et que l'absence des évêques ne doit pas être un obstacle au bien qu'on se propose"'. » Les prélats furent une dernière fois invités à venir, mais aucun ne bougea. L'évêijue de Lanciano dit un jour en séance publi(|ue à l'ini des ambassadeurs de Ferdinand : « Pour([uoi les évê(jues d'Allemagne font-ils si peu de cas de leur mître? i\)ur(iuoi ne vienn<Mit-ils pas au synode, puis(iue, le jour de leur sacre, ils se sont engagés par serment à obéir au Saint-Siège et que le pouvoir temporel ne leur a été confié que parce qu'ils sont évêques?» L'ambassadeiu" iv[)ondit (|ue les prélats, sous le coup des menaces des Protestants, « n'osaient (juittcr leurs diocèses '' ».
Mais de leur abstention les Protestants voulaient absolument conclure (|ue les (latli()li(|ues allemands ne se regardaient pas plus obligés (pi'ctix parles (lé(;rels de Trente : « Il estévident, » disaicnt-
' Voy. SicKiM , |). ilï.
- Voy. l'Ius haut, [». i'27 .
» V'oy. plus haut. p|>. i2(J Ii2l.
* Vtjy. SicKi.i., |j. iH'-i, noie.
'- Voy. SicKi-i,, |i. 2.S7.
" Voy. liuciioi.rz, t. Vlil. ji. Uti-2.
QUESTION DU « r.ALlCR LAIOUR ». ITiß^. 157
ils, « que l'assemblée welche ne peut être appelée Concile général et que les papistes ne se croient pas tenus d'obéir à des lois qui n'ont reçu la sanction d'aucun archevêque, évêque ou prélat du Saint-Empire. » La façon dont Albert de Bavière, et même l'Empereur envisageaient la question montre combien, à cette date, les princes catholiques avaient des notions peu exactes sur les Conciles ; « Un synode, où les princes d'Empire protestants et les autres puissances protestantes, comme l'Angleterre, l'Ecosse, le Danemark, la Suède et la Suisse ne sont pas représentés, »disaient-ils, «ne peutêtre considéré comme un Concile œcuménique i. »
Parmi les points de réforme proposés par l'Empereur et par le duc Albert de Bavière, venait en premier lieu la question du « calice laïque ». Beaucoup de catholi(iues prétendaient qu'un très grand nombre de protestants seraient ramenés à l'Église par cette sage concession, et que nombre d'âmes hésitantes n'attendaient qu'elle pour revenir à la vraie foi. Le Concile, par ses premières déclarations, avait dogmatiquement établi que la réception des deux espèces n'a été rendue obligatoire par aucun commandement de Dieu, que l'Eglise a eu de justes motifs pour distribuer aux laïques et aux prêtres non célébrants la communion sous la seule espèce du pain et qu'elle n'a pas erré dans cette disposition, puisque Jésus-Christ est contenu tout entier sous l'espèce du pain comme sous celle du vin 2. Mais qu'elle pût, sans difficulté, accorder ä tous les fidèles la communion sous les deux espèces, les Pères les plus opposés au calice laïque ne firent jamais difficulté de l'avouer et le général des jésuites, Lainez, le déclara hautement. Lorsque l'Abbé Richard Vercelli émit l'opinion que demander la communion sous les deux espèces c'était déjà pencher vers l'hérésie, le légat, voyant dans cette parole une oftense pour l'Empereur, le réprimanda sévèrement et lui imposa silence. 11 ne s'agissait, en effet, comme Lainez le fit très bien comprendre, que de l'opportunité pratique de cette concession : ni la décision du Concile, ni celle du Pape ne devaient, en cette matière, avoir un caractère d'infaillibilité.
1 Voy. les lettres d'Albert et de Ferdinand, dans Sickel, pp. 130-139. ^ - L'Eçlise enseigne que la sainte Eucharistie contient le corps de Jésus-Christ à l'état glorieux, c'est-à-dire, impassible et indivisible; il s'ensuit que Jésus-Christ est tout entier contenu sous l'espèce du vin comme sous celle du pain. La différence des espèces au saint sacrifice de la Messe représente d'une manière mystique la mort du Seigneur, qui s'est accomplie sur la croix le Vendredi Saint par la séparation de son sang d'avec son corps, encore passible et mortel.
ITjS QUF.STION du « r.ALICE LAIQUF, ». 1?)62.
Mais la qiioslion « do ropinji'UiniU! pratique o couduisit à de longs et orayciix. d(-l)ats. « Aiiciui i)oint n'a été disciit<î avec plus d'acrimonie et de tapage, » écrivaient les and)assadeurs impériaux. Les légats, et Pie IV lui-même, semblaient disposés à céder*. L'Empereur ioiidait sur cette concession toute son espérance du retour des hérétiques au giron de rEglise. Ses orateurs disaient tout haut : « Si la communion sous les deux espèces est refusée, l'Empereur retirera immédiatement lappui <iu'il a prêté, et le Concile aura peut-être une issue malheureuse "^. » Malgré tant de périls et de menaces, les Pères, à une très forte majorité, se prononcèrent contre « le calice laïque ». Les légats ayant demandé s'il ne serait pas possihle de l'obtenir à certaines conditions reçurent une réponse négative. Rien ne put déterminer les Pères à donner une autorisation positive. A la séance du 17 septeudjre 10G2, ils remirent toute l'allaire entre les mains du Pape, le priant de décider dans sa sagesse, et de faire ce qu'il jugerait le plus utile au bien de la Chrétienté et au salut de ceux qui réclamaient avec tant d'instance la communion sous les deux espèces •'.
Ce qui portait les Pères à refuser « le calice laïque » c'est qu'autorisé à plusieurs reprises par le Concile de Bàlo et par Paul 111, il n'avait jamais empêché l'apostasie; au contraire, il semblait l'avoir toujours favorisée.
((Le calice, » écrivait le cardinal Stanislas llosius, en 1558, « est le premier pas vers la scission ; la Confession d'Augsl)ourg est le second ''. » « Ce n'est pas delui qu'il s'agit, »écrivait-il plus tard au duc dr Bavière, « c'est de l'article fondamental de notre foi, par le(|uel nous confessons une Eglise sainte et universelle. Quiconque croit fermement à la divine autorité de cette Eglise doit soumettre son jugement à tout ce ((u'elle enseigne. Jamais elle n'a condamné l'usage des deux espèces ; au contraire, elle a déclaré (pie la communion du chrétien (pu a reçu soit une seule, soit deux espèces, contribue à son salut, p(jurvu ([u'il s'en soit api)roché dans les dispositions re(iuises, et non indignement. Ce (ju'elle condanjue, c'est l'erreur do ceux qui nient que Jésus-Christ, dont le corps est indivisible, soit contenu tout entier sous chacune des deux espèees, ou (jui soutiennrnt (juele calice est indispensable à l'intégrité du sacrement, et (lue le retrancher c'est exclure les chrétiens du salut on les autorisant à transgresser un conjmandeiueiiL divin. Hr il est fort à craindre (jue,
' riuisAU, Krsli: Aljlnindl., |ip. tj/ti ci suiv. » I'allavioim, lil). XVJII, c. 3. n- 2. » (JiiisAi«, Zweite A/>/i<in>l/.. \>\>. S'.», l()!i-lU'.». * Raynald, ad a. lö")«, n" 17.
QUESTION DU « CALICE LAÏQUE ». lf)62- igg
par la concession demandée, l'une de ces deux erreurs ne reçoive une sorte de sanction. La réclamation du calice n'est que le premier pas dans la révolte. Nous voyons qu'en Allemagne on n'est déjà plus satisfait de la Confession d'Augsbourg; on va d'une innovation a l'autre ; le Calvinisme, qui nie la présence réelle de Jésus-Christ dans TEucharistie, se répand de tous côtés. On commence aussi a soutenir que le Christ ne s'est point incarné dans le sein de la Vierge Mariei. Voyez jusqu'où ils en sont déjà venus 1 Les uns nient la sainte humanité du Sauveur; les autres, comme Brenz l'a démontré dans son livre contre Pierre Martyr, sa divinité. Ce n'est pas tout d'un coup qu'on en est venu à ces énormités, c'est par degrés. On a commencé par se séparer de l'Eglise sur la question du calice ; mais s'étant penché vers l'abîme, on n'a pu éviter d'y tomber ^l »
Plusieurs archevêques et évoques allemands consultés par l'Empereur, ceux de Mayenceet deCologne en particulier, se déclarèrent nettement contre la concession du calice. « Elle ne satisfera, » direntils, (( que ceux qui prétendent qu'une seule espèce contient moins que toutes les deux. On accusera l'Eglise d'avoir erré, d'être inconséquente. 11 semblera que, dans le passé, elle ait pu se tromper dans l'administration de l'Eucharistie. De plus les chrétiens seront exposés à tomber dans l'hérésie nestoriennc, qui enseigne que le corps du Seigneur est divisible. L'avantage qu'on en attend semble bien moindre que le péril qu'elle peut créer '\ »
Lainez avait vu juste le jour où il avait dit qu'autoriser la communion sous les deux espèces serait rendre les dissidents plus exigeants que jamais ''. Par un bref donné le IG avril loGi, Pie IV, cédant malgré lui aux pressantes instances de l'Empereur et d'Albert de Bavière, autorisa les évoques allemands à permettre la communion sous les deux espèces aux laïques qui le demanderaient, pourvu qu'ils confessassent préalablement que Jésus-Christ est tout entier contenu sous l'espèce du pain comme sous celle du vin, et qu'ils renonçaient de bon cœur à tout ce qui pourrait les séparer jamais de la foi catholique et de l'obéissance envers à l'Eglise.
En Autriche, ce bref fut solennellement proclamé, et parut d'abord avantageux au maintien de l'ancien culte. Mais on s'aperçut dès cette même année (lo64) que ceux qui l'avaient tant réclamé s'en servaient pour recruter des adeptes parmi les catholiques et
* BucHOLTz, t. VIII, p. 657.
* ffosii 0pp., t. Il, pp. 215-216.
^ BucHOLTz, t. VIII, p. 664.
* Grisar, p. 68.
IfîO QUESTION IUI (.KI.IIi.VT DES PRI.TIIF.S.
jiour obtenir le libre exercice de la Confession d'Aiigsbourg. En Havière, on lit la même cxpi'riencc.
Une lettre de l'Elccleur palatin à Guillaume de Saxe va nous montre comment fut appréciée du côté protestant la condescendance du Saint-Siè^^e. Frédéric, après avoir dit que le Pape, apôtre de Satan, tenait en capti\ ilé dans la prison du démon son père, (juantité de chrétiens, contraints et forcés parsa tyrannie à la confession auriculaire, ajoute (piesa prét(^nilue bénévolencoostun poison si perfide ipie beaucoupdegens simples ncsont pas môme en état d'en comprendre la subtilité ; qu'on se llattait d'avoir obtenu beaucoup, tandis qu'en réalité on était tombé tout droit dans le piège du démon et de son digne apôtre *. « Gardez-vous, »disait en chaire un prédicant, « du piège infernal de Rome ! Il faut que Dieu soit terriblement courroucé contre nous pour avoir permis au diable et à son apôtre vomi de l'enfer d'abuser les âmes chrétiennes et de les attirer vers l'abîme en les déterminant à accepter le calice papiste ! Ceux qui l'oiil fait se sont vendus au diable, je vous le dis en vérité ! >) Ce prc'dicant (jui s'intitulait « serviteur paeili(|ue du Saint-Evangile » citait plusieurs passages de l'Ecriture à l'appui de son dire -.
Si le Concile eût autorisé le mariage des prêtres, le résultat eût été exactement semblable. « Quand bien même, » avait dit Luther en ropres termes, « un, deux, cent, mille Conciles ou plus encore décideraient (jue les prêtres peuvent se marier sans désobéir à la parole de Dieu, j'aurais plus d'indulgence, plus de conliance en la grâce divine pour le prêtre (|ui aurait eu pendant sa vie une, deux ou trois concubines, que pour celui qui, par respect pour le décret d'un Concile, serait demeuré 'dans le célibat. Je voudrais dire â tous au nom de Dieu que personne ne doit se marier parce qu'un Concile l'y a autorisé, et cela sous peine de perdre son âme ; un prêtre n'a qu'une chose à faire : s'essayer d'abord à vivre dans la continence , puis, s'il sent (ju'une telle vie lui est impossible, ne point se décourager à la vue de sa faiblesse et de son péché, et invO(iuer le secours du Seigneur '. »
Le mariage des prêtres n'avait point grandi le respect du peuple protestant pour rétatecclésiastique; au contraire, on se plaignait de
< LcUrc du 26 juillet ISGi; voy. Kluckkoiin, liriefe, I. I, pp. f)17-r)lS. * New: Funde und Ans/cotrunr/en des Sdtans, etc., den ijelrewen C/irislen rur Wdrniinij (jeslelU durcit ein fr/cd/'er/i(/cn Diener des kl. lAHnvjclii (intii.) A>. c. ' Stimmt/. Werli-e, I. XXIX, p. H'A. Viiy. iiotrr scrond vol., ji. ^iß.