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CHAPITRE XIII

EFFET PRODUIT PAR LES DÉCRETS DE NAUMBOURG. — SITUATION MORALE ET RELIGIEUSE DANS LE NORD DE l'aLLEMAGNE

Plus que tous les autres sectaires, les Flaciniens avaient repoussé avec indignation les décrets de Naumbourg. « ;0n nous conseille d'unir nos forces contre le papisme au lieu de nous entredévorer, » avaient dit pendant le congrès des princes les théologiens de Weimar, « mais les véritables ennemis qu'il importe de détruire, ce sont les hérétiques; la Sainte Ecriture recommande de séparer le bon grain de l'ivraie, et les ennemis de l'intérieur sont plus à craindre que ceux du dehors ^. » Les délégués des princes ecclésiastiques et laïques de la Basse-Saxe s'étant réunis à Lunébourg, Morlin rédigea de nouveaux articles absolument opposés aux décrets do Naumbourg. )) Il écrivait à un ami : « Maintenant nous allons assister à la rage de Witteraberg, 'au délire de Heidelberg! Tubingen verra jaune! Mais que les entrailles de Codrus crèvent pourvu que la doctrine du Christ demeure intacte ^î »

Dans les chaires, dans les écrits de controverse, «l'intérim samaritain de Naumbourg, cette œuvre favorite du démon, » était l'objet des plus violentes diatribes. Après avoir été traité d'impie par les théologiens du duc de Saxe, Christophe de Wurtemberg se plaignit d'être en butte, lui et tous les princes de Naumbourg, à d'abominables outrages; on le traitait, disait-il, comme s'il eût été Bélial en personne, et comme si nul chrétien ne dût avoir commerce avec lui ; il semblait qu'en signant les décrets il eût fait un pacte avec le diable '^.

« Que les princes ne s'imaginent pas^ » écrivaient les Flaciniens de l'Université d'Iéna au duc Jean-Frédéric, « que parce qu'ils ont

» Salig, t. III, pp. 674-675.

- MoNCKEBEKG, pp. 177-178, Hachfeld, p. 20.

3 Lettre au duc Jeaa-Frédéric, 21 novembre IbGl, voy, Pressel, Anecdola, pp. 4.93-498.

178 IKS IM.ACI.N'IKNS HANS \A. nUCIII. MK SAXK. l.")()|.

accaparé le bien d'Eglise et usurpé le droit de uomiiUM- aux emplois ecclésiasli(jiies, ils vont faire la loi aux lliéologicns et aux prédicaiits connue s'ils étaient leurs maîtres! Ils prélendcnf (pic nous leur 'devons obéissance parce qu'ils nous paient sur les revenus de l'Etat; ils oublient (|ue si les laïipics peuvent commandera leurs pareils, les serviteurs de Jésus-Christ n'ont d'autre maître (]U0 le (llirist. Le consistoire institué par le prince n'est autre chose (pie lapnpaulé laiipie prédite i>ar Luther. » S'aulorisant de l'exemple de Luther qui, disaient-ils. avait écrit avec dix fois plus de iiol encore contre les rois, les Flacinicns, dans cette même lettre, accusaieni le duc (f de mener le Christ en laisse », et l'avertissaient (pi'il ne pourrait éviter l'excommunication qu'en s'humiiiant comme Théodose L Peu de temps après, le chancelier Brück parut à léna (10 octobre loOl). 11 fit comparaître en sa présence les auteurs de cette lettre. 11 leur adressa les plus sanglants reproches, les traita de « scélérats maudits, de diables noirs, rouges, jaunes, de papistes exécrables ». V Misérables brouillons! » s'écria-t-il, « puissent ceux que vous insultez vous perdre, vous couvrir d'inramie, vous exterminer à jamais! » Mais sans se soucier le moins du monde de ce torrent d'injures, Musaeus, le 13 octobre, s'écria en chaire : « Puissants pitres de cour, vous qui prétendez nous avoir jusqu'ici "{irolégés et défendus, éloignez- vous de nous pour jamais, car vous appartenez tons au diable-! » Vers la fin de IDGl, Musaeus, Mathieu Judex et Jean Wigand furent destitués. La vie de Elacius fut bientôt en péril. Déjà les étudiants menaçaient d'assaillir sa maison : il n'échappa qu'à grand'peine à leur colère en se hâtant de prendre la fuite •'.

Mais son départ ne rétablit point la paix.

Les prédicants flacinicns reprochèrent au duc de tolérer Stigel et Hugel « hérétiques dangereux », et selon leur usage anathématisèrent du haut de la chaire tous les docteurs opposés à leur manière de voir.

« Flacius et ses partisans, » écrivaient quebiuc temps après les professeurs d'Iéna. « ne parlent dans leurs prêches (jue des Synégistes, Adiaphoristes, Si^lnveiiklerdisfes, Majoristes, Autonomistes, Philippistes, Calvinistes, etc., etc, dont ils altiKjuenl et condamnent

< SAU(i. 1 m, ]). 8'J2. \V/i.Ki-Ns, p. 113.

' Dùpôclic »le 'riK.'Ojiliiic Dasvpotliiis, H iiovcinl)rc 1561. Xoy. \\\n\:n, F/tiriiis llhjrhnx, pp. l.'JOlS.i.

^ l'n arriîl de pro.scriplioii fut lancé à Nuremberg- coiilrc i'iai'ius le ÎJ mai 1061. iJaiis le cas où il oserait rentrer dans la ville, on l'averlissail qu'on niellrail la main sur lui et rjiie pendant iiiiehpie temps il serait si bien mis au secrel (pie personne ne jtourrail savoir oii il élait passi'-. Le Conseil l'accablait en môme lemps des plus basses injures. SiiuniKi,, />oc,, I. I. pp. 4(KJ-il;2.

I,ES MŒUns ET LA Urj,lGION DANS L EI.ECTORAT DE SAXE. 179

les doctrines. Epouvanté par ces apostrophes étranges et nouvelles, Je pauvre peuple oublieson catéchisme et, désespérant de discerner jamais la vérité parmi tarit d'opinions bizarres, déserte l'Eglise et méprise la parole de Dieu. On ne regarde plus les prédications que comme des contes ; on va les cnlendre comme on lit la gazette nouvelle. En pleine rue, sur les bancs du cabaret, en dégustant la bière ou le vin, on les tourne en dérision ; il en résulte tant de disputes et de tapage que l'autorité a fort affaire pour empêcher les émeutes. »

Les études, les sciences, les lettres, partout méprisées, abandonnées, étaient particulièrement odieuses aux Flaciniens. Musaeus appelle quelque part l'Université deWittemberg« le cloaque empesté du diable ». un surintendant dit un jour en chaire : « Ecoute-moi bien, bonne mère : si tu enfonçais un couteau dans le cœur de l'enfant que tu portes dans ton sein, tu ne ferais pas un aussi grand péché que si tu l'envoyais à Witteraberg ou à quelque autre Université >•>. Un autre soutenait « qu'il valait mieux envoyer son fils dans une maison publique qu'à lUniversité * ».

Dans l'Ëlectorat de Saxe a toutélait également discorde et querelle, désordre effroyable, corruption et dépravation générale. »

« Notre Eglise Evangélique tout entière, » écrivait en 1360 Paul Eber, professeur à Wittemberg, « est souillée de tant de crimes et cause tant de scandale qu'elle n'est rien moins que ce qu'elle se vante d'être. Si tu examines la conduite des docteurs évangéliques, tu reconnaîtras sans peine que plusieurs d'entre eux, par ambition, zèle jaloux, et de propos délibéré, corrompent la pure doctrine, propagent audacieusement l'erreur ou la défendent avec àpreté, entraînent le peuple dans de vaines disputes et sont animés d'implacables sentiments de haine et de jalousie ; d'autres font plier la doctrine tantôt ici, tantôt là au gré du caprice ou des passions de leurs maîtres ou de la populace; d'autres encore détruisent par leur frivolité et leur vie scandaleuse ce qu'ils ont édifié par un sain enseignement. Si ensuite tu étudies le peuple evangélique, tu le verras partout abuser de la religion et de la liberté chrétienne de la manière la plus honteuse, mépriser le saint mu.. stère, le service divin, se montrer ingrat envers les fidèles serviteurs de la parole, et mettre en oubli toute discipline; tu pourras observer encore l'insubordination de la jeunesse et les germes tous les jours grandissants de ses vices. » « Les hommes de bien constatent avec épouvante le relâchement des mœurs, « disait-il deux ans plus tard ; « rien de plus lamentable que ce tumulte impudent, que

' Heppe, Gesch. des Pruleslanlisimis, 1. 1, p. 75. Arnold, t. I, p. 950.

180 LA iu:i.i(;io.N f:t les rkhurs a üukmi-:. 15C1.

ces actes de violence, que ces larcins commis par de tout jeunes gens ayant à peine quittr leurs blouses d'enfant <. » A Wittembcrg, les (Hudiants vivaient de telle manière qu'en 15(i2 on craignait la ruine totale des études et « l'avènement d'une barbarie monstrueuse 2 ».

« Les jeunes gens ne savent plus ce que c'est que d'honorer la vieillesse, i> écrivait en îoGOle collègue de Paul Eber, Georges Major; (f bien plus, ils lui marquent le plus grand mépris. La société est complètement corrompue, le Jugement dernier est proche ; toute autorité a péri dans l'Église comme dans la société civile. Les querelles incessantes des théologiens ont égaré le pauvre peuple. 11 ne sait plus chez lequel des partis en lutte il doit chercher la vraie doctrine et la vérité. Les papistes nous reprochent d'avoir provoqué le schisme; je reconnais volontiers avec eux que le schisme est un malheur à jamais déplorable. Je reconnais encore que les cœurs simples sont tellement troublés qu'ils se demandent où est la vérité, et si, parmi tant d'infidèles, l'Eglise de Dieu peut encore subsister ^. )> Un autre professeur de Wittcmberg, Mathieu Blochinger, écrivait : « On entend maintenant chanter de tous côtés les louanges de nos ennemis (les Catholiques) ; ceux qui les prônent s'en excusent en disant qu'on ne sait plus ce qu'il faut croire au milieu des disputes de nos prédicants ; et ce qui les fortifie dans cette opinion, ce sont les clameurs de tant d'insensés qui se plaisent à exploiter l'agitation populaire. Aussi vont-ils répétant : Les papistes sont unis entre eux, les Turcs eux-mêmes vivent dans la concorde ; pour nous, nous passons nos jours dans une interminable dispute; nous nourrissons les uns contre les autres une haine sauvageet indomptable; le moindre petit souille d'opinion nouvelle cause un orage nouveau et nous replonge dans le trouble et l'incertitude ''. »

A Brème, Hardenberg, [prédicant de la cathédrale, était fortement soupçonné de calvinisme depuis le jour où il avait refusé d'adhérer à la Confession d'.Augsbourget à l'Apologie, prétendant (pi'il lui était impossible de s'attacher à autre chose (ju'à la Bible. « La Con-

« Döi.r.iMiii», l. Il, i>|>. 1()()-1()2.

« Au.NOM). l. 1, |tp. 71Ö-71Ü. Sur la dëpravalion des itkcui's ;i Niircinbcri^ el dans d'autres Universités, voy. .1. .Ianssicn, .1 j/.v (/cm IJnivcrsitdtslcben des sechssrelinten Jalirhundert. Fraucfort-sur-le-.Mcin el Liiccrne, ISH6. ' Voy. EiJKH, ]), 5lv • Döli.i.n(;eh, I. II. ]i|i. 171-172.

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