‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 420 sur 572 · TROUBLES RELIGIEUX A MAGDEBOURG DEPUIS · texte numérisé non relu

TROUBLES RELIGIEUX A MAGDEBOURG DEPUIS

geoisie » . Judex et Wigand, les années précédentes^, avaient fait retentir dans leurs écritscda redoutable trompcttede la vérité»; ils n'avaient cessé de livrera Satan, «par l'ordre exprés et très juste du Seigneur,» tous ceux qui avaient quelque rapport avec l'Antéchrist et les papistes, même dans les choses usuelles de la vie, comme le boire, le manger, le salut échangé dans la rue K

Mais « le feu de la colère divine » ne devait pas seulement atteindre les papistes; les auteurs a des exécrables décrets de Naumbourg » méritaient aussi le châtiment du ciel.

La conférence de Lunébourg avait cassé les décrets de Naumbourg, prescrit un nouveau symbole, lancé de nouveaux anathèmes; Tilmann Hessus voulut obliger les ministres et même les maîtres d'école à souscrire aux nouvelles ordonnances. Beaucoup s'y étant refusés et le Conseil ayant pris les réfractaires sous sa protection, Hessus déclara (( qu'il saurait bien se faire obéir en dépit des Péricullstes, Neutralistes et autres girouettes du Conseil, dussent les juristes impies en crever dehaineet de rage». «S'en indigne qui voudra, » s'écria-t-il, « le docteur Hessus s'en préoccupe fort peu! Que m'importe d'être en disgrâce auprès des juristes, pourvu que je reste dans la grâce démon Dieu? » La querelle s'envenima plus encore lorsque le Conseil refusa d'honorer (r comme des saints^ des martyrs vénérables, des envoyés du Seigneur», les deux prédicants Judex et Wigand, et surtout lorsqu'il refusa de sanctionner l'élection de ce dernier à la cure de Saint Ulrich. Un disciple d'Hessus, dans une lettre rendue publique, exhorta lesanciens de la communauté chrétiennes à ne pas se laisser intimider par les flèches du démon »; le Conseil avait blasphémé contre la Trinité, et ravissait au peuple les biens du ciel. Hessus, plus tard, convint lui-même que cette lettre était trop violente, qu'elle tombait sur les conseillers « comme la hache lourde et tranchante sur les branches rugueuses d'un arbre sauvage, ou comme un marteau de forge sur des quartiers de roche » ; mais Isaïe, Osée et Moïse avaient traité les ennemis de Dieu plus durement encore, et « plus la verge était rude, mieux l'enfant était corrigé ». 11 dit un jour en chaire que le Conseil, en faisant arrêter les agents chargés par Wigand de recueillir des votes en sa faveur, avait commis

' Wie wir Christen dem antichristlichen Baal und römischen Abgott christlich widerstehen sollen (1562), pp. 5-6. L'écrit de Wigand est intitulé : Synopsis Antichristi Romani, spirita oris Christi reuelati. leiiae, i560; celui de Judex; Gravissimum et severissimuni Edictum et Mandatuni xterni et ornnipolenlis Dei. quoniodo quisque Christianus... sese adversas Papatum niinirum Antichristum.. (jerere et exhibere debeat» (1561). Schlüsseluurg, l. XIII, pp. 236 et suiv., p.313. Nous reviendrons sur ce dernier écrit.

iSCi TP.OUlil.KS HEI.Klir.UX A M A (i I) i: I! 0 l T. (i I) E l> U I S lo61.

un si yraiid ptk'lié (|:iV'ii l'espace do ({uarante ans il n'y en avait pas eu dv plus monstrueux *. Les [iiédicants s'injuriaient rt s'analliérnatisaient réciproquement, tandis (ju'antour d'eux s'agitaient les passions populaires.

Les Etats de la Basse-Saxe, rapportant ces faits à la Diète du Cercle de Lunébouri^, ajoutent : « La discorde, la sédition, l'oubli total de la religion, la ruine des écoles et de toute bonne police est à craindre; il fant à tout prix éteindre les haines ({in troublent tous les rapports sociaux depuis nos lunestes (|uerelles tliéologi(iues. » Sous peine de bannissement et de châtiments corporels, la Diète défendit aux prédicants d'injurier leurs adversaires en chaire, et comme il devenait impossible de se débarrasser des libelles et des caricatures de tout genre dont le pays était inondé, personne, sans la permission du gouvernement, ne fut plus autorisé à faire imprimer n'importe quel écrit.

Le Conseil de Magdebourg informa Hessus de ce décret, ainsi que d'un arrêt, rendu à Halle par Tarchiduc protestant Sigismond, lui enjoignant de se soumettre immédiatement. Hessus déclara (ju'il n'en ferait rien ; l'arrêt, dit-il, avait été rendu sans que le Seigneur eût été consulté; les princes s'étaient sans doute enivrés avant de se rendreau Conseil.etles légistes en avaient fait autant; il ne pouvait accepter « ce qu'ils avaient vomi ». En chaire, il répéta que l'arrêt était l'œuvre de magistrats impies, de gens pris devin, qui, poussés par Satan, avaient ourdi contre lui un infernal complot; que la sentence portée par lui était un sacrilège, un blasphème; ([ue les vrais croyants devaient à se tenir en garde contre les prédicants serviles du Conseil, (( gens pervers, homicides d'âmes , renégats, tyrans, ennemis du Christ ». Ceux qu'ils traitaient ainsi ne se faisaient pas faute de riposter.

Tandis que le Conseil hésitait à suspendre les pasteurs, les disciples d'Hessus aperçurent tout à coup dans le ciel « quatre colonnes étincelantes^ effrayantes à regarder ; la terrible vision dura quelques heures; puis, un orage si violent se déchaîna sur Magdebourg que ceux (jui en virent les éclairs tombèrent sans connaissance; un cordonnier resta pendant sept heures en de murtelles angoisses, a[)pelant en gémissant au secours, et cinq incendies simultanés annoncèrent au peu{)l(î la colère de Dieu. Les prédicants se maudissaient l(;s uns les autres, leurs auditeurs éprouvèrent d'horribles tortures de conscience; beaucoup tombèrent malades; l'excilition de leur es()rit était telle (jue plusieurs perdirent la raison ».

Le Conseil ayant inleidii |;i paiolt! à Hessus, son vicaire, l»ar-

1 Wii.ki;ns, ].].. 10;>-1()Ü. 11 1-1 lu. ^

TROUBLES religieux: A MAC.DEBOURÜ DEPUIS loGl. 187

thélemi Stix-lc, monta en chaire le dimanche suivant et prononça sur deux pasteurs, trois vicaires et tout le Conseil la grande excommunication ecclésiastique, s'écriant d'une voix tonnante : « Je retranche ces membres pourris de la communion du Christ; je leur ferme le ciel, j'ouvre l'enfer tout grand sous leurs pas, je les livre à Satan! Puisse-t-il les torturer dans leur corps jusqu'à ce que leur chair coupable tombe en pourriture! » Ensuite il exhorta le peuple à regarder les conseillers, les pasteurs excommuniés et tous ceux de leur parti comme « des payons et des infidèles ». L'un des (( excommuniés», Otto Oemes, curé de Saint-Jacques, qui était parmi ses auditeurs, s'écria alors : « Tu mens, tu mens, misérable canaille! » Armé d'un grand coutelas, il monta les degrés de la chaire, et voulut forcer Strèle à descendre en l'empoignant par le cou; mais quelques assistants s'interposèrent. Le tumulte grandissait dans l'église; Stréle fut obligé de céder. Hessus passait pour avoir conseillé et préparé cette scène. « Si Dieu n'en avait décidé autrement, » écrivait le Conseil, « le désir de ce furieux eût été accompli et la sentence eût été exécutée avec les haches, les massues et les hallebardes; la fête promettait d'être vraiment joyeuse! » Hessus reçut l'ordre de quitter immédiatement sa cure, mais il refusa d'obéir. « Je ne reconnais plus en vous l'autorité légitime, » écrivit-il au Conseil, « vous et vos prêtres de mensonge, vous êtes excommuniés, vous appartenez désormais au diable, chez lequel vous demeurerez éternellement! » Comme on ne pouvait le réduire à l'obéissance, le Conseil, dans la nuit du 21 octobre, appela les habitants aux armes : la cure fut assaillie, Hessus conduit hors de la ville par la force armée; les prédicants de son parti subirent le même sort i.

La plus grande agitation continua de régner à Magdebourg.

En beaucoup de maisons, on trouva des mèches toutes préparées pour l'incendie. Le feu prit à plusieurs endroits de la ville. Les prédicants protégés par le Conseil refusaient d'admettre à la Cène ceux qui prenaient la défense d'Hessusou blâmaient les mesures prises contre lui ; les partisans du proscrit, à leur tour, se faisaient scrupule d'entrer dans les églises et refusaient de se confesser, disant que toutes les chaires retentissaient d'injures contre l'ancien surintendant, et qu'on voulait les forcer à renier sa doctrine. Il en résultait qu'un grand nombre de personnes restaient éloignées des sacre-

1 WiLKExs, pp. 116-120. Voy. ces lettres dans Döllixger, t. II, pp. 463-463, Arnold, t. I, pp. 744-748. Salig, t. III, pp. 918-939. Hessus écrivait à Flaciiis : « Venit hora ruinœ ecclesiai Ma^debiirgensis ac profecto cum ingenti fraçore, qui per uaivcrsam Europamexaudietur, est collapsa. » U/ifichaldije Xaclirischten auf ijii, pp. 798-799.

188 KTAT MOHAL KT RK I.ICIEl X DANS L ARCHEVKCIIK A MAGDKBOURG.

raents, n'assistaient plus aux prêches et n'étaient pas en sécurité dans la ville '. Ilessus, écrivant à ses amis, leur recoinmancie de ne pas recevoir la coratnunion des mains des faux frèri's, et, s'ils ont absolument besoin de leurs services à l'article de la mort, d'exiger d'eux Taveu de leurs torts envers lui; dans le cas où le sacrement leur serait refusé, il les assure qu'il vaut mille fois mieux mourir sans viatique que d'apostasier, parce que, dans un cas de pressante nécessité, « Dieu sait sauver lessiens säusle secours du sacrement- ». De nombreux pamphlets et écrits de controverse circulaient dans la ville et « échaullaient les cervelles 3». Nicolas d'Armsderf, ancien évêqueprotestaut de Naumbourg, écrivit au nom du Conseil un « Avertissement » dans lecjuel il appelait Ilessus « tète obstinée, fanatique», ses partisans « des séditieux )), et l'excommunication de Strele une « perfidie diabolique ». Dans sa réponse, Hessus l'accusa de s'être laissé corrompre par le Conseil; [mais Armsdorf repoussa bien loin cette calomnie, disant « qu'il n'avait jamais été assez heureux pour recevoir en ce monde une récompense quelconque '' ».

En lo(38, les esprits n'étaient pas encore calmés : André de Meyendorf écrivait à cette date au théologien Martin Chemnitz, chargé par le Conseil de réconcilier les partis, « qu'à xAIagdebourg, depuis déjà six ans, les prédicants proscrits, et avec eux toute saine doctrine, avaientété calomniés ;'qu'une foule de pieux et d'innocents clinHiens avaient été persécutés et même forcés de s'expatrier ; (ju'il était impossible d'espérer le retour de la concorde, car l'on n'avait pas alïaire à des gens dociles et de bonne foi, prêts à reconnaître leurs erreurs, mais à des orgueilleux, à des entêtés, toujours prompts à calomnier et à persécuter leurs adversaires^ ».

Ce qu'avait constaté l'assemblée de Lunébourgen 1560, la « ruine totale de la religion et des écoles, l'absence de toute bonne police et discipline, conséquence naturelle des troubles et des querelles religieuses», n'était pas seulement vrai pour Magdebourg, mais pour tout le diocèse; une en(}uête ecclésiastique ordonnée par l'archevê- (jueprotestant Sigismond, entre lo62 et lo6i, ne le prouve que trop.

En effet, les enquêteurs constatent partout la plus profonde corruption des mœurs, et, i)armi les ministres de la religion, la plus grossière ignorance. Citons-en quelquesexemplesprisau hasard : « André

' Leuckpicld, Ili.sl. Jle.thusutiKi.

« Sai.k;, l. III, pp. 9H-9U.

^ Voy. la liste de ces écrits dans Liiicki ii.k, pp. 3i-.'{ü.

♦ Sai.k;, t. III, pp. «'»4-î)47.

'' LiiccKFii.D, pp. y7-43.

KTAT MOUAL ET RELIGIEUX DANS l'aRCHEVÈCHÉ A MAGDEBOURG. 189

Müller, curé de Buckaw, a été ordonné à Wiltemberg; il a très mal soutenu ses examens, ignore presque absolument les points les plus essentiels de la doctrine chrétienne et se déclare hors d'état de les comprendre. Le curé de Brumby a répondu aux questions qui lui ont été adressées sur la sainte Trinité, que Dieu le Saint-Esprit a été créé par Dieu le Père ,7]ue Dieu le Père^et la Mère de Dieu forment la première personnedivine : que Dieu le Fils tient entre eux le juste milieu, à peu près comme Galbe tient le milieu entre Halle et Walmirstedt. » « Maurice Dalchaw, curé de Kulhusen, a étéordonné à Berlin; il a prêté serment, a été nommé par la paroisse, qu'il administre depuis onze ans; c'estunhomme tout à fait ignorant, incapable de distinguer les personnes de la sainte Trinité; en un mot, c'est un seigneur allemand, qui ne sait pas un seul mot de latin ; » « Bernard Geller, curé de Gudensweg, a été ordonné à Brunswick; il a répondu très peu de chose aux questions qui lui ont été adressées sur la doctrine chrétienne; il a été autrefois vitrier, puis sacristain; enfin ils'est fait curé ».« Siriacus Mollcr, curé de Schwarz, a été ordonné àWittemberg; il a fort imparfaitement répondu quant au symbole, particulièrement sur Dieu. Il a été autrefois domestique dans une taverne de Galbe, a épousé une femme de mauvaise vie, méchante, jalouse, querelleuse et vaine, toujours mêlée à des disputes et à des intrigues. » « Ernest Kütze, curé d'Ebendorf, a été ordonné à Stendal; il a quelqu'instruction mais il a subi plusieurs peines infamantes pour cause d'ivrognerie, de coups et mauvais traitements. Il sera très nécessaire d'avoir l'œil sur lui i. »

Au dire des enquêteurs, la noblesse, les villes et les villages ne suivent d'autre loi que leur fantaisie dans les choses religieuses; magistrats, gentilshommes et communes mettentlamain sur le bien d'Eglise et refusent de payer les traitements des pasteurs et sacristains -. Le curé d'Aken se plaint de l'absence de ses paroissiens aux offices, de leurs railleries et bouffonneries sur la Gène, de leurs propos sur la magie, de leur commerce avec les démons, desjurons, blasphèmes et [mots grossiers en usage dans le pays; du mépris des sacrements. Il déplore aussi la coutume des fiancés, qui font publier leurs bans à l'Eglise, puis se considèrent comme mariés, sans autre cérémonie. A Schönebeck, ville de deux cents ménages environ, » les gens sont pour la plupart rudes et farouches, fort indifférents aux choses de Dieu ». « A Jerichow, en l'espace d'un ou deux ans, deux hommes seulement ont reçu la Gène. Le seigneur justicier de Frohse dit que les habitants de ce

• Dasneil, II, 1, 8. 52,70; III, 3, 24, 34-36, 68. s Dan.neil, I, VI, II, XXXVIII. 3, XVII, XXIV.

l'.)0 SITUATION MOHALE KT HFJ-lGIKUSI-: A FHANCFOnT-SUR-l/ODm.

village sont, des co(|uir)s et des misrrables VJont il se plaint de lie pouvoir venir à bout. » A jlohendodelene, village de soixantecinq ménages, on n'en eût pas compté dix où la prière fût en usage; en général la population ne savait rien ou fort peu de chose sur les sacrements. « Dans tout le bailliage de Sandau. un grand nombre de paysans ne savent pas leurs prières; la plupart n"est pas en état de réciter les dix commandements ni de donner quelque explication sur le baptême ou l'Eucharistie. Dans les villages de Gërbelitz et Wolterslorf, trois personnes tout au plus savent par cœur leur Pater. Quant au catéchisme, ils l'ignorent absolument; Tesprit de la population est détestable. » En plus de vingt autres localités, les enquêteurs constatent nue la population est « impie, rude, sauvage ». Ils disent des habitants d'Aldenhausen (f qu'ils sont tellement ignorants de toute prière qu"<in pourrait croire le Christianisme entièrement éteint parmi eux ^ » .

Dans la marche de Brandebourg, on comptait, parmi les théologiens et prédicanls, des strictes Luthériens, des Flaciniens, des Mélanchthoniens, des Majoristes, des Osiandristcs, des partisans et des adversaires du recez de Francfort et des décrets de Naumbourg. Toutes les sectes recherchaient la faveur de l'Electeur Joachim, et s'efforçaient de perdre ses adversaires dans son esprit. Là aussi les chaires retentissaient d'injures et de menaces. Agricola qui, depuis l'Intérim, s'était nettement déclaré contre le strict Luthéranisme, appelait son ancien ami Mélanehthon« le iils de Satan », et disait dejui, peu de temps après sa mort : « Si Philippe n'a pas changé de sentiments avant d'exj)irer, il est damné, il appartient au diable corps et àme, et pour l'éternité-. » « La façon dont nos pasteurs se traitent mutuellement est vraiment honteuse, » lisons-nous dans une lettre écrite de Beilin à cette date. « En chaire, ils s'injurient, ils s'acharnent les uns contre les autres. Ceux do Sainle-Maiie se sont jeté des pierres à la tête sur la place du marché-neuf, et c'est à grand'peine (pj'on est {)arvcnu à les séparer''. ))

Al'Universilé de Francfort sur l'Oder, les plus furieuses (luerelles théologiques divisaient maîtres et étudiants.

André Musculus, (pii y jirofessait la théologie, défendail avec cha-

' Dannbii,, I, 20, 28, 29, ;{3 36 ; II. 17, 21. .'{(l. M, c'i. 77-78, N3-S4, 'Ji, 110, lO'.l, 412, 113, 139 ; III, \^\^. '.», 10, 10, 22, 2;1, 27, cW. ' Kawmiial:, ,l7/-/co/n, pj). 318,321. Vfty. plus li;uil, ]);). 3S 'i(l. ' Moi.iisiN, JJcilraijc, \i. 12i.

SITUATION MORALK KT RELIGIEUSI:; A Flî ANCFOHT-SUU-I.ODRR 191

leur la doctrine liitliéricnne <( de la fatalité stoï(]iie », c'est-à-dire du serf arbitre; son zèle s'attachait surtout à flétrir la« nouvelle obéissance » imposée par le recez de Francfort en lo58. « Tous ceux qui la défondent appartiennent au diable, » disait-il, « ainsi que ceux qui soutiennent que les bonnes œuvres sont nécessaires au salut. Quiconque conseillelesbonnesœuvrcs est à Satan, et suit son maître.» Musculus était brouillé à mort avec son collègue de l'Université, Abdias Pretorias, prédicant mélancbthonien, pasteur « de la nouvelle obéissance». Il le dénonçait en chaire comme un séducteur de lajeunesse, et déclarait àunedéputation du sénat académique, venue pour le supplier de modérer son langage, qu'il ne se laisserait gouverner par personne dans les questions de la foi, et que ceux qui ne partageaient point ses opinions sur les bonnes œuvres méritaient d'être expulsés de la ville.

L'Electeur, au début, penchait vers P/étorius ; il le consultait volontiers dans toutes ses difficultés, soit religieuses soit politiques. En 15G1, il défendit cà Musculus de prêcher sur les bonnes œuvres, annonçant en même temps à ses sujets que tous ceux qui, dans les villes ou les campagnes, s'attaqueraient à Prétorius ou publieraient contre lui quelque libelle ou caricature seraient arrêtés et sévèrement punis. Mais après comme avant ces menaces, Musculus continua de s'emporter contre son adversaire, attaquant aussi le Conseil avec la plus extrême violence et traitant tous ?es membres de « vils débauchés et de blasphémateurs sacramentaires ».

A la querelle sur les bonnes œuvres vint s'ajouter la dispute sur la Gène. Prétorius, soutenu par le Conseil, voulait que le corps de Jésus-Christ ne fût aloré qu'au moment de la Communion : Musculus, au contraire, soutenait qu'il devait être adoré pendanttout le temps queles saintes espècesdemeurent exposées sur l'autel. Il s'écria un jour en chaire : « Dites à ceux qui prétendent qu'on ne doit pis adorer le sacrement : Retirez-vous de moi, démons maudits et infâmes! Car ce sont des scélérats, des voleurs de grandi chemin, des blasphémateurs maudits, des fornicateurs, des ivrognes, ceux qui refusent aut^hristl'honneur qui lui est dû! Vous tous (juim'écoutez, venez à notre aide, protégez-nous et tombez sur le Conseil ! Faites l'office de bons et lourds fléaux, séparez le graiu de la paille ! » Le Conseil informa l'Electeur, en 1561, que l'agitation était grande dans la ville et qu'on s'attendait à tout.

L'Université constatait à son tour que la querelle théologique gagnait le peuple, que les têtes s'échauffaient ; que des émeutes étaient à prévoir, et que la ruine de la Haute Ecole était probable*.

• Spiekkr, Musculus, pp. 51 et suiv.

192 SITUATION MOHALI': KT HKMC.IKUSI-: A FRANCFORT-SIIR-I- ODER

La très grande majorité des étudiants tenait pour Prélorius et traitait Musculus de « pécheur impénitent )). Dans la nuit du 5 février 1502, ils se rassemblèrent devant sa porte et le sommèrent de comparaître. Le chef de la bande, avec force imprécations, condamna à mort en son Hou et place, un mannequin de paille. Au milieu des huées et des rires, on mit lo mannequin sur la roue, puis on le jeta aux chiens. Un autre jour, les étudiants lancèrent des pierres à la tête du maître détesté tandis qu'il se rendait à son cours; deux fois sa maison fut assaillie. Poursuivi par d'implacables haines, Musculus, allant un jour ù l'église pour la réception d'un diacre, fut obligé de se faire escorter par des soldats i.

Mais depuis quelque temps il avait réussi à gagner les bonnes grâces de l'Electeur.

Joachim enjoignit au Conseil de ne plus s'opposera l'élévation de l'hostie pendant le service divin-; un mandat d'arrêt fut lancé contre Prétorius'', qui, persécuté par les « Musculistes », fut obligé de chercher un abri à Wittemberg au commencement de 1563 '*. Depuis lors, l'Electeur ne vit plus en lui qu'un «. corrupteur de la vraie religion». Ayant entendu dire que Georges Buchholzer, prévôt de Berlin, propageait sa doctrine, il voulut « faire un exemple et frapper un grand coup», bien que, peu de temps auparavant, il eût pris Buchholzer sous sa protection, un jour, qu'à propos de la justification, Agricola l'avait excommunié en présence de tout le peuple. Le 19 avril 1563, il convoqua les fonctionnaires publics et les prédicants de la résidence pour leur donner lecture de son testament. «Je vous ai souvent entendu prêcher, » leur dit-il, « à mon tour jo vais aujourd'hui vous faire un sermon. » Après leur avoir expliqué ses dernières volontés, il leur déclara qu'il regardait la doctrine de Musculus comme seule orthodoxe et véritable et lui donnait sa pleine et publique approbation. Alors, levant sa canne sur Buchholzer, il lit mine de vouloir le frapper et lui reprocha rudement de s'être laissé séduire par Prétorius : tf Traître! » s'écriat-il, « si Luther sortait de sa tombe, il t'assommerait à coups de massue, loi et les tiens! Seigneur Georges, sachez que je m'en tiens à la doctrine de Musculus ; je remets mon àmc après ma mort à Xotre Seigneur Dieu, mais (|uan( à la vôtre et à la doctrine de l'rétorius, je les donne au diable! » Bucliholzer tomba

' Si-iKKi:it. i.|i. 70, 86, 89. 98.

' SriEKKH, pp. 7.5 el suiv.

' Voy. I)öi.i.iN(ii:it, ließtriiKilinn, I. li. y. ',\\)1 , mile 8.

' Prniurius, h'ndlic/icr liericlU non seiner Lc/ire (15ü;i), pp. 19(1, oS'.i.

Page 1