‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 421 sur 572 · SITUATION MORALE ET RELIGIEUSE A FRANCFORT SUR L ODER · texte numérisé non relu

SITUATION MORALE ET RELIGIEUSE A FRANCFORT SUR L ODER

malade à la suite de cette scène, et mourut peu de temps après des suites de la frayeur qu'il avait eue *.

Le sénat académique de Francfort envoya des délégués à l'Electeur et aux membres desEtats réunis aBerlin, pour les informer que l'Université était proche dcsaruine,quelesétudiantsdésertaient en masse, que Musculus calomniait et outrageait ses adversaires d'une façon odieuse, et que « le retour du vénéré Prétorius était extrêmement désirable ». Ceux-ci répondirent que, bien qu'ils ne fussent pas de grands savants, ils étaient convaincus que Prétorius avait raison^ et qu'ils n'accorderaient rien à l'Electeur tant qu'il ne se serait pas engagé à rappeler à Francfort le docteur proscrit.

L'Electeur entra dans une telle fureur contre les , délégués qu'ils en furent épouvantés. Plutôt que de faire un pareil affront à Musculus, leur déclara-t-il, il enverrait l'Université au diable, il y mettrait le feu de ses propres mains, il n'en resterait qu'un monceau de cendres. Du moment que lui, leur unique maître, avait déclaré orthodoxe la doctrine de Musculus, du moment qu'elle avait reçu sa sanction, ce qu'il avait décidé ne pouvait être aboli, dussent tous les délégués aller à Satan, de compagnie avec l'Université 2.

Musculus continuait « à jeter de l'huile sur le feu ». « Il nous traite de scélérats », écrivaient en décembre 1565 les conseillers à

1 Geppert, Chronik von Berlin, t. I, p. 57. Müller und Küster, Alles und neues Berlin, t. I, p. 298. Spieker, Musculus, p. 96. Au-dessous d'une proposition théologique de Buchholzcr, Joachim écrivit : Qui enseigne cette proposition : bona opéra sunt necessaria, blasphème et renie doctrinam de Filio Dei, Paulam. Lutherum, et est incarnatus diabolus, Lucifer; « c'est un séducteur des pauvres gens, c'est le niancipium diaboli, il sera éternellement torturé dans l'enfer avec Judas. » Müller und Küster, Alles und neues Berlin, t. I, pp. 299 et suiv. Spieker, Besc/weibunff der Marienkirche zu Francfurt an der Oder. Une lettre de Buchholzer à Prétorius montre comment on entendait la polémique à cette époque. « Hier, je fus à la maison du D'' Schlegel ; le messager du diable, Vitus Bach (professeur à Francfort) y arriva. Je dis en l'apercevant : Voici le conseiller de Musculus, le noir souverain des rats, qui soutient quod Christus inortuus est secundumutram^ que nalurani et quodbona opéra non sunt necessaria. »Il répondit: Je suis le disciple desaintMusculus. Je lui demandai si oratio était a.\xss\ necessaria? Il demeura longtemps silencieux, puis il dit : non. Alors j'objectai : Cependant Jésus-Christ a dit : Orale, ne intretis in tenlationem. Orale est imperaliuus et habet in se necessitatem faciendi. Il répondit : Jésus-Christ a dit cela tanquam lerjislator, cela ne nous regarde pas. Tout le monde éclata de rire. Je dis: Tu mens comme un maudit coquin 1 Ensuite, quand je lui objectai de Christi mandata, il soutint que c'était uerba legislatori, que cela n'impliquait point d'obligation pour nous. Je lui demandai si les paroles beati pauperes, beali m«7es, etc., étaient aussi uerba necessilatis. Il soutint qu'elles n'étaient pas prœcepta, mais exhortationes. Je lui citai le Contrariuni expropositionibus Lutlieri, etc., il en fut accablé, se tut, et s'en alla. Je dis: L'enfant du diable s'en va, l'enfant goulu, l'enfant du singe fou. Iladiscessit cum niaffna iffnominia. Ideo esta bono animo,nos convlncemus illos nebulones ; ce sont de maudits coquins, inepti ad disputandum indocti. » Voy,SpiEivER, Musculus, p. 67.

ä Spieker, pp. 99-100.

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l'ElecIcur; « il parle du sacrement en termes inconvenants et séditieux. Il a (lit on pleine chaire : Tu ne veux pas croire jusqu'à ce que tu aies le Christ dans ta gorge ou dans ta gueule ? Penses-tu donc que je vais te le montrer en robe bleue, tel qu'il était assis le jeudi saint au milieu de ses disciples ^ ? »

Dans toute la contrée u le sacrement de l'amour » était le thème le plus ordinaire des disputes. Dans les repas, sur les bancs des brasseries, on discutait sur l'Eucharistie, et souvent on en venait aux mains. Impossil)le de se mettre d'accord sur l'espace de temps où Jésus-Christ reste présent dans la sainte hostie; sur ce que deviennent les saintes espèces une fois consommées; on se demandait si l'on était coupable de sacrilège en gardant, par inadvertance, une goutte de vin consacré dans sa barbe -. Un jour de Fête-Dieu. Jean Musculus, élu par son père Andr«'': curé du faubourg de Lebus, ayant, par mégarde, renversé le calice, l'Electeur crut nécessaire de rassembler un synode, et déclara qu'il ne lui paraissait pas sul'tisant de condamner le coupable à la prison ou à l'exil ; que, puisqu'il avait répandule sang du Christ, le sien nedevaitpas être épargné, et (ju'il fallait lui couper deux ou trois doigts de la main •*.

Musculus regardait l'épouvantable et générale dépravation de l'Eloctorat de Brandebourg comme la consé(|uence naturelle de son dogme favori : « Les honnncs ont été créés à l'image du démon. » Selon lui, ceux-là surtout étaient possédés du diable qui osaient aftirmcr que l'homme déchu a conservé dans sa nature quelque chose de bon. Musculus proférait d'horribles injures contre le Pape, et félicitait les jeunes gens lorsqu'ils le maudissaient en pleine rue; cependant il ne pouvait s'empêcher d'avouer <|ue, sous le papisme, les nid'nrs étaient beaucoup plus douces, les chrétiens plus fervents cl plus dociles. « Si nos ancêtres, » écrivait-il, « pouvaient revenir en ce monde, si surtout ils voyaient notre jeunesse, ils se voileraient la face, ou peut-être nous cracheraient-ils à la ligure; ils ne com» prendraient pas que nous, qui vivons en un temps de grâce et sommes éclairés par la pure clarté du nouvel Evangile, nous soyons devenus pires que les démons. Sodome et (îomorrhe, et même la montagne de Yéims, n'ontvu (piedes jeux d'enfant à coté de cecpiise passe actuellement. » « Tous, tant que nous sommes, nous convenons que la jeunesse n'a jamais été si pervertie depuis que le monde existe, et (pi'cllc ne saurait être j)ire. Le vice le plus commun, le plus horrible parmi les Evangélicpujs grands et petits, c'est le

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« Vuy. n. Kuamkh, Vom NticliliHdld (lcs//rrrii, <■((•. (l'r.iiHl'orl, irififll. pp. 'l, 9. '•' IIei'I'i:, flescfi. des l'ruleslnnUsiims, l. II. ]ip..'i8ü-387.

SITUATION MORALE ET RRLIGIRUSR DAXS LE DUCHE DE PRUSSE. 195

blasphème ({ui, non sans im dessein particulier de Dieu, était bien moins fréquent il y a ([uaraute ans. Tous les autres vices se rattachent à celui-là. » « iNous sommes obligés d'avouer et deconfesser que, bieu que chez les autres peuples le mal soit en grand progrès, cependant , nulle part les mœurs ne sont plus exécrables que chez ceux qui se font gloire d'avoir reçu la parole de Dieu et le saint Evangile; toute crainte de Dieu, toute discipline, tout sentiment d'honneur semblent éteints parmi nous. »

Musculus rappelait encore en quelle estime les ancêtres catholiques avaient tenu les choses éternelles : « Nos pères demandaient conseil de tous côtés quandils"agissaitdeleursalut; ils ne croyaient pas pouvoir prendretrop de peine pour éviter l'enfer. Ils faisaient pénitence, ils priaient, ; ils jeûnaient, ils secouraient les pauvres, ils faisaient de pieuses fondations. Au lieu que maintenant, on ne s'inquiète ni du ciel ni de l'enfer; on ne pense ni à Dieu ni au diable. » « Le Jugement dernier est certainement proche : reprenons donc la coutume de l'ancienne Eglise, et supplions Dieu avec instance de terminer ou d'adoucir la détresse présente et le châtiment futur. Mais qui y songe ? La prière, l'assistance aux offices, tout cela n'est plus de mode ! »

« Monseigneur le gentilhomme est épicurien et grossier comme un porc ; monsieur le bourgeois charge le pasteur de prier, de distribuer les sacrements, laisse qui veut faire pénitence et, quant à lui, ne pense qu'à la bonne chère, écorche et trompe son prochain, lui fait tort sans aucun scrupule. Le paysan a complètement oublié sa religion; il préfère le broc à l'eau bénite; si Dieu n'a encore un peu patience avec l'Allemagne, bientôt on comptera à l'église plus de piliers que de chrétiens. S'il y a encore des cœurs pieux qui lassent quelque chose pour l'Eglise, ils ne sont pas visibles. Les temples, les écoles, les hôpitaux sont dépouillés; la jeunesse est déplorablement négligée ; le chemin des écoles est barré aux enfants des indigents, les chers pauvres du bon Dieu sont abandonnés *. »

Ainsi se lamentait Musculus, surintendant général de la Marche du Brandebourg.

Dans le duché de Prusse, la situation était identique. Le duc Al" bert qui, sans pouvoir remédier au mal, assistait impuissant aux

1 Flachteufel, B* B' D' F"'. Treue Waniunt/ und Ermahnunq B'. Voy. Döl- LiNGER, t. II, pp. 399-412. Spieker, pp. 180-181, 21S-219, 247-253.

19G SITUATION MOR\LE F.T RRUGIEUSE DANS LF. DUCHÉ DK PRUSSE.

mallicuivHiscs discordes (iiii détruisaient autour de lui toute civilisation, devait être peu consolé lors(iuo ses amis, dans leurs lettres, lui démontraient que les choses allaient aussi mal ailleurs que chez lui. Le gendre de Mélanchlhon, Gaspard Peuccr, lui écrivait le 6 mai 1561 : (' L'Allemagne est tellement déchirée par les (|uerelles qui surgissent et s'aggravent tous les jours que je crains que la discipline ecclésiastique et l'ordre civil ne périssent ensemble. Je ne vois pas, en vérité, comment pourront être apaisées par des moyens humains ces discordes affreuses qui renaissent sans cesse les unes des autres ^))

Funk, le chapelain d'Albert, qui, après la mort d'Osiander, jouit longtemps de la faveur du prince, ne contribuait pas peu à entretenir les disputes, c C'était unliomme faux et rusé, employant toutes sortes d'artifices pour duper son seigneur ; il était connu partout pour un ivrogne, en quoi il imitait Oslander, son mauvais génie et son maître, qui, toute sa vie,avaitaimé la bouteille et avait coutume, après boire, de tenir les plus ignobles propos sur les choses

saintes -. »

En 1561, un aventurier, « le faux margrave de Vérone, » Paul Scalichius, vint à la cour sur l'invitation du duc. Bientôt le prmce l'admit à son conseil, où il se lia intimement avec Funk. Malgré la résistance de l'Université, Scalich fut autorisé à professer la théologie à Königsborg. Il soutenait les opinions « les plus étranges ». Dans l'un de ses ouvrages, pour concilier toutes les doctrines sur la Cène, il avança« que le Christ avait trois natures », cherchant à établir ce dogme nouveau à l'aide d'une profusion de figures géométriques. Il persuadait au duc qu'une doctrine toute céleste lui avait été révélée; qu'il avait des visions sur la Trinité, l'origine des anges et des démons et la puissance exercée sur les hommes par les esprits des ténèbres.

Peu à peu, le duc tomba complètement dans les pièges de ce charlatan. D'après les minutieuses prescriptions de Scalich, il se servait de certaines formules magiques, et portail toujours sur lui une médaille et une bague qu'il croyait pouvoir le p rotéger contre tout maléfice. Fuiick et Scalich s'entendirent bientôt comme larrons en loin- et s'enrichirent tous deux aux dépens du pays.Scahch reçut d'Albert deux ceiils acres do lerrain, des fermes, des moulins,

' VoKiT, nrirfivrc/isrl, j). ri07.

ï Voy. los ;ivfiix d«' l"uiil< ;' «'o stijcl. Il (K-clîirc qu'il ne peut rcMionccr ;i hoiro sans rncllrcsa \\e. en (l;inLC«--r. ll.vsi^.p. 175. OsiaiKliT riv;ilis.»il av.-c les coiirlisans (l'All)crl <iiiaiul il s'a-issail i\c Ijoire. IIaiithnocii, ]•. ^lüt. il vsi;, p. i2'.). Juste Mcnius n'appolail Funk .jue « la rhope pleine », cl lui r.-pn.cliail de sViiivnr -luolidieiincuuiil. ScAi^^witr. .fiixfiis Afriiiiis-, I. Il, p. KiK.

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