LES LUTHÉRIENS ET L'ÉLECTEUR CALVINISTE DU PALATINAT
Mais nul ne se plaignit avecplus d'amertume que le cousin de Frédéric, lecomteluthérien Wolfgang de Deux-Ponts. En février 1363, il avait envoyé à l'un des conseillers de l'Electeur un mémoire dans lequel Frédéric était accusé d'avoir contraint les ministres et la population du Palatinat à embrasser la secte calviniste et d'avoir menacé de l'exil quiconque refuserait de se soumettre ; en beaucoup de localités, avait-il dit, il n'y avait presque plus de pasteurs ; les églises, les prêches n'étaient plus fréquentés ; là où autrefois cinquante et même cent personnes étaient dans l'usage de recevoir la Cène, cinq ou six restaient fidèles à leur devoir ; personne ne prenait soin d'instruire la jeunesse ; il était à craindre que la religion d'Epicure ne fût bientôt la religion dominante du pays. L'Electeur confisquait les abbayes, employait le bien d'église à des usages profanes, mettait la main sur les riches ornements, l'ameublement des sacristies, les pièces d'orfèvrerie, faisait occuper les couvents par des Brabantois ou des Anglais attachés à la secte nouvelle, accablait ses sujets de taxes écrasantes, et contraignait par de tels procédés beaucoup d'honnêtes gens à s'expatrier avec femmes et enfants, les réduisant ainsi à la plus extrême misère ^
Longtemps auparavant, le comte palatin Wolfgang, le duc Christophe de Wurtemberg et le margrave Charles de Bade avaient, à diverses reprises, averti l'Electeur des périls que faisaient courir au Palatinat le Zwinglianisme et le Calvinisme, lui reprochant de soutenir des erreurs abominables. « Calvin, » disaient-ils, « a corrompu la doctrine de la Cène et du baptême; il a nié que Dieu ait rendu le salut possible à tous les hommes, il a soutenu qu'aucun péché nese commet que par la volonté de Dieu. » Atoutcela Frédéric répondait, en citant des textes de la sainte Ecriture, que son interprétation de la parole de Dieu était la seule exacte et qu'il avait tout aussi bien le droit de se croire dans la vérité que tant de théologiens et princes qui regardaient leurs opinions comme seules orthodoxes. « Pour nous, » avait-il dit, « nous ne nous en rapportons aux écrits de Zwingle, de Calvin et de Luther qu'autant qu'ils nous paraissent conformes à la parole de Dieu, et nous nous soucions fort peu du reste. » Son intention n'était pas de disputer; il s'opposait seulement à ce que des prédicants turbulents et brouillons vinssent troubler ses sujets et faire triompher des doctrines d'erreur sous prétexte de défendre la Confession d'Augsbourg; il entendait maintenir ses sujets dans la droite et saine doctrine de son Catéchisme, fondé sur la parole de Dieu, et sans se préoccuper de ce que le
* Kluckhoh.v, Briefe, t. I, pp. 563-369. Ea dehors de ces griefs, Wolfganç en exposa beaucoup d'autres; plusieurs étaient injustes, d'autres exae:érés; voy. les notes de l'éditeur.
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monde en pourrait penser * ». Il fit remarquer au landgrave de Hesse que les princes protestants ne s'en étaient pas tenus pins (|ue lui au symbole d'Auiisbourii ; que beaucoup de points de la Conl'ession n'avaient pas été suffisamment expliqués, comme par exemple l'article sur la messe, et que ces points « avaient été rectifiés apn'-s coup dans la plupart des principautés ou villes "^w. Pour convaincre Christophe de l'orthodoxie de son Catéchisme, Frédéric le décida à consentir à un colloque. Il eut lieu à l'abbaye de Maulbronn, dans le Wurtemberg, entre les théologiens des deux princes et en leur présence (avril 1564). Mais il ne fit qu'aggraver le mal et aigrir davantage les esprits. Les théologiens de Heidelberg répandirent le bruit que leurs adversaires avaient été complètement battus, que tous les assistants avaient été témoins de leur défaite, et que Christophe lui-même avait paru pencher du côté de Calvin ^; qu'en ce qui concernait la Cène Luther, peu de temps avant sa mort, dans un entretien qu'il avait eu avec Mélanchthon, avait avoué que la doctrine zwinglienne se rapprochait plus que la sienne de la doctrine des Pères, et qu'il avait prié Mélanchthon de rectifier après lui ce qui pouvait être défectueux dans ses écrits*. D'autre part, Christophe, dans un mémoire sur le colloque rédigé par ses théologiens déclara qu'à Maulbronn, les docteurs de Heidelberg avaientuséde subterfuge, niant une chose un jour pour la concéder le lendemain, et prouvant bien surabondamment qu'ils ne savaient ce qu'ils disaient. Le mémoire ajoutait que le duc et ses conseillers s'étaient sentis depuis lorstrès fortifiés dans leur foi, et qu'ils éprouvaient plus d'horrein- ((ue jamais pour les hérésies et blasphèmes de Calvin. L'un des plus exécrables consistait à soutenir que Jésus-Christ n'est pas vraiment présent sous l'espèce du pain, et que l'Eucharistie n'est qu'une invention humaine, une abominable idolâtrie. Sur la question de la divinité du Christ, les docteurs du Wurtemberg mettaient au même rang les Zwingliens et les
Turcs •'.
Tandis que les théologiens du Wurtemberg disputaient avec ceux du Palatinat, les prédicanis de Witlemberg combattaient l'un et l'autre parti. Ils repoussaient le Catéchisme, mais no montraient pas moinsdliorreur pour la doctrine du Wurtemberg sur l'ubicpiité, qu'ils regardaient connue la plus pernicieuse hérésie. D'accord
' Mi-.i'PE, ncsch . lies rroh.-shinlisniii.'i, I. Il, Doc. pp. fill, 12>2('>. Ki ni.Eii, I. Il, pp. WJ ft suiv.
s Vii..MAn, p. 2'JV. Doc. II.
■■> lli;i-i-i:, (.'i-xr/i. tles /<rol<;st(iii/is„nis, I. Il, pp.73-'.)V. Krcii.i:», I. Il, pp. WS i-t
sniv.
' \'vi,\(,ri>\r (lu ((.ll.xpii' il.- M.iiillironii, acli- rcver.sal, t'ol. 217. Voyez Anton, t. 1,
pp. 34-30.
•' CJtri.stliclii- h'rkl iritiuj, (;(<•., pp. 35, l'Jo.
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sur ce point avec les théologiens du Wurtemberg, ils soutenaient que, sur la fin de sa vie, Luther avait rétracté ses premières erreurs sur l'ubiquité , tandis que leurs adversaires prétendaient qu'il n'en était rien. « Nous nous sommes toujours efforcés, » répétaient à Christophe Brenz et Jacques Andréa, ses deux théologiens les plus influents, « do suivre pas à pas les traces de Luther : si l'on parvient à nous prouver que nous avons dévié, ne fût-ce que d'un iota, de la doctrine du maître, nous sommes prêts à nous rétracter *. »
Christophe, prenant fait et cause pour sesthéologiens, ne voulait pas convenir que sa doctrine sur l'ubiquité fût « nouvelle et inouïe » dans l'Eglise. Frédéric niait également avoir été entraîné par des nouveautés suspectes. Tandis que Frédéric raillait l'ubiquité-, Christophe appelait la doctrine do Heidelberg sur le sacrement « un subtil et mortel poison, une hérésie funeste et exécrable ».
Le traité de paixd'Augsbourgavaitexpressément déclaré queseuls les membres d'Empire de l'anciemne religion et ceux de la Confessiond'Augsbourg pouvaient en bénéficier, et que tous ceux qui n'appartenaient pas à ces deux religions en étaient absolument exclus. Les paroles du texte : « membres de la Confession d'Augsbourg pratiquant la même foi, ayant les mêmes usages, lois et cérémonies, » ne pouvaient évidemment s'appliquer qu'à tous ceux qui adhéraient de cœur au corps de doctrine présenté à Charles-Quint en 1555; elles ne concernaient point ceux qui ne l'avaient accepté que pour la forme, rejetant et combattant ses dogmes au fond de leur cœur. Or tel était manifestement le cas de Frédéric III.
Quand il s'agissait de profiter du traité de paix, l'Electeur avait toujours à la bouche la Confession d'Augsbourg, et croyait mettre son Catéchisme à l'abri en se servant d'arguments de la force de celui-ci : « La Confession d'Augsbourg est de tout point conforme à la parole de Dieu; le Catéchisme, lui aussi, s'accorde très parfaitement avec cette divine parole; par conséquent, tout ce qui a été t fait en faveur des Confessionistes s'applique aux signataires du W Catéchisme. Mais le traité n'avait jamais rien dit de la concordance exacte d'une doctrine avec la parole de Dieu ; il ne s'était préoccupé
kque de sa concordance avec la Confession d'Augsbourg. Toute la question était donc de savoir si l'Empereur et l'Empire allaient trouver valable l'argument de Frédéric, et si par conséquent le Calvinisme serait oui ou non légalement reconnu en Allemagne.
1 Hëppe, Gesch. des Proiestantismu?, t. Il, pp. 101 et suiv. * Voy. plus haut, p. 203.