ORIGINES DE LA RÉVOLUTION DES PA.YS-BAS
au roi, inquiet de ce qui allait se passer, eût désiré les tenir secrets, gagner du temps, prévenir le roi du péril. Mais Guillaume, dont la rigueur royale servait les projets, déclara « qu'on n'en pouvait retarder la publication sans se rendre coupable d'une résistance criminelle ».Il exigea que la régente donnât l'ordre immédiat aux gouverneurs des diverses provinces flamandes et aux tribunaux de prêter main forte aux inquisiteurs épiscopaux. Content d'avoir obtenu ce qu'il voulait, il dit ce jour-là même à l'un de ses intimes confidents : « Nous sommes au début d'une magnifique tragédie *. » En janvier 1S66, il publia pour les provinces soumises à son autorité un décret rigoureux en faveur de l'inquisition -.
Au bout de peu de mois, l'incendie révolutionnaire éclatait de toutes parts. Guillaume d'Orange avait atteint son but ^.
Dès le mois de juillet ou d'août 1565, Louis de Nassau et son frère s'étaient efforcés d'organiser une ligue parmi les nobles de Flandre; en décembre, le « Compromis » fut signé à Biuxelles, d'abord par un petit nombre, ensuite par des centaines de gentilshommes^. Le manifeste révolutionnaire des conjurés, qui ne tarda pas à être publié, était conçu dans les termes les plus amers et les plus violents. 11 attaquait jusqu'à la personne du roi, lequel, parjure à ses serments les plus sacrés, avait établi l'inquisition espagnole pour s'enrichir aux dépens de ses sujets en confisquant leurs biens ^.
Poursuivant systématiquement leur plan, les rebelles attirèrent peu à peu les classes populaires dans leur complot; plus de cinq mille pamphlets contre l'Eglise et contre le trône furent répandus dans les villes comme dans les campagnes. Le comte Henri de Bréderode, gentilhomme de mœurs corrompues ^, ardent calviniste, qui eût voulu voir «les évêqnes infâmes chassés du pays comme des
1 Vita Viçflii, p. 45.
^ Voy. H.-J. Ali.ard, Een Plakkaat des ZiviJ'jers ten 'janste der Inqui.sitie. 8 Januari 1563, stilo curia- (1560). Utrecht, 1886.
3 « Depuis icelies (les ordonnances royales) publiées par lettres de Son Altesse, escriptes aux evesqucs, consaulx et bonnes villes, c'est chose incroyable quelles flammes jecta le feu d'auparavant caché soubz les cendres. » IIopperus, Recueil et Mémorial, p. 62.
^ Voy. Ritter, Anfänge, pp. 416 et suiv.
^ De Gerlache, Hist. du royaume des Pays-Bas, t. I, pp. 83 et suiv., donne une excellente analyse du Compromis.
^ Voy. IIoLzwARTii, t. I, p. 258. Kervyn de Lettekhove, t. I, pp. 269, 356, note.
272 ORIGINKS DK LA ÜKNOMTIUN ÜKS PAYS-BAS. 1566.
cliieiis enragés ^ », établit dans sa ville furlifiéede Viane un entrepôt j;énéial de tous les écrits et pamphlets les plus capables de pro- [);ii,'er les idées révolulioiuiaiivs dans les Pays-Bas.
En mars UiGG. la régente fut instruite des relations entretenues par les conjurés avec la France, l'Angleterre et l'Allemagne, des ressources dont ils disposaient et de leur plan de campagne. A Bruxelles, le 5 avril, Bréderode, précédant une foule considérable, se dirigea vers le palais de la régente, et lui présenta, au nom de quatre cents gentilshommes, une adresse dont Louis de Nassau était l'auteur. Elle protestait contre l'inquisition et les édits de religion, réclamait leur suppression immédiate, l'envoi d'une ambassade à Philippell, et sollicitait la prompte convocation des Etats généraux -. Les gueux étaient sûrs de la victoire. Marguerite promit de faire part lai roi des désirs qui lui étaient exprimés et de les appuyer de tout son pouvoir; d'autant plus volontiers, dit-elle, que les pétitionnaires déclaraient que leur intention n'était pas d'opérer de changement dans la religion, et se disaient résolus à maintenir et à défendre l'ancien culte. En effet, bien qu'ils entretinssent avec les protestants de l'étranger « d'activés et amicales relations » et que beaucoup d'entre eux eussent depuis longtemps apostasie, Louis de Nassau et l'intime ami du prince d'Orange, Philippe de Marnix, tous deux protestants zélés, avaient eu recours à cet artifice pour atteindre plus sûrement leur but ■'.
« Le carrosse commençait à rouler, »
Une ligue analogue à celle de la noblesse ne tarda pas à se former parmi les habitants des villes : ceux qui en faisaient partie s'habillaient de gris, couleur adoptée par les gueux. Des réunions, présidées par les nobles, attisaient continuellement le feu. Un grand nombre de prédicants calvinistes accouraient de (îenéve et de France pour attaquer et détruire par de hardis discours « le blasphème papiste et l'idolâtrie maudite ». Leurs efforts furent couronnés de succès. A Bruxelles, à Anvers, la révolte fut ouvertement prêchée; Anvers, devenue depuis longtemps le foyer des intrigues démagogiques et religieuses, recelait dans ses murs un grand nombre dt; réfugiés et d'aventuriers llamands ou étrangers. Les nobles applaudissaient à « la sainte entreprise ». « A ciel ouvert,
1 Comme il l'écrivait au frère d'Oranije Louis de Nassau, Guof.n van PuiNSTEivEn, t. I, p. 248.
*A l'approche de rede foule, le comte lîcrlaymont aurait inuruuiré à l'oreille do la régente épouvantre : « Ne craignez rien, ce n'est (ju'un las de gueux ! » de là le surnom des révoilés.
3 GuoKN v.v.N Fui.\sri;iu:ii, t. Il, [jp, «4-83, 91. Voy. llui.zw .vmu, t. I, pp. Ü75-
BRISEMENTS d'iMAGES DANS LES PAYS-BAS, 1506. 273
devant des milliers d'auditeurs accourus des environs et la plupart armés, des harangues incendiaires étaient débitées. A partir des mois de juin et de juillet, » les « prédicants » calvinistes « évangélisèrent » toutes les provinces. Des savants et des ignorants, étrangers ou flamands, des prêtres, des religieux apostats, des tailleurs, des cordonniers, des artisans de tous états répétaient à satiété que le temps de la moisson était venu, qu'il fallait en finir avec (' les bouffonneries catholiques, avec toute l'engeance des prêtres ». Pourquoi ne détruirait-on pas, tout ce qui avait servi au culte des idoles? Pourquoi, dans la détresse où l'on gémissait, ne partageraiton pas entre soi les riches trésors d'église ? » Des placards et des feuilles volantes, lus avidement par le peuple, répétaient à l'envi : (( La parole de Dieu exige le massacre des prêtres et des moines. » a On doit avoir aussi peu compassion des prêtres qu'Elie des pontifes de Baal. ;) « Les moines et les papistes ont été livrés aux enfants de Dieu, comme autrefois le peuple idolâtre d Egypte aux enfants d'Israël. »
Aussitôt après l'assemblée de Sainl-Trond (juillet 1566), où deux mille gentilshommes environ réclamèrent la liberté de conscience pour tous et prirent ensemble la résolution de résister aux ordres du roi, les horreurs des brisements d'images commencèrent.
« L'assemblée de Saint-Trond, » dit l'historien protestant Bor, « ne permet pas de douter que les brisements d'images n'aient été ou prémédités ou tacitement permis par les confédérés. »
Le comte de Brederode fit enlever des églises de Viane, au son du tambour, les autels et les images. Le comte do Gulembourg assista en personne à « l'épurati „n » de son église, fit servir un festin à ses soldats sur les ruines de la maison de Dieu, et donna en pâture à son perroquet des hosties consacrées. A Oudenarde, les fanatiques briseurs d'images s'autorisèrent des ordres qu'ils avaient reçus des confédérés, et les montrèrent. A Leyden, deux nobles étaient à la tête des insurgés et portaient au cou les insignes des gueux. A Bruxelles, le Conseil fournit la preuve à la régente que le comte Louis de Nassau et deux intimes amis du prince d'Orange avaient eux-mêmes provoqué le brisement des images. Les prédicants, eux aussi, avaient déployé un grand zèle à Gand et surtout à Anvers. Gand était devenu le centre tumultueux des passions de la populace. Parmi les plus ardents meneurs, on remarquait le prédi. cant Hermann Modet^ toujours accompagné de ses trois femmes. La cathédrale fut saccagée de fond en comble, car « la parole de Dieu ordonnait de détruire toutes les demeures de l'idôlatrie ». Les autels furent brisés; les images, statues, orgues, verrières détruites; les if 18
274 11 lî VU LU 11 ON Di:S PAYSlîAS K.N l;i{)7.
lableaux lacérés ou barbouillés; les ricbes orneineiUs cl broderies mis eu pièces, les calices, uioiislrances et autres objets précieux eulevés, les lombes j)roranées, les cadavres dépouillés cl jetés çà et là. IJue foule eu délire se précipitait d'église en église, de cou veut eu couvent au cri de « vive les gueux »! Ces liorreurs se prolougèrcut pcudaut trois jours et trois nuits consécutives, taudis (|ue des prêtres sans défense^ des religieux, des religieuses subissaient les plus odieux irailements. « Il n'y eut pas une seule église, pas une seule chapelle, pas uu hôpital, pas un cloître où tout ne l'ut brisé et saccagé, »atteste le protestant Wesenbeck. Dans la seule Flandre, (juatre cents églises lurent détruites; d'innombrables bibliothèijues et les plus précieux manuscrits livrés aux llamines. « Ici, tous les crimes se commettent impunément, » écrivait la régente au roi, « tout est toléré, à l'exception de la religion catholique et de (piiconque ose se dire catholique ^. »
Le roi écrivit le 27 novembre 1566 à Granvelle : « Je ne saurais vous exprimer la profonde douleur dont j'ai été pénétré eu apprenant le pillage et la dévastation des églises de Flandre. Nulle perte personnelle n'aurait pu me causer autant de douleur que le moindre outrage fait à Notre Seigneur ou à ses images saintes, puisque son service et sa gloire me tiennent plus au cœur que toutes les choses de ce monde ^. »
Depuis bien longtemps, Granvelle suppliait le roi de venir luimême rétablir l'ordre dans les Pays-Bas. Sa présence, lui avait-il écrit, aurait seule le pouvoir de contenir les partis, de donner quelquesécurité au peuple et del'éclairer sur les véritables inteutiousde ceux quirégaraient. Des rapports mensongers et perfides lui avaient persuadé que le roi voulaitabolir les libertés llamandes et introduire l'inquisition espagnole; Granvelle conjurait Philippe II de venir au milieu de ses sujets, non plus accompagné de ces grands d'Espagne qui leur étaient devenus odieux, mais entouré de gentilshommes allemands. Il lui conseillait d'organiser un corps de troupes namandes commandé par des généraux llamands, de n'appliquer les édits religieux dans toute leur rigueur <|ue pour faire (juehjues exemples et punir quelques prédicauts séditieux, les fauteurs de troubles les plus ardents, mais de ne jjoinl sévir contre des égarés ou des gens
' J'our |iliis (le drlails sur ces lails cl siirlcs sources à consullcr, vov. Hoi.zwAimi I. I, pp. 35i-;î77. 4ti()-465. Janssen, Sc/iiiler als Historiker, pp. 80-85. Sur l'ai^nlatioii populaire savaniiiieiit c.xcilcc par tles émissaires é( rangers cl sur les Lrisejiiculs (l'iinaices, voy. Koi.\i,i'n(ersucliiiiii/cn, pp. 70 el suiv. Kkuvyn dk Lkttkmiove, l. I, pp. ;}55-371. KAiiis(iiiiii.H, u Annulen der niederländischen Molerei, » donne la lisle exacte des éti^lises el des ccnvrcs d'art délruiles en ces terribles jouruccs.
* Gacuahu, (^urresjjundunce de l'/iili/>pe II, t. I, p. 480.