L ARIAMSME DANS L ÉLECTORAT PALATIN
« Outre ces arnères tribulations, outre la résistance séditieuse du Haut-Palatinat, » l'Electeur avait à soutenir d'autres luttes, qui aboutirent enfin à une sanjj;lantc tragédie.
AJaiu Neuser, curé de Saint-Pierre à Heidelberg, Silvanus, prédicant et iiKjuisiteur à Ladenbourg, Jacciues Sutcr, curé de Weidenheim, et .Mathias Yelie, diacre de Laulern, avaient conçu des doutes sur la Trinilé en lisant les écrits d'Eiasnie et de Sébastien Franck. Dans leurs prêches, ils s'arrangeaient de façon à ne jamais dire une seule parole ayant Irait à la Trinité ou à l'hu-arnalion. Sylvan conjposa un traité intitulé : n Du seul Dieu et Messie uni</ue Jésus, vrai Christ, contre l'idole en trois personnes et le Dieu aux deux natures de V Ante christ. » Jésus, selon lui, n'a été ap[)elé Dieu ipi'à cause de ses héruïtiues vertus. C'est ainsi ({u'IIercule avait eu des autels. Les quatre sectaires, craignantd'être in(|uiélés, résolurent de s'enfuir en Tran:iylvain"cel de se faire maliométans. Neuser écrivit au sultan (|uil avait beaucoup rélléchi sur les variatii)ns et sur les discordes interminables de la religion chrétienne, dans hupjelle, actuellement, il y avait autant do eredo que de têtes; qu'à la suite de ces réflexions, il s'était entièrement séparé de ses collègues, docleurs et interprètes de la Sainte Ecriture, et (juo, par sa [)ropre investigation, il s'était convaincu (|uo le Christ n'était pas le Fils de Dieu, ([u'il n'était pas do la même bubslance ([ue le l'ère et (ju'il n'y avait qu'un seul Dieu, comme l'Alcoran l'avait enseigné, il avait aussi découvt'rt i|ue l.i foi des Turcs s'accordait admirablement avec l'Evangile de Jésus-Christ, et (jne le royaume de Mahomet était celui dont Daniel avait prophétisé, et auquel l'empire de la terre était promis. Neuser conseillait au sultan d'envahir l'Allemagno. Il lui promettait de l'aider à propager sa foi. Si le sultan songeait à agrandir ses Etats, le moment était propice, car les prédicants chrétiens étaient en si mauvaise intelligence (juo le peuple commençait à douter de tout. « Nos docteurs eux-raômes racontent (jue beaucoup de gens leur disent : Tout ce que vous nous enseigne/, est incertain et mensonger. De plus, le pauvre homme est tellement opprimé par ses gouvernants qu'il ne se gêne pas {)Our désirer tout haut l'arrivée des Turcs i. »
Cette lettre et d'autres écrits compromettants furent découverts en 1570 et remis à l'Electeur. Aussitôt, il ht arrêter et emprisonner
' Voy. CCS pièces dans Aiunolu, t. II, pp. 11:23-1136. Voy. Unschuldige Nachrichten sunt Jahr I/02, pp. 799-804.
3no l'arianisme dans l'élrctorat palatin.
les coupables et ordonna une enquête. Les théologiens de Heidelberg, Ülcvian, Ursinus, Bosquin et d'autres tirent connaître leur verdict dans un long mémoire dont voici le résumé : «c Bien que Neuser et Sylvan aient mérité la mort par leurs blasphèmes, un pouvoir chrétien n'est pas obligé de les faire lapider comme le veut la loi de Moïse; la corde ou le glaive suffisent. Avant l'exécution, les prisonniers seront soumis à la torture. Le prince espère que la souffrance leur arrachera des aveux sur leurs complices, parmi lesquels, vraisemblablement, se trouvent des hommes considérables 1. »
Mais avant l'exécution de sa sentence, Neuser parvint à se sauver. Il se fit mahométan, et mourut misérablement en Turquie. Il dit un jour à un ambassadeur de l'Empereur à Constanlinople « que pour se préserver de l'arianisme il fallait commencer par détester le Calvinisme ' ». Sylvan, aussi bien par écrit que dans les entretiens privés qu'il eut avec les théologiens de l'Electeur, donna des preuves évidentes du plus sincère repentir; cependant on ne lui fit pas grâce. Frédéric, qui penchait vers la clémence, ayant réclamé l'avis d'Auguste de Saxe et de ses conseillers politiques, tous opinèrent pour la mort; mais, par égard pour la rétractation du coupable, ils conseillaient de le faire décapiter et de lui épargner le bûcher; il était indispensable, à leur sens, « de punir riiorriblc blasphème et le crime exécrable, pour l'exemple et l'effroi de tous ^ ». Frédéric écrivit de sa propre main la sentence de Sylvan. «. Moi aussi, » disait-il, « je crois avoir les lumières du Saint-Esprit; je suis guidé en toutes choses par ce maître et Ce docteur de la vérité. » On considéra Suter et Yehe comme ayant été séduits, et on se contenta de les exiler. Sylvan fut décapité le 1^3 mars 157i sur la place du marché de Heidelberg^. Martin Seidel, docteur et pédagogue antilrinitaire, prit la fuite à temps, comme Sylvan. Stidel avait enseigné que le nom de Messie ne convient pas à Jésus- Christ; que le Christ n'a fait autre chose que proclamer la loi naturelle, et que quiconque accomplit cette loi remplit tous les devoirs de la religion. Le conseiller de TEIecfeur, Thomas Eraste, autrefois recteur de l'Université de Heidelberg, le même qui, autrefois, par ordre de l'Electeur, avait propagé le Calvinisme dans le Palatinat, fut soupçonné d'Arianisme à cause des rapports fréquents qu'il entretenait avec Sylvan et Neuser. On l'obligea à donner des explications
' Kluckiioiin, Friedrich dir Fromme, pp. 380-3SI, et p. 474, notes 5 et 6. 2 « Qui non vult fieri Arianus, caveat, ne fiat Galvinianus. » Voy. Mylius, Predigten vom Türken, p. 38, Leuchter, p. 224. » Kluckhoiin, Briefe, t. II, pp. 424-425. * Pour plus de détails, voy. Wundt, t. I, pp. 88-154.
LES LUTHÉRIENS CONTRE l'aRIANISME d'iI ElDELBERG. 361
sur sa croyance en présence d'une commission d'enquête présidée par l'Electeur i.
Les théologiens luthériens conclurent, de « l'horrible arianisme d'Heidelberg », que le Calvinisme conduisait droit au mahométisme 2. Jacques Andrea, chancelier de l'Université de Tubingue, démontra, dans une suite de sermons prêches à Memmingen et que la presse répandit aussitôt, que la doctrine des théologiens palatins n'était « qu'un pont conduisant du Christianisme à l'Alcoran » et que ceux d'IIoidclbcrg n'étaient pas seulement Calvinistes, Nesloriens et Ariens, mais « tout près de tomber dans l'abomination de Mahomet » Les Calvinistes, à son avis, étaient les plus abominables menteurs que la terre eût jamais portés ^ Avec une violence toute semblable, Philippe Nicolai, prédicant d'Unna. en Westphalie, écrivait : (' Le dragon calviniste accouplé au mahomélisme engendre des abominations inouïes '\ Le Palatinat électoral est le réceptacle des ordures du monde entier. Les Calvinistes sont les enfants du diable 5. )) Georges Mylius, professeur de théologie à l'Université dléna, chercha comme lui à prouver dans ses prédications « que la canaille calviniste d'Heidelberg avait fait alliance avec les Turcs, et que leur religion maudite n'était autre chose qu'un chemin spacieux et commode ouvrant la porte aux Turcs et à l'Alcoran o ».
Aussi les théologiens et les prédicants luthériens regardaient-ils comme la première de leurs obli^'ations de combattre les sectaires d'Heidelberg et tous ceux qui de près ou de loin leur étaient attachés, dans tous les territoires allemands où " leur subtil poison s'était insinué », mais surtout en Saxe où « le pur évangile avait été annoncé en premier lieu par Luther, l'élu du Seigneur ». Tous se considéraient comme spécialement chargés de maintenir la vraie doctrine, d'extirper la semence diabolique de Calvin, et do décider lElecleur Auguste à les seconder de tout son pouvoir « dans cette œuvre si sainte ' ».
« Hautz. Die erste Gelchrtenschale, pp. 22-25.
« Pamplilet anonyme, 1573. - ,,
3 Voy. Klückfiohn, Friedrich der Fromme, pp. 305-397. Arnold, t. II, p. 8. Le 3 janvier 1575. Ursinus écrivait à Biillin-er: Nota sunt vobis novaconvitia Schmidlini (J. Andrea) quibus nos Arianismi et Mohametismi accusât, classicum canens, ad nos tanquam proditores et hosles ecclesiae et patriœ, et novos quosdam Turcos in media Germania exhortes, armis opprimendos. Voy. Heppe, Gesch. des deutschen Protestantismus, p. 140.
» Arnold, t. II, p. 8. r r^ j
» Cite dans l'écrit intitulé : Wider die Teufelskinder, eine frumme Ermahnung, p. 23.
6 Zehn Predifjten vom Türken, pp. 30-38.
' Wider die Teufelskinder, pp. 27-28.