DISCUSSIONS SUR LA DÉCLARATION DE FERDINAND
s'est avisé, lui aussi, d'introduire les Jésuites et d'interdire la Confession d'Augsbourg-. Les Evangéliques de Cologne, d'Haguenau, de Wimpfen, de Biberach et d'autres villes, ont depuis longtemps fait entendre leurs protestations; tout le monde connaît les persécutions, les outrages auxquels les nôtres sont en butte en Bavière, dans l'archevêché de Salzbourg et dans les états de l'archiduc Ferdinand d'Autriche. Avant que l'on n'ait fait droit à nos justes plaintes, notre devoir est de déclarer que nous ne pouvons entrer dans aucune discussion, et que nous ne voterons pas l'impôt turc. » Apr/'S avoir écouté ce discours, les membres d'Empire protestants rédigèrent une supplique à l'Empereur où, comme condition de leurs votes, ils exigeaient en premier lieu que la Déclaration supplémentaire de Ferdinand fût insérée au procès-verbal et que la Chambre Impériale eût égard à ce document dans tous les arrêts qu'elle aurait à rendre par la suite. Maximilien, le jour de l'élection du roi Rodolphe, n'avait-il pas promis aux Électeurs protestants qu'à la prochaine Diète il « rectifierait » ce qui avait rapport à cette Déclaration, et s'emploierait auprès des 'princes ecclésiastiques au sujet de la liberté de conscience de leurs sujets protestants i?
La Déclaration de Ferdinand avait été donnée à Augsbourg le 24 septembre 1555, la veille de la signature du traité de paix ; elle portait en substance : que « les prêtres des seigneuries, villes, ou communes qui avaient observé et pratiqué depuis de longues années la Confession d'Augsbourg, adhéré à ses doctrines, à ses usages, lois et cérémonies, et aujourd'hui encore les observaient et les pratiquaient fidèlement, ne pourraient être contraints par un prêtre catholique uu par toute autre personne à abandonner cette religion, ces usages et ces cérémonies, mais, jusqu'à la chrétienne conciliation de la religion, ne seraient aucunement inquiétés ». « Les membres ecclésiastiques, » portait la Déclaration, « ont donné leur assentiment à tout ce qui a été dit précédemment, et pour que ladite déclaration ne risque point d'être attaquée, tous les membres d'Empire ecclésiastiques et les conseillers et délégués des absents ont consenti, pour nous Caire honneur et nous complaire, à ce que, contre cette clause aucune loi l'annulant ou la modifiant ne pût être ni donnée, ni obtenue, ni acceptée, mais soit considérée comme nulle, de façon qu'on ne puisse y toucher sans s'en être préalablement expliqué avec nous ou sans un ordre formel de notre part 2. »
1 Kluckhohx, Briefe, t. II. pp. 898-899. Voy plus haut pp. 391-392. ^ Erstenbeäger, p. 81. Leiimaxn, pp. 53 üü.
48S f> r. I f. I m: ÜI-: la dkclauation dk Ferdinand.
Du vivant de Ferdinand, jamais il n'avait »Hé (jucstion de cette Déclaration, ce qui s'expliiiue aiséiiu-nt [)ar l'histoire de ses orii^'incs. Auguste de Saxe, tremblant de voir, en vertu de la Réserve ecclésiastique, la religion catholique rétablie dans les évécliés de Meissen, de Mersebourg et de Naumbourg-Zeitz, ce qui eût mis de graves obstacles au projet (|u'il caressait depuis longtemps d'annexer ces évéchés à ses étals, l'avait obtenue de l'Empereur en léconipense de sa complaisance dans l'aiïairo de la Réserve. Il avait été seul à en avoir connaissance, lui seul en avait eu entre les mains le texte authentique. « Dans les actes et protocoles de la Dièle d'Augsbourg, » écrivait le secrétaire d'Etat André Erstenberger, « il n'est fait mention d'aucune personne ayant sollicité ladite Déclaration en dehors des conseillers de Saxe, (jui seuls aussi l'ont en leur possession. Elle n'existe que dans leur chancellerie, et ne se trouve chez aucun autre prince; la chancellerie impériale n'en possède même pas une copie, et cependant toutes les délibérations et décisions des Diètes y sont fidèlement conservées *. La Chambre Impériale, qui garde le texte original du traité d'Augsbourg et ceux de toutes les lois d'Empire, n'en a jamais eu connaissance -. »
Depuis longtemps, pour l'exécution des plans qui lui tenaient le plus au cœur, Auguste avait outrepassé les droits que lui reconnaissait la Déclaration. L'évèché de Meissen avait été enclavé dans ses étals par ruse et supercherie, grâce à la déloyauté de l'évèque Jean de Ilaugnitz ^. En 1561, l'Electeur avait pour ainsi dire contraint les chapitres de Naumbourg et de Mersebourg à accepter comme postulant à l'archevêché son fils Alexandre, et pour rendre les capitulaires « plus souples », Mersebourg avait été occupée pendant deux mois *. En iriOo, Alexandre étant mort, l'Electeur s'était attribué l'administration des deux évêchés. Dans tous ces actes arbitraires, il n'avait rencontré aucune opposition du coté de l'Empereur, et ne se souvint de la Déclaration pres(|ue oubliée de Ferdinand (ju'à propos de l'aliaire de Fulde "'.Ce lut à cette occasion (pie les trois Electeurs protestants demandèrent, le jour de l'élection impériale, (|u'il lût fait mention de la « patente d'exemption » dans le document olliciel où (Haienl consignées les concessions
' Ensri;Ni!i:iii;i.n, p. -W-i, voy. p. 'AS'J, déplus amples dclails sur les oriijines de la Uéclaralion.
* Vov l'arlicle de I\iTri;K sur la paix d'Auijsbourç. » Voy. plus haut, pp. 8^i-H9.
* Voy. TmiM-u, t. 11. p. ^U.
' Voy plus haut, p. 474.
DÉBATS SUR LA DÉCLARATION DK FEUDINAND. io7G. 489
garanties aux Electeurs en échange de leur vote. Sur ces entrelaites, les princes ecclésiastiques, qui, jusqu'à ce jour, avaient complètement ignoré la Déclaration, en contestèrent non seulement la légalité, mais l'existence même, jusqu'au moment où Auguste la leur présenta, signée et scellée de la propre main de Ferdinand.
Lors donc qu'à la Diète de Ratisbonne les membres d'Empire protestants réclamèrent son insertion dans le recez d'Empire, les Catholiques repoussèrent avec ensemble et énergie « leur inconvenante prétention ». « Nous n'avons jamais été informés, » direntils, « de l'existence de ce document. Quelques membres, qui faisaient partie du gouvernement, beaucoup de conseillers et ambassadeurs encore vivants, et qui ont assisté à la Diète de 1555 depuis le commencement jusqu'à la iin, n'en ont pas le moindre souvenir. De plus, elle est antérieure au traité de paix qui a annulé et supprimé, du consentement et assentiment de tous, toutes les décisions qui, dans l'avenir, pourraient la contredire. Entrer dans une négociation ou dispute quelconque avec les Confessionistes à ce sujet nous serait d'autant plus pénible que la Déclaration va à l'encontre de nos devoirs, blesse notre conscience, et ne pourrait avoir d'autre résultat pour les sujets que l'émeute, la rébellion, une excitation dangereuse et funeste au maintien de la paix ^ »
L'Electeur Auguste, bien qu'il sembla résolu avant la Diète à maintenir la Déclaration, n'avait cependant pas l'intention d'insister beaucoup pour obtenir son insertion au procès-verbal, ni d'en faire dépendre ses contributions pour la campagne turque. Il recommanda à ses conseillers « d'éclairer les Confessionistes dans les comités privés, quant à la façon dont les articles de la paix devaient être interprétés et appliqués aux sujets d'un autre pouvoir. Mais l'instruction qu'il leur remit ne concorde point avec ce que la Déclaration avait affirmé, c'est-à-dire que les princes ecclésiastiques lui eussent donné leur approbation. « Les prêtres, » disait Auguste, « n'ont jamais voulu admettre qu'on leur fît la loi relativement à leurs sujets; à la Diète de Spire, en 1544, et en d'autres assemblées, tout le monde sait que l'article suivant a été voté et adopté : « Aucun membre d'Empire ne pourra en contraindre un autre m les sujets de cet autre à embrasser sa religion et ne pourra rien entreprendre dans ce but, ni prendre sous sa protection, sauvegarde el abri les sujets d'un prince ou d'une ville voisine, de quelque manière que ce soit. » « Et ce qui
1 EusïEXBERGER, pp. SOi^-SS, voy. LossE.N, Kùliiisc/ier Kriej, pp. 318-319.
490 ÜKBATS SUR LA U IC L A fi A TI 0 N DE FRRÜl.NAND. lo7().
est également certain, » ajoutait l'Electeur, « c'est ((ue dans le recez de 1535 il est dit en propres termes que les articles de la paix sont immuables, et ne peuvent être annulés par aucune déclaration subséquente. »
Les Gonfessionistes avaient approuvé tous ces points.
« Malgré cela, » ajoutait l'instruction de l'Electeur Auguste, « puisque Ferdinand a donné la Déclaration, il faut s'en montrer reconnaissant, en priant toutefois Sa Majesté d'avoir l'œil à ce qu'on n'en fasse pas usage «^ cum grano salis », c'est-à-dire de manière à exciter des troubles dans l'Empire et à compromettre la paix de religion, d'autant plus qu'elle ne concerne pas les membres d'Empire protestants, mais seulement les sujets d'un pouvoir étranger. );
« Incorporer ladite Déclaration dans le recez d'Empire et en remettre la notification légale à la Chambre Impériale n'est pas au pouvoir de l'Empereur, car pour cela le consentement des membres ecclésiastiques est indispensable. Ceux d'entre nous qui ont l'expérience de ce qui se passe aux Diètes savent fort bien qu'aucune loi ne peut être insérée dans le recez d'Empire avant d'avoir été préablement discutée dans les commissions, puis consentie en séance publique par la majorité, ou bien laissée à la libre appréciation de l'Empereur. » « Pour ce qui regarde la Chambre Impériale, le consentement de tous les membres d'Empire est indispensable, etil n'y a peint d'exemple qu'une déclaration supplémentaire, donnée en dehors de toutes les formalités ordinaires, ait jamais été notifiée légalement au tribunal souverain. Enlin les Protestants ont bien des choses à considérer par rapport à cette Déclaration, et en particulier que la question, au fond, n'est ni très claire, ni bien déterminée. » Auguste écrivait le 1" octobre 1576 au duc Jules de Brunswick en lui communiquant cette instruction : « Nous ne comprendrions pas, nous ne saurions approuver qu'on fît entendre à l'Empereur que si Ton n'obtient pas ceci ou cela par rapport aux sujets étrangers, on aimera mieux mettre l'Empire en péril, fouler aux pieds la paix de religion, souffrir que le Turc prenne possession des territoires allemands les uns après les autres, ((ue renoncera ce qu'on voulait obtenir et faire quelque sacrifice pour sauver la patrie *. »
Au rebours d'Auguste de Saxe, le landgrave Guillaume de liesse encourageait le duc Julius à persévérer avec constance dans ses réclamations aussi bien au sujet de la Déclaration que par rapport à
1 Voy. Sci£Miijr-Piiisi;i.i^i;K, t. li, pj). lU-'-122.
DlißATS SUR LA DÉCLARATION DE FERDINAND. Iü7ti. 491
la Réserve, 11 l'engageait à se joindre aux bien intentionnés pour faire comprendre à Maximilien qu'aucun secours ne serait voté avant que les Gonfessionistes n'aient obtenu satisfaction. « A la vérité, » écrivait-il, « quelques-uns sont d'avis qu'il n'est pas d'une sage politique d'empêcher les papistes de bénéficier de la paix de religion, dans l'intérêt même des sujets évangéliques: mais on ne peut cependant prendre la responsabilité devant Dieu et devant la postérité de mettre tant de bons chrétiens dans la gueule du dragon infernal. » Peu de temps après, Guillaume féUcitait Jules de la résolution où il le voyait « d'agir en vaillant chrétien, en vrai prince allemand » : « Si tous les membres d'Empire pensaient comme vous, » lui écrivait-il, « nous serions et resterions à l'abri de toutes les intrigues, de tous les artifices de nos adversaires, et ils ne pourraient mettre obstacle à la propagation du saint Évangile ; en même temps nous jouirions de notre traditionnelle liberté allemande, et ne nous laisserions pas traiter on tributaires *. »
Lazare de Schwendi, très en faveur auprès de Maximilien, encourageait aussi les membres d'Empire protestants « à combattre vigoureusement et sans rien craindre pour le triomphe de la bonne cause ». « Vous agissez trop mollement, » répétait-il aux délégués protestants ; « Maximilien est dans la bonne voie, mais il ne prend pas assez au sérieux l'angoisseet la ruine des pauvres sujets. Il faut agir, et prendre la question plus à cœur -. » Schwendi, dans un mémoire adressé à Maximilien, le presse de donner « la hberté de conscience » à tous ses sujets. « Les membres catholiques ne seront pas de cet avis, » écrit-il, « mais ils n'auront aucun motif de se plaindre, car cette grande décision dépend uniquement de l'Empereur, et sa haute mission lui donne le droit de la résoudre. Le Pape, lui non plus, n'aura rien à dire, car il ne lui appartient pas de faire la loi quand il s'agit de l'Allemagne. Si l'Empereur n'accorde pas la liberté de conscience, les évêques n'ont que des calamités à attendre, que de funestes guerres civiles à prévoir. L'Empereur lui-même n'obtiendra rien pour la campagne turque, ou s'il obtient par hasard quelque chose, il ne pourra compter sur rien de certain. Refuser la liberté de conscience, c'est s'exposer à de terribles embarras relativement à la guerre, et c'est courir au devant de la catastrophe qui nous menace de tous les côtés '^. »
^ Voy. Schmidt-Phiseldek, t. II, pp. 77-87. * Lehmann, p. 143.
•• ' Guiach/en fjesteLlt auf dein Reichstage su Rei/ensburff i5^0. Correspondance de Schwendi, 1568-1583. Archives de Francfort, fol. 45-50.
492 « I, A r F it A N C 11 I S S i: M F, N T )) D F. S K \ i: C U li S
La (( libellé de conscience » réclamée par Schwendi se rapportait surtout à une « i'runcliiso » dont les Protestants, dans leur suppliiiue à l'Empereur, avaient fait la seconde condition de leurs subsides : l'auturisation pour les seijiineurs leodaux, les comtes, les gentilshommes, de prendre possession des évéchés sans être obligés pour cela de cliani^er de relifçion.
Celle requête, par rinlermédiairc de Jean de Nassau et de Louis de Wittgenstein, avait déjà été présentée à la Diète d'Augsbourg en 15GG par un grand nombre de comtes du Rhin, de Franconie, de Thuringe, du Harz et de la Welleravie. A cette époque, l'Empereur avait répondu « qu'il réfléchirait aux meilleurs moyens d'accommoder chrétiennement et pacifiquement la question, ainsi que d'autres atfaires de religion sur lesquelles l'accord n'avait encore pu se faire *. « Depuis lors, Louis de Wittgenstein avait été nommé grand sénéchal de l'Electeur palatin, et Frédéric, inllueiicé par lui, était devenu le plus ardent champion de « la franchise ». Al'époque de l'élection de Maximilien (1575), Guillaume de liesse et le comte palatin Uichard de Simmcrn avaient promis leurs voles aux comtes. Sur le conseil de Richard, on avait recherché lappui des Electeurs laïques. Au fond, les pétitionnaires n'avaient (ju'un but : l'extirpalion de « l'idolâtrie papiste » dans les évêchés. Mais naturellement ils ne l'avouaient point, de peur de perdre tout«' cliauce de se rendre favorable tel ou tel Electeur ou évêque. « Si Ion veut attraper l'oiseau, « disait le comte de Winnebour-, k il ne faut pas lui jeter des pierres -. » Il valait mieux attirer doucement les Catholiques dans le piège, et leur persuader (ju'on ne songeait pas à opprimer leur religion, mais seulement à établir l'égalité, afin «pi'une véritable confiance, sans nulle feinlise, puisse s'établir entre les fidèles des deux cultes, prêtres cl laï(iues. En niêm<; temps, on avait recours aux menaces. « Si, par le maintien des lois et des contrats précédents, » lit-on dans une adresse aux Electeurs, « on empêche les comtes et seigneurs de la Confession d'Augsbourg d'établir une i)artie de leurs nombreux enfants dans les évêchés, leur ruine est certaine, à cause du morcellement inévitables des héritages. Les descendants de ces omles et seigneurs, se voyant (h'poiiillés, garderont loute
1 LossK.N, Kölnischer Krirj, j)|i. 30U-3U1, vov. ce iiicssa^'C dans Lumu.nuia.k»,
* Lubst.N, Ktilitisclicr Ki'icj, \k ^17.
REQUETE DES PROTESTANTS POUR I. AFFriA.\'ClllSSH:Mi:,\T DES EVÈCHÉS 49!^
leur vie un vif ressentiment au cœur; ils se souviendront toujours que leurs ancêtres ont donné de grandes riciiesses aux évêch('^s ; ils aimeront mieux tout risquer que de se laisser déposséder, uniquement parce qu'ils ne sont plus catholiques. » « Par là de graves événements sont à redouter, et la paix sera compromise par des querelles sans cesse renouvelées *. »
Mais, malgré tous leurs efforts, les pétitionnaires n'avaient trouvé aucun écho à la Diète élective; ils songèrent alors à porter leur réclamation à la Diète. Frédéric et Guillaume de Hesse offrirent de nouveau leurs services ; mais les politiques clairvoyants du parti ne comptaient point sur le succès. « Pour dire la vérité, » écrivait le chancelier de Hesse Reinhard Scheffer à Burkard de Kram, gouverneur de Marbourg et fort attaché au parti des comtes, « toute l'affaire est si épineuse, si embrouillée, que même à l'époque où rien n'avait été entamé et lorsque nul obstacle ne se présentait, je n'ai jamais pu concevoir à ce sujet la moindre espérance. A cause de son devoir envers le Pape et du serment qui le lie, l'épiscopat n'entrera jamais dans nos vues. Même sans cette raison, et rien que par attachement pour leur religion, les évêques ne seront jamais des nôtres, car il est clair que.« la franchise »une fois obtenue, le papisme tombera dans la boue. » « Les évêques ont trop peur des confiscations, morcellements et dévastations de leurs territoires pour qu'il soit possible de les abuser en leur parlant des garanties qui leur seraient offertes. »«Plus la portedes évêchéssera ouverte aux princes, comtes et nobles de la Confession d'Augsbourg, plus elle se fermera pour les princes, comtes et noblespapistes.Deleur plein gré, ceux-ci n'abandonneront jamais leur avantage. Aussi suis-je persuadé que notre peine sera perdue. Pour arriver au but, il faudrait prendre des moyens dont il ne peut être question pour le moment. »
On avaitespéré pouvoir s'entendre sur ce qu'il y avait à faire pendant une noce oîi la plupart des comtes avaient été conviés. Mais Jean de Nassau fut obligé d'avouer « que pendant l'orgie et la grande gloutonnerie » il avait été impossible de penser à rien de sérieux et d'organiser quelque chose.
« Nous vivons de telle sorte, » écrivait-il, « que Dieu serait en droit de nous aveugler 2. »
Les Catholiques comprenaient fort bien que, dans la question de la « franchise », il ne s'agissait pas de religion, mais de la confiscation des biens ecclésiastiques, et que le morcellement des évêchés en serait la conséquence inévitable ; la che-
* Voy. Erstexberüer, pp. 47-53.
- LossEX, Kölnischer Kriej. p. 39i, notes 1 et 2.
4'.)4 REQUKTE HKS PROTKSTAiNTS POUR L AFFRANCHISSEME.NT DES ÉVÈCHÉS
Valerie d'Empire et los feudataires protestants ne rignoraicnt pas non plus. Pendant les deux assemblées générales de la noblesse qui eurent lieu à Worms et à Francfort-sur-Ie-Mein, les chevaliers rhénans déclarèrent qu'ils ne consentiraient à aucun prix à « la franchise ». Ils iirent passer un mot d'ordre aux chevaliers d'Empire franconiens et souabes ^, et dans un message adressé aux conseillers de l'Empereur, les trois « chevaleries » repoussèrent avec énergie « la dangereuse et pernicieuse motion » qui plusieurs fois déjà avait causé la perte d'importants évêchés ; ils suppliaient l'Empereur, instruit de tout le tort qu'elle pourrait faire et à la noblesse et aux évêques, de la rejeter, de laisser les choses subsister dans leur ancien état, et telles que le traité de paix les avait fixées 2.
Du côté catho1i(jue, on réclamait avec instance une autre « franchise », celle-là vraiment utile et équitable : le libre accès des charges et hautes dignités ecclésiastiques, non seulement pour les princes, comtes, seigneurs suzerains et gentilshommes, mais aussi pour les gens instruits et capables de toutes les conditions '^. « Au temps où cette antique « franchise dos personnes» élaiten vigueur, » disaient les Catholiques, « un esprit meilleur dirigeait l'Eglise. » « L'Esprit Saint se plait avoir régner la charité, l'humilité, la sagesse dans ceux qui ont en main le gouvernement des Eglises; l'esprit de Dieu n'a point égard aux nobles origines, il a des vues plus hautes que celles des mondains. » « Jésus-Christ sonde le cœur de ses disciples pour voir s'ils pourront boire le calice de la Passion ; il s'assure que l'amour de Pierre est plus ardent que celui des autres apôtres avant de lui remettre les clefs, et il lui fait faire sa profession de foi. Si l'on écoulait nos adversaires, l'examen porterait sur des points bien différents. On se demanderait, par exemple, si les postulants savent bien monter à cheval et se battre; s'ils brillent dans les tournois, s'ils savent jouer à la paumO;, en un mot, s'ils sont habiles dans tous les exercices du corps. De plus, si l'on songe aux vrais intérêts de l'Église^ il est certain (jue les enfants légitimes des bourgeois et des paysans sont tout aussi dignes que les nobles d'occuper les hautes charges ecclésiastiques, puisque leurs ancêtres, reni|»lis de la crainte de Dieu, comme le lémoigne saint Luc, en ont (Hé possesseurs avant N-s riches, et ont amassé les biens dont jouissent leurs descendants par leur âpre travail et à la sueur
* EnsTK\nEnr;i;n, pp. 73-73, voy. Lossen, h'ahùfschrr hrcüj, pp. 303, 3i'3, 395. ' Supplique du 9 oclolirc l."i70, voy. Eiisir.Mii;ii(;i:i», pp. 7l-7i.
* Von lier hor.libi'rihnpter HcHijionsfrcislellunii fin Iciirlctr Bericht, cfc. Autorc Andren Dorkcnio. voy. Siikvi:, />-> l'uli/ik linijenu;, I. I, p. 157.
AFFAIRE DE i/aBBAYE DE FUI.DE. 1576. 49a
de leur front. » « Si l'on veut exclure les humbles, et s'arranger de telle sorte que les évêques soient invariablement des seigneurs mondains et politiques, quon affranchisse donc aussi les sujets, qu'on les exempte des dîmes et des taxes! Mais de cela nos habiles prélats ne veulent pas entendre parler. »]
« En résumé, nos ancêtres de tous les pays et de tous les temps se sont toujours gouvernés d'après les lois et usages de l'Eglise romaine, et bien que, la plupart du temps, des personnes appartenante la maison impériale ou royale, aux familles de comtes ou de grands personnages aient été choisies pour administrer les grandes abbayes et les évêchés^ cependant il est notoire que personne n'a jamais été exclu, même du cardinalat, à cause de sa naissance roturière. La sainte Eglise a toujoursadrais dans son consistoire et dans son gouvernement des personnes issues de toutes les nations, familles ou ordres religieux ; aussi les églises, les évêchés, les collégiales devraient-elles tenir à ce droit, et admettre aux emplois toute personne capable de s'en bien acquitter. Ce serait là vramient une liberté glorieuse, divine, conforme aux saints Conciles, canons, conforme à la doctrine de nos pères, à leurs institutions, à leurs volontés suprêmes, conforme au droit impérial, à l'équité et ne pouvant porter préjudice ni à la noblesse, ni à qui que ce soit au monde, puisqu'elle serait, au contraire, avantageuse à toute condition *. »
Mais d'une liberté si véritablement chrétienne et si utile à l'Eglise, les grands seigneurs catholiques ne voulaient pas plus que les Protestants. Le fait est si évident que, par crainte de la résistance des puissants aussi bien laïques qu'ecclésiastiques, le C(mcile avait cru devoir laisser de côté un article de réforme portant qu'à l'avenir les bourgeois auraient accès aussi bien que les nobles aux chapitres des cathédrales -.
Tandis qu'à Ratisbonne « l'aigreur, les malentendus divisaientplus que jamais les représentants des membres d'Empire des deux religions 3», la guerre civile semblait imminente à Fulde. Peu de temps avant que la Diète ne s'ouvrît, à la suite d'un complot tramé par le chapitre et la noblesse, Balthasar avait été déposé et contraint « de
• Voy. pp. 10-28.
- Voy. plus haut, pp. 175-176.
' Reialion du chancelier Mutzeltia, l"' octobre 1576. voy. Schmidt-Puiskldek, t. 11. pp. 101-102.
406 DÉMBÉRATKl.NS HKLKUKUSRS A LA ÜIKTK 1»K HA TlSHONNi:. 1;J7G.
capituler »; il avait remis l'administration de l'abbaye à Tévêque de Wurzbourj;. Jules Echter de Mespelbrunn *. Par un édit daté du 28 juin, FEmpereur, flétrissant la violence dont il avait été victime, avait ordonné sa réinstallation. Mais les conjurés avaient refusé d'obéir et les membres d'Empire, à Raiisbonne, « étaient pour ainsi dire inondés » par les écrits, par les plaintes des deux partis.« Ils nous ont envoyé tantde paperasses,» écrivait le délégué de Francfort, Charles de Glaubourg, le 13 septembre, « qu'on ne viendrait pas à bout de la dépouiller en six semaines. Pour économiser le temps, le chancelier de Aiayence les lit publiquement au conseil d'Empire^ et depuis trois jours cinq heures ont été consacrées à cette besogne. )> Glaubourg appréhendait fort que de toute cette affaire ne sortit « un terrible incendie, une sédition dangereuse, et fatale au Saint-Empire - ». Pour prévenir un tel malheur, « l'Empereur abandonna Balthasar ». 11 séquestra l'Abbaye, invita les parties à porter leur querelle devant les tribunaux et élut à la place de l'Abbé le grand-maître de l'ordre teutonique, Henri Bubenhausen •'.
Un jour (pi'un ambassadeur bavarois faisait à l'Empereur à ce sujet de justes observations, s'étendant sur les dangers d'un tel précédent, qui semblait donner raison à l'axiome : la force prime le droit., Maximilien se contenta de répondre : « Que voulez-vous? 11 n'y a point de remède : Je suis faible et malade.»
Impuissant à l'intérieur;, troublé dans sa conscience, également suspect aux Catholiques et aux Conl'essionistes, atteint, en outre, de maladies incurables, « l'Empereur passait sa vie » dans une agitation, dans une angoisse constante, et telle qu'on ne le saurait décrire ». Si la majorité des membres protestants faisait dépendre ses votes de l'accueil fait à leurs réclamations, les Catholiques, d'autre part, déclaraient (ju'ils ne consentiraient à fournir aucun subside avant d'avoir obtenu la promesse qu'on s'en tiendrait aux termes de la paix de religion, et qu'on n'accorderait rien aux injustes prétentions de leurs adversaires quant à la Déclaration de Ferdinand, à la Réserve, et à « la franchise des comtes et seigneurs ». Le légat
' l'our plus de dcl.iils, voy. Komi«, Flirstaht lidlllidsar, yy. U)'')-ï'-\'-\. I-V\i"iiiic Jules joua dans ccUc conFpiralioti un rôle peu honorable.
« *' Frun/if urler Jteir/tst(i;/sai:ten, l. LXXVl, fol. 4().
' KOMP, Furstahl lialtliasar, pp. 187-208, 288--li99. Ce ne fui (pi'au boni de vinqt-six ans (jne l'.Vbbé recouvra ses proiiriélés.