CHAPITRE XI
NOUVELLES TENTATIVES d'UNION. — LE LIVRE DE TORGAU ET LE LIVRE DE BERG. — AMIS ET ADVERSAIRES DU FORMULAIRE DE CONCORDE
L'Electeur Auguste de Saxe écrivait en novembre 1575 à ses conseillers intimes : cBien que nous autres princes et pouvoirs publics ayons de bonnes raisons pour redouter d'avoir affaire aux théologiens, gens, pour la plupart, brouillons et obstinés, il faut pourtant que nous atïrontions le péril, car on ne peut se dissimuler plus longtemps la triste situation où se trouve notre Eglise. Il n'y a point de Pape parmi nous, les choses iront toujours de mal en pis si les autorités de tous les partis ne prennent la direction des affaires religieuses. Comme il est impossible d'espérer que jamais colloque ou synode réussisse à réconcilier et à unir nos docteurs, comme on ne peut non plus s'attendre à les voir s'expliquer tranquillement sur ce qui les divise, il me semble que les membres d'Empire de la Confession d'Augsbourg ont le devoir d'agir, et qu'il serait bon que chacun d'eux présentât le formulaire en usage dans ses états. Alors des diverses pierres de l'éditice chrétien, il serait possible, avec le concours de quelques théologiens pacifiques assistés de nos conseillers politiques, de dresser un corps de doctrine définitif, de le publier, et d'obliger tous les prédicants à le signer^. »Auguste pensait qu'il était beaucoup plus facile qu'autrefois d'arriver par cette voie à la concorde, et que les disputes théologiques allaient s'adoucir, maintenant que Flacius et d'autres théologiens batailleurs étaient morts, et que les docteurs avaient dépensé leur première ardeur dans les disputes publiques et dans un très grand nombre d'écrits de controverse 2.
» HuTTER, pp. 271-273, voy. Planck, t. VI, pp. 437-438.
^ Lettre à Guillaume de Hesse, 19 déc. 1S75, voy. Heppe, Gesch. des Protestantismus, t. m, pp. 325-329.
•;22 LE LIVRE I)i: TOIIGAU. 157Ü.
El) un mot, il voulait la paix, et il la voulait basée sur un décret (les princes souverains. Comme il l'écrivait à Guillaume de Hesse, il était pénétré de douleur en voyant que Dieu « laissait au démon la bride sur le cou, tandis qu'une extravagance succédait continuellement à une autre extravagance * ».
Par les soins de l'Electeur, un colloque se réunit à Torgau en mai et juin iriTG; outre douze théologiens de l'Electorat de Saxe, cinq docteurs du dehors y furent invités : Jaccjues Andrea, Martin Chemnitz, David Chyträus, André Musculus et Wolfgang Kürner. Les docteurs saxons, les mêmes, en grande partie, qui avaient été les plus ardents défenseurs de Mélanchthon, avaient rejeté le Corpus de leur ancien maître regardé jusque-là en Saxe comme le formulaire définitif de l'orthodoxie protestante; ils s'étaient aussi élevés contre l'Accord de Dresde, et semblaient maintenant résolus à ne plus reconnaître que l'autorité seule infaillible de Luther. Le colloque de Torgau dressa un nouveau formulaire de concorde, et Chemnitz se félicita d'y voir elfacée « toute trace de l'esprit de Mélanchthon - ».
« Le livre de Torgau, » écrivait Andrea à Hessus et à Wigand le S't juillet, « procède en droite ligne de l'esprit de Luther, qui est l'esprit même du Christ ^. »
Andrea, nommé inquisiteur de l'Electorat de Saxe, prononça devant le sénat universitaire de Witlemberg un discours où il déclara que Jésus-Christ, partout présent selon son humanité sainte comme selon sa divinité, l'avait choisi pour son instrument, et lui avait confié la mission de rétablir la pure doctrine dans le Saint-Empire. Dans ses entretiens privés, il accablait Mélanchthon d'injures.
Quiconque repoussait l'ubiquité était à ses yeux « un hérétique endurci, coutre lequel l'autorité avait le devoir de sévir». Une violente querelle s'éleva entre lui et Luc Major, surintendan d e Halle- Andrea soutenait que tout docteur se refusant à confesser que la nature de Jésus-Christ est toute puissante et partout présente était
' IIiiTi-, I. II. (lor. J). MO.
- Hkpi'i:, (îesch. des f'rotestanfi.iiniis, t. III, pp. lil-110.
'■' « Niliil hic i'ucalurn, nihil palliatiiin, nihil lectuni csl, scd jiista s])iriliini Liithcri, (jui Christi est, candidt;, aperlc, pic, sanctc ad vcritatis illnslralioncin et propatçationem omnia (^cnintur. » Hkppe, t. lil, not«. D'après une relation due au theoloi;^icn Nicolas Sclnekker, Andrea disait de (Chemnitz qu'il serait bon qu'il quittât la Saxe, « (ju'il était Taux et déloyal, et qu'il ferait revenir le rè;;ne d'IIessus elles extravai^anccsdes Flaeini<Mis ». « Andrea avait coutume de décrier C.lieinnit;c, » écrit Scinekkcr, >< tout en lui proditçuant des paroles flatteuses, ce ipii nous a toujours paru siriijiilier. » flherniiit/,, de son côté, disait en parlant d'Audre.-i « cju'il ne voyait pas (piel bien cet homme pourrait faire « . « l'our parler en conscience. » disait-il, « il me semblerait à propo:^ de le renvoyer chez lui, si nous voulons avoir lu paix cl l'union. » Presskll, Andrea, pp. 239, 2iü, 241, 248.