‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 58 sur 572 · POLITIQUE EXTERIEURE DA.NS SES RAI'I'ORTS AVEC L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

POLITIQUE EXTERIEURE DA.NS SES RAI'I'ORTS AVEC L'ALLEMAGNE

l'arbitraire et l'injustice; tous les jours, nouveaux changements dans la religion; plus d'équilibre, plus de sécurité, ni dans les questions intéressant la loi, ni dans la propriété ecclésiastique ; sous le manteau d'un évangile prétendu, s'abritaient impunément tous les vices *. »

A la grande joie des nouveaux croyants, le Pape et l'Empereur étaienten mauvaise intelligence 2, et Charles-Quint se voyaitcontraint, à cause de la guerre qui venait de se rallumer malgré lui, à retarder de plusieurs années son séjour en Allemagne. Les ducs de Bavière, qui avaient l'ait montre envers lui d'une hypocrite fidélité, étaient secrètement alliés à tous les ennemis de sa maison, projetaient sa ruine et, pour l'accélérer, faisaient des emprunts d'argent au Grand Turc. Contrairement à tout sentiment d'honneur, le « roi très chrétien » encourageait le sultan à ravager les pays héréditaires d'Autriche, sans craindre les malédictions et les injures de ces milliers d'infortunés qui, après avoir été dépouillés de leurs biens, se voyaient traînés en captivité, eux, leurs femmes et leurs enfants. Tandis que dans ses propres états, François persécutait sans pitié les Huguenots, qu'il appelait « les contempteurs de sa royale volonté », il se donnait en Allemagne pour le protecteur et l'ami des princes protestants et des villes libres, encourageant partout où il le pouvait l'anarchie religieuse.

Ainsi, sans que la puissance impériale fût en état de s'opposer à eux, les princes allemands et les villes, appuyés par l'étranger, avaient toute liberté d'assurer dans leurs états le succès de la révolution politique et religieuse, d'opprimer l'Église Catholique et de réunir entre leurs mains toutes les propriétés ecclésiastiques.

* * Dans le Codex Trierer Sachen und Briefschaften (voy. t. II, p. 16, note 3) se trouvent des notes et souvenirs anonymes qui n'ont pas grande valeur quant aux événements, l'auteur ne rapportant guèreque des faits bien connus, mais ayant leur intérêt en ce qui concerne l'état général de la nation. L'auteur tient pour l'Empereur, sans méconnaître les fautes de la politique impériale sur le terrain religieux, surtout à dater de lo4ü. 11 avait assisté à plus d'une Diète. A plusieurs reprises on lit dans le texte : « Laurent de Truchsess a dit, « ou« Lanrent de Truchsess a écrit, etc. »

^ « Lœtabantur interea et exultabant Lutherani, quod tanta inter Ecclesia? capita venisset discordia, quippe illis dissidentibusimpunitatem sibi promittebant. o KiL Leib, p. 5U4.

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Lullicr, à dater de 1520, n'avait cessé d'attaquer TÉjJilise jusqu'en ses l'ondeinents. Niant sa divine autorité, il n'avait pas craint d'émittre des piiricipes qui ne visaient à rien moins (ju'à la ruine complète de l'ancien droit germanique. Pour perdre à jamais le Pape et les cardinaux, « ces docteurs de perdition, ces abcès de la Sodome romaine, » il n'avait pas hésité à conseiller une repression sanglante aux rois et aux princes, les encourageant à détruire par les armes « cetîe peste de la terre, et à trancher le dillérend, non plus avec des paroles, mais par le glaive ». Il avait déclaré hors la loi les prêtres qui refusaient d'adhérer à son évangile; il appelait les évéques osant s'opposer à sa doctrino « prêtres d'idoles, serviteurs de Satan, ((u'il ne fallait plus considérer que connue l'ordurcdu monde ».Une « violente secousse qui les déracinerait de la terre » serait, assurait-il, « un événement heureux a. Dans un ardent manifeste, il avait, en lo23, réclamé la suppression des évêtjues et de leur juridiction, hâtant par conséquent de ses vîiHix le total renversement de la constitution de l'Allemagne, [)uisqu'à cette ('p;)(|u«; les eveip.ies n'étuienl |)as seulement les |ireiiiiers past MHS de l'ßghse, mais encore, pour la plupi:t, piinc's r''unanlsdu S-iint-l'^mpire (M'rniani(iuc '.

Peu di' semaines après la pui)liea:ioii de ce manifesie, Frantz de Sickingen s'était chargé do le cominentür [vm- des actes di; violence. Havageanl les évéchés il avait ouvert « une trouée » à riMan,:^iIe, mais ennemi en mémo lenq)S du pouvoir excess f des princes len.|)i.rels. il avait essayé de créer à li elieva!eiie du Siii:-

' Voy. notre recoud vol.. p. lU7i('.>, 20! 210, 'S.V.; :?',0.

ACCnOI^SRMENT DK LA PUISSANCE DES PUINCKS. 21

EmpircuDesitiKilion loute nouvelle, et dclui donner une imporlauce considérable dans les alfaires delà nation. Mais son entreprise avait échoué, et depuis lors l'indiipendauce polilicpie do la petite aristocratie avait pour jamais pris fin. A partir de ce moment, les chevaliers n'exercèrent plus aucune intluence sur les destinées de TAllemagne; leur défaite servit l'ambition des princes souverains i.

Depuis lors, les idées, les tendances révokilionnaircs, tant en politique (ju'en religion, s'étaient de plus en plus accentuées dans les classes populaires. Sous le drapeau de l'évangile lulh(''ricn, une vustc insurrection avait bouleversé les cités et les campagnes. Mais la sédition avaitenfinété domptée, et là encore les princes avaient seuls béiié/icié delà victoire. Les bourgeois, les paysans, eéduits par d'attrayantes chimArcs, avaient tenté de s'atfranchir par la révolte de la tyrannie des princes, mais leur véritable but était ailleurs. Pour eux, il ne s'était pas seulement agi de résister aux caprices arbitraires des puissants : ils avaient rêvé de rétablir la justice, le droit, de restaurer la sécurité publique, de réorganiser les anciens tribunaux selon le vieil esprit du droit germanique, de maintenir leurs libertés et coutumes, enfin de faire cesser les exactions des princes et des seigneurs et de mettre un terme à l'oppression du peuple par la puissance envahissante des grands capitalistes. Mais leur attente avait été trompée ; la révolution n'avait eu d'autre résultat que la ruine de tous les droits du « pauvre homme », et surtout du pauvre cultivateur qui, à dater de ce moment, se vit condamné pour des siècles à une existence rude et misérable sous la dure tyrannie des grands -.

Dès lors, il ne fut plus question de réviser la constitution du Saint- Empire au profit de la classe populaire; cet espoir était à jamais détruit. Le droit romain, qu'on s'était flatté de proscrire, .prit une influence prépondérante; il fallut subir toutes ses consétiuences désastreuses. Les princes, une fois maîtres do la révolution , ne songèrent plus qu'à mettre leur pouvoir, désormais affermi, au service de leurs intérêts personnels, contre la puissance de l'Ejnpereur et la liberté du peuple.

Le nouvel évangile, lui aussi, fut mis au service des plans ambitieux des princes.

Jusqu'à l'explosion de la révolution sociale, aucun d'eux ne s'était ouvertement déclaré pour la docti'ine de Luther, pas même Frédéric de Saxe Ce prince, d'un caract/rc faible et indécis, avait, il est vrai, laiss; le mouvement s'opérer, mais person-

' Voy. notre second vol., p. 241-270.

- Voy. uoire second vol., p. 459 ù (Jln, p. 2.j7, ;>14.

22 AN ARC Mir RR MGI EU SR.

nellement il n^ s'était point séparé de l'ancienne Egliso. Los tendances démocratiques contenues dans la doctrine de Luther, ses jugements amers sur les princes allemands, presfjue tous, à son sens, « fous, extravagants ou scélérats notoires, » lui avaient gagné peu de partisans parmi les membres de la haute aristocratie. « Princes, » avait-il écrit un jour en les menaçant ouvertement (1523), « on ne peut plus, on ne doit pas tolérer plus longtemps votre insolence, votre tyrannie! Le monde n'est plus ce (ju'il était autrefois, alors que vous pouviez impunément poursuivre vos subordonnés comme on traque un vil gibier! » Même après que la révolte eut éclaté, on entendit Luther attribuer à l'intolérable joug que les princes et seigneur avaient fait peser sur leurs sujets la responsabilité de ce (jui se passait ^

Mais après la défaite des paysans, son langage avait complètement changé. Lui et Mélanchton s'étaient alors accordés pour prôner une politique jusqu'alors ignorée en Allemagne, et diamétralement opposée à l'antique législation germanique et chrétienne : la doctrine de romuipotcnce du souverain. Les deux coryphées de la réforme firent aux citoyens un devoir positif d'obéir passivement aux ordres des autorités. }»roclamant hautement la légitimité du servage et les droits illimités du prince régnant. La révolte des paysans, disaient-ils, devait servir de leçon aux gouvernants. Désormais les princes étaient rigoureusement tenus de se montrer sévères, énergiques. Le paysan devait être accablé de fardeaux, sans cela il devenait séditieux, intraitable. « Le peuple allemand, » écrivait Mélanchton en lo2o, « est tellement sauvage, indiscipliné et féroce, qu'il faut de toute nécessité restreindre sa liberté et le traiter beaucoup plus durement que par le passé ^. »

Ainsi la nouvelle doctrine fournit une solide base à l'affermissement du pouvoir des princes.

Non seulement dans le domaine politique, mais dans les questions religieuses, « l'évangile » fut exploité au profit des pouvoirs régnants.

Luther, ardent dès le début à vouloir l'entière destruction de l'Église Catholirpie, avait érigé en principe le sacerdoce universel de tous les chrétiens, et conféré à rassemblée ou communauté chrétienne le droit et la puissance de prononcer sur l'orthodoxie des doctrines, l'établissementou la déposition desdocteurs etdes pasteurs ; toutchrétien s'apercevant ipie la saine doctrine n'était pas bien enseignée dans la communauté dont il faisait partie devait seeonsidérer

' Voy. noire second vol., p. 2.')7,;)ll. * Voy. notre second vol., p. 612 el suiv.

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