‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 60 sur 572 · LE DUC GEORGES DE SAXE, SUR LA SITUATION DE L EMPIRE · texte numérisé non relu

LE DUC GEORGES DE SAXE, SUR LA SITUATION DE L EMPIRE

ensemble à l'affermissement de la « parole de Dieu i ». Le 7 novembre, le prince héréditaire de Saxe, Jean-Frédéric, eut une entrevue avec le Landgrave au château de chasse de Fricdewald. Là il fut convenu que les délégués de Saxe'ct de Hesse s'entendraient plus amplement à Augsbourg sur la question religieuse, et chercheraient ensemble à faire entrer dans leur alliance le plus grand nombre possible de princes et de villes. Les comtes « bien disposés pour l'Évangile seraient aussi invités à en faire partie - ».

La Diète d'Augsbourg, fixée par l'Empereur au l"" octobre, puis remise au M novembre, ne s'ouvrit que le 11 décembre, sous la présidence du lieutenant impérial Ferdinand ; mais comme, à l'exception de l'évéque de Trêves, aucun prince n'était encore arrivé et qu'un grand nombre de membres des États ne s'y étaient même pas fait représenter, il fut impossible d'entamer aucune discussion importante,il fallut proroger la Diète jusqu'au 1" mai 1526; on décida qu'elle se tiendrait à Spire. Tous les Électeurs furent instamment priés d'y prendre part en personne, puisqu'il s'agissait de remédier lepkispromptement possible« aux nécessités urgentes, aux onéreuses vexations qui en ce moment accablaient, plus qu'en aucun autre temps dont on eut souvenance, la nation allemande ». Relativement aux désordres et divisions se rapportant à la foi, voici en quels termes s'exprimait, le 9 janvier 1520, le procès-verbal de la Diète :

(( Comme il est avéré que plusieurs prédicants ont osé expliquer en des sens différents le saint Évangile et la parole de Dieu, nous arrêtons que toute autorité, soit temporelle, soit spirituelle, aura désormais le devoir d'exercer une exacte et sévère surveillance dans ses principautés, terres et domaines, pour que le saint Evangile et la parole deDieu y soient prêches d'après le sens véritable et précis adopté par l'Église chrétienne, et cela sans sédition ni scandale d'aucun genre, et purement pour la gloire de Dieu et le maintien de la paix et de la concorde. » Or, comme il était impossible de rétablir dans l'Empire la paix générale sans qu'une entente cordiale aitétê préalablement obtenue sur le terrain religieux, les États regardaient laconvocation d'un concile libre etgénéralauqueltoutelaClhrétienté prendrait part, comme très utile et nécessaire. L'Empereur serait donc supplié d'en hâter la réunion 3.

• Voy. ces délibérations dans I^anke, t. VI, p. 125.

* Ranke, t. Yl. p. 127. — VniEVEtin^vRG, Zur Vorgeschic/tte, p. 49 et suiv. 3 Neue Suitinilunr/ der Reichxabschiede, t. 11, p. 270-272. — Pour plus do détails sur la Dicte d'Augsbourg, voy. Kriedenbusrg, Zur VorgeschicJile, p. 64-89.

■3-2 (■< AVKUTISSKMK.NT )) l'Ui;!.!!; l'K.NDA.NT LA DIKIi; ü' ALüSBOURG. 15id .

Georges deSaxe, prince si rcriniMncnl allach'-à l'unité catholique, dans une instrurtion adressée à ses délégu-îs, énîct de son côté l'ardent espoir do vO'ir promi^teinent s'ouvrir le concile.« Gomme on ne peut mallieuieusementnior, »disait-il,« <|ue les deux ordres, le spirituel et le temporel, ne se soient grandement écartés l'un et l'autre de l'observance des lois chrétiennes, et (]ue des deux côtés une réforme ne soit urgente le Pape et Tl^ujpereur sont strictement obligés de presser la convocation d'un concile destine à opérer une réforme générale selon les vrais règlements c'irétiens, et à retrancher les abus. Mais jusque-là, les Ktats doivent l)ien se garder de rien changer par eux-mêmes aux règlements ecclésiastiques, car la Diète ne signifie et ne représente nullement l'assemblée de l'Église universelle. »

Le duc, dans celte instruction, trace un lamentable tableau de la situation de rKglise à celte date. «A la vérité, » dit-il, « lu révolt(! née de l'évangile de Lulher est maintenant étouffée, mais les innovations religieuses et les émeutes sont encore si fréquentes etsi dangereuses (pie des désordres plus grands que les précédents sont fort à redouter si l'on ne se hâte d'apporter au mal un remède énergi(|ue. En beaucoup de pays, on ne se fait aucun scrupule de chasser de leurs couvents, au moyen de menaces, de promesses, de violences, les moines et les religieuses. On met la main sur le bien d'Église comme s'il s'agissait d'un héritage légitimementacquis. Nul abbé, nul prieur n'est plus en sécurité surce qu'il possède. Les princes, les comtes, les magistrats des villes peuvent en toute liberté blasphémer, profaner, fouler aux pieds le Très-Saint-Sacrement. On détruit les monastères, on s'empare des aumônes destinées aux pauvres et on les dévore. Si les anciennes lois ecclésiastiques ne sont promptemeut remises en vigueur, on verra s'accomplir d'ici à peu la parole du Suiveur : « Tout royaume divisé contre lui-même périra. » G'est ainsi ([u'autrefois l'empire grec a sombré. L'autorité de lÉglise, l'unité chrétienne n'existant plus dans la nation, chacun veut interpréter l'évangile à sa guise, de sorte (pi'il y a presfjuo plus d'hérésies (juc le Crudo chrétien n'a d'articles. La di.NCorde règne jusipie dans l'intérieur des familles ; il est rare (pie les habitants d'une même maison soientunis cnir'eux de sentiment. On parle beaucoup de la nécessité d'une réforme, mais au fond on ne s'en soucie guère, on ne vise (ju'à la <oinplète destruction de l'ancien ordre de choses *. »

l'ii «mémoire », signé ()ar « ipu hpies amis du bien [uiltlic » et

' Il .i'i.un, Charilai' Pir.'c'u-hn^i; t. LXUL.Wll!.

PRI:L1MI.\AIRES de la DIKTK D'aUGSBOURG. 33

publié pciKlant la Dirte d'Augsboiirg, prouve assez qu'en effet on n'avait en vue que le renversement complet de l'ancien ordre de choses. On y lit : « Tous les évècliés, abl)ayes, pn-Ialures, bénéfices, ne sont plus d'aucune utilité ni à la loi cbn-ticnnc ni au Saint-Empire. Il faut désormais les appliquer aux besoins do îoiis conformément aux préceptes chrétiens. Ce changement doit s'elFectuer parle ministèredel'autorité temporelle, à laquelle seule ilappartient de veiller à l'observance des règlements chrétiens et de pourvoir à l'intérêt général. Les membres laïques des Étals , sans prendre l'avis du clergé, devront se charger de la besogne et la mener à bonne fin. »

Ce mémoire réclame aussi la suppression des principautés ecclésiastiques, et la complète sécularisation des biens du cier^-e

Voici quelques-unes despropositionsqu'il renferme : « Dans les six anciens cercles d'Empire, les États éliront un chef dont l'Empereur confirmera l'élection. Douze conseillers lui seront adjoints, dont trois élus parmi les princes, comtes et seigneurs, la noblesse et les magistrats des villes libres. Ce nouveau pouvoir sera chargé de maintenir la paix et la justice, constituera le tribunal juridique le plus compétent du cercle et procédera à la confiscation des biens de 1 Église; il en utilisera les revenus selon qu'il le jugera le plus utile au bien public. Une partie de ces biens sera appli([uée à l'organisation d'une armée permanente composée de cavaliers et de fantassins pris pour la plupart dans la noblesse, et vouée exclusivement au service de l'Empereur et à la défense de l'Empire. Le nouveau gouvernement commencera par prélever sur les biens ecclésiastiques une somme destinée à servir « une pension suffisante et honorable » aux princes et prélats spirituels, eu égard au rang et à la dignité de chacun ; les chanoines nobles ne toucheront pas un moindre revenu que par le passé; mais après le décès des titulaires, de nouveaux chanoines ne seront pas réélus, de sorte que les bénéfices reviendront avec le temps entre les mains du pouvoir souverain. Dans chaque cercle, on laissera subsister deux ou trois couvents destinés aux demoiselles nobles, à condition qu'elles aient toute liberté de quitter le cloître pour se marier si elles en avaient le désir. Les curés, prédicants et pasteurs des âmes seront aussi pourvus selon leurs besoins et d'une façon convenable par le 'gouvernement, qui prélèvera leurs pensions sur les revenus ecclésiastiques dont l'administration lui est dévolue. »

Le pouvoir temporel aura aussi à décider en dernier ressort et en qualité d'autorité suprême sur la véritable interprétation de la

34 NOUVKAU MAMFF.STE I) F-: LUTIirR. l"'" JA.WIKR lo26.

parole de Dion. Il sera tenu de veiller à ce que les ciirc^s, pasteurs et prédicants élus soientpieux et éclairés. 11 fera choix pour clia(|ue cercle d'un évèque vraiment digne de sa charge, lequel devra se contenter du salaire qui luiseraaltrihué, renonçant d'ailleurs à toute juridiction civile. L'évOque, à proprement parler, ne sera que le supérieur des autres ecclésiastiques, et devra se comporter conformément à la pure parole de Dieu, se gardant de rien innover (jui lui puisse nuire. Pour la formation des pasteurs et l'avantage de tous, l'autorité établira dans chaque cercle une université, où l'Écriture Sainte sera explicjuée d'après son sens littéral; aussi l'hébreu et le grec y seront-ils enseignés '.

Pour faciliter l'exécution de tous ces nouveaux plans, pallier et justitier les mesures prises contre le clergé et achever de le ruiner dans l'estime populaire, on crut, comme le dit Georges de Saxe, que le meilleur moyen serait de propager en tous lieux les pamphlets les plus injurieux contre tout l'ordre ecclésiastique.

Pendant que les États conféraient à Augsbourg, Luther fit donc paraître un violent manifeste (1" janvier 1520), Il y attaque avec une passion emportée le Pape, les évêqucs, le clergé régulier et séculier : « Je me lais, » s'écrie-t-il, « sur les blasplirmes, les sacrilèges dont ils se rendent coupal)les par |purs messes et leurs cérémonies, bien qu'il semble que Satan lai-même les ait établis pour entraîner et séduire les âmes. Ces gens ressemblent aux sauterelles, aux chenilles, aux hannetons, aux vers blancs, ilsdévorent et dévastent tout le pays. » « Ils ont englouti les richesses du monde entier, de sorte qu'on est bien fondé à croire qu'ils représentent ce grand peuple de Gog et de Magogdont Ezéchiel et l'Apocalypse nous ont parlé, et ([ui cernait autrefois la cité sainte. Mais un jour viendra où ils seront, eux aussi, exterminés sur les montagnes du Seigneur et donnés en pâture aux oiseaux du ciel, prophétie (|ue l'évangile s'est déjà chargé d'accomplir. » Luther conseille aux siens « de continuer sans se lasser à prodiguer l'injure et la railb'rie à la l\ipaulé et au clergé, justpi'a ce (|ue « la Prostituée rouge ait été foulée aux pieds comme l'ordure des rues, afin qu'il n'y ait rien sur la terre de plus avili que cette Jézabel altérée de sang ». Le clergé, s'appuyant sur les princes impies, s'était cru tout près de ressaisir l'autorité et de parvenir aux plus grands honneurs, depuis la soumission des paysans rebelles -, aussi était-ce un devoir de le traiter suivant ses mérites, de poursuivre pu" la prose, les vers, les chansons, les images, celte

' (]e « Mémoire », que Ilanke a cru n'avoir jamais élé imprimé, se trouve ilaiis UuoEH, p. 31-37. - Voy. Secaiî.xuohk, t. il, p. il.

CONVKXTIO.X DE »KSSAU. 1025. 35

-engeance diabolique, cette race idolâtre. « .Malliour, » s'écriait-il, « à l'homme qui s'acquitterait avec mollesse d'un pareil devoir ! L'accomplir, c'est servir Dieu qui songe et commence déjà à écraser et à pulvériser sur notre sol cette peste de la terre' ! »

Ces princes que Luther qualifiait d'impies, qui soutenaient le clergé, maintcuaient daus leurs états le culte catholique et s'opposaient chez eux à l'introduction des nouvelles doctrines comme pouvant compromettre la paix et le repos de leurs sujets, étaient dans l'Allemagne du Nord : l'Electeur .loachim de Brandebourg, le duc Georges de Saxe et les ducs Eric et Henri de Brunswick-Wollenbuttel.

Le 19 juillet 1525 ^, ces quatre princes, auxquels était venu se joindre l'archevêque de Mayence Albert de Brandebourg, tinrent conseil àjDessau. Le duc Georges leur communiqua le texte d'un traité qu'après la journée de Frankenhausen il avait conclu avec l'Électeur de Saxe et le Landgrave de Hesse. 11 y était stipulé que, dans lecas'où les paysans viendraient à se soulever de nouveau, les signataires s'uniraient pour les combattre et chercheraient à recruter de nouveaux alliés 3. Les princes assurèrent le duc Georges qu'ils étaient tout disposés à se joindre à la Saxe et à la Hesse, mais qu'il leur paraissait nécessaire de délibérer .auparavant sur les moyens d'arracher la racine du mal, c'est-à-dire les maudites sectes luthériennes, puisque la révolte, au grave préjudice de l'honneur dû à Dieu et à son saint service, avait éié excitée par l'évangile luthérien pour la ruine complète des prêtres, des prélats et de la noblesse, et ne pourrait être entièrement étouffée si l'hérésie n'était premièrement domptée. Appuyé par ses alliés, chacun des princes serait en état de se mettre à l'œuvre dans ses [»ropres domaines, et devait même s'y considérer comme obligé, puisqu'ainsi que tous les membres du Saint-Empire, tous avaient protesté en présence de Sa Majesté Impériale « qu'ils entendaient s'en tenir à la tradition de l'Eglise chrétienne et au cidte établi, jusqu'à ce qu'un concile animé d'un véritableesprit de paix eût jugé à propos d'y apporterdcs cliangcments ». Dans le cas où la Saxe et la liesse voudraient, elles aussi, traiier ces questions dans une assemblée postérieure, les princes

' Siimitill. Wer/cp, t. XXIX, p .377-378. — Yoy. notro sccoiul volume, p. 6C2-

2 Et non le 20 juin. — Voy. FiiEnENSDURG, Zur Vorr/esc/iichle, p. 12, r.ole 3 2 Vov. KiuKüENsuüiiG, p. 7 et .suiv.

3fi CÜNVK.NTIO.N Di: DK SS AU. 1525.

se drclaraiciil tous disposés à s'unir à elles, « afin (]ue tous ceux qui avaient provoqué la révolte et y avaient donné lieu fussent tonus en respect. » Ils espéraient ainsi mettre un terme aux dissensions, dangers et séditions, et maintenir l'ordre chrétien pour le salut de leurs sujets, comme l'exigeait leur devoir de princes chrétiens. Que si rien ne se produisait de iïiclieux à l'avenir, ils regarderaient la présente déclaration comme nulle *.

Le duc Georges informa l'Électeur et le Landgrave des résolutions prises à la conférence de Dessau, s'imaginant que, depuis la défaite des paysans, ces princes étaient devenus « un peu moins bons luthériens ». « Je vous avais mis au courant des négociations de Dessau, » écrivait-il plus tard au Landgrave, son gendre. « Si mes amis et moi nous avions pu supposer que vous (l'Électeur et Philippe) étiez encore luthériens, après les actes odieux que les sectaires ont provoqués et que YotreGfàce connaît fort bien, ayant elle-même contribué à les réprimer, nous n'aurions pas, à plusieurs reprises, réclamé votre appui -. »

Ie"> signatures de la c )nvenlion de D.'^ssau n'avaient soi.gé à se mettre en garde contre les Luthériens que dans l'intérieur de leurs territoires respectifs. Ils ne s'étaient pi'omis un muluel appui que dans le cas où « l'un d'eux serait attaqui'* par les LutlK-riens au sujet de la religion ». Dans un semblable pc'-ril, ils s'étaient juré de se venir en l'ide alin de se mettre à couvert «/le toute agression séditieuse ». Ce fait ne ressort p;is seulement de la lettre adressée à Philippe par son beau-père, mais encore d'une lettre de l'Électeur Joachim à Georges, où l'on voit clairement qu'il ne s'était agi à Dessau (pie de se défendre dans le cas où le p irli opposé voudrait essayer, par la force, de l'aire entrer les Gatholi(|ues demeurés lidèles dans la secte de Luther •'. Le duc Henri de Brunswick s'exprime duns les mêmes termes : « Lui et ses amis, » écrit-il, à lEnqiereur, « viennent de conclure une alliance contre les Lulhériens dans le. ma oùeeux-;'i. p;ir ruse ou par violence, prétendraient lesenlrainer dans leur a[) )slasie '•. »

Po ir s'assurer l'appui de ri'.tnpereur en une send)lab!e éventualité, le duc Georges, le duc Henri, l'ai^ hevèipie .Mb.rl et l'évèque Guilliume de Strasbourg tiiirenl conseil à Leipsick, et riHUgèrent une adresse inforinMiit ex.Mietnent Charles-Ouint de l'élat des chose-!. Ileiiii liit clnngi'd'idl.r liii-inêiiie la présenter i l'Lnqiereur. La l'évolte rc-eeninieiil domptée, |Kirl;iil celle adresse, et tous les

' Voy. KiiikdensBUIk;, Zur \'(irf/<'.sfliiclitr, app. I, p. 11:2 113. '• Si:iiii;man\, Dcss/iin'r Ihlit'lii.s'f, p. G.MO.'iS.

* SEII'KMA.W, p. C')(l.

* Si.iitKM »NN, p. üo2. — Voy. riiiLi»r..\siuno, Zur ]'orijrscliulilt\ \i. 100, noie 4.

ADRi:SSES DES CATH 0 L I oUES A l/ KM P E fl F. U R. 37

désordres qui s'en étaient suivis étaient l'œuvre de moines défroqués, de prêtres apostats ; leurs paroles empoisonnées, leur maudite doctrine luthérienne avaient attiré sur l'habitant simple et ignorant des campagnes les maux les plus accablants. Or, le nombre de ce^ moines et de ces prêtres allait toujours croissant ; de nouvelles séditions, et même des guerres entre les princes et seigneurs do la nation ne pourraient être évitées si l'Empereur ne prenait des mesures promptes et énergiques. S'il tardait, il ne fallait pas douter qu'on ne vit s'accentuer de plus en plus un esprit d'insoumission qui se tournerait enfin contre lEmpereur lui-même et ((u'il ne serait bientôt plus possible d'étouffer. Les princes catholiques signalaient à l'Empereur, comme constituant un grave péril, les continuelles invitations qu'ils ne cessaient de recevoir des princes et des villes attachés à Luther. Par mille intrigues et insinuations on les pressait d'abandonner les anciennes coutumes chrétiennes pour embrasser les doctrines de l'hérésie. Comme ils n'étaient nullement disposés à aposfasier, ils avaient senti la nécessité de prendre à l'avance des mesures pour que les cités et les princes luthériens ne puissent les contraindre d'entrer dans leur parti par la ruse, ou n'entreprissent de soulever leurs sujets contre eux. En un si louable dessein, l'Empereur leur devait son appui *. Aussitôt la conférence terminée, le duc Henri partit pour l'Espagne.

Antérieurement à cette conférence, le chapitre de la cathédrale de Mayence avait, de son côté, réuni les délégués des douze chapitres de ses évêchés suffragants pour s'entendre avec eux sur les mesures à prendre dans l'imminent péril d'un bouleversement général -. Là aussi il avait été convenu qu'on enverrait à l'Empereur une ambassade chargée de lui faire connaître en grand détail tous les griefs de l'ordre ecclésiastique. « Sans nul égard pour l'édit impérial » lisonsnous dans l'adresse à Charles-Quint rédigée à cette occasion, « l'autorité temporelle presse astucieusement le clergé d'embrasserla doctrine et les opinions luthériennes-, une intolérable tyrannie nous mène tout droit à l'abîme. On ne cache plus le but qu'on se propose, quin'est autre que l'entière destruction de l'Eglise. Les lois et règlements observés jusqu'à ce jour sont méprisés. Plusieurs princes et autorités temporelles ont osé, de leur propre autorité, abolirle culte catholique dans leurs domaines; les couvents sont détruits,les religieuses chassées, tout le bien d'Église dévoré. Les pouvoirs destituent et

1 Schmidt, Gesch. der Deufschen, t. XF, p. 279-280.

• Il ressort de la leUre de Hans de Waldenfels à Georges Vogler (lo20, dim. après le Co)y)oris Christi, i juin), reproduite par vo.\ der Lith, p, 159-itiI. que ce mémoire avaitété présenté avant Noël, à .Mayence. — Kilia\ Leiu [Annales, p. 498,) veut que l'assemblée de Mayence n'ait eu lieu qu'en novembre.

38 LlTIll.R Sin « L'aDHESSE )) DK MAYE.NCE, lüi^Ü.

chassLMitde leurs paroisses les vrais et Icjjjilimes j)astoiirs, puur mettre en leur place, de leur autorité privée, tics prédicauls lullu-rieiis ou autres sectaires. La juridiction ecclésiastique a pris lin, et les ordinaires no peuvent plus rassembler ces synodes, par les(juels, de toute antiquité, les vices et les abus étaient réprimés, car beaucoup de gouvernements temporels n'autorisent plus leur réunion. »

Or comme le clergé avait toujours lait preuve euvers l'Empereur et ses prédécesseurs de la plus humble soumissioji, comme il se déclarait prêt à le servir de mêmeà l'avenir, Charles avait le devoir de le protéger contre une tyrannie si arbitraire; par de sévères édits, par la menace du ban, il devait contraindre les pouvoirs temporels à renoncer à leurs mesures oppressives, à restituer les biens du clergé, à promettre de ne plus rien entreprendre désormais contre les liberté'S ou les propriétés ecclésiastiques. Comme e.vécuteurs de ces ('-dits, l'Empereur ferait bien d'élire, par l'entremise de délégués, les Electeurs de Cologne, de Trêves, du Palalinat, le margrave Joachim de Hrandebourg, Tarchiduc Ferdinand, les ducs Guillaume et Louis de Bavière, le duc Georges de Saxe et le duc de Clèves. L'Empereur était aussi très humblement supplié d'agir auprès du Pape, atin qu'il restreignit les privilèges excessifs accordés aux quatre ordres mendiants, et assujettit ces ordres à la juridiction épiscopale, car il était impossible de nier (|ue les hérésies, les doctrines séditieuses avaient eu leur première origine dans les libéralités excessives du siège apostolique envers ces religieux. Exempts de toute juridiction, jouissant d'une indépendance absolue , ils prétendaient vivre à leur guise, prêcher selon leur fantaisie et ne faire que ce que bon leur semblait '.

Celte adresse ne fut pas teuu(3 secrète. Luther en vit une copie, et publia aussitôt-, à la prière de Philippe dellesse, un écritoùil soutenait * <jue lesvalels d'idoles et ton te la prêtraille de l'archevêché de Mayence l'avaient composée sous ladiclée de Satan. dans le dessein de calomnier l'évangile, de mettre les princes allemands aux {»rises les uns avec les autres et do noyer toute l'Allemagne dans le sang». « Cette adresse peilide, » dit-il, « fait assez voir àlout le monde que s'il n'y axait plus i-uAllemagae ni prince ni seigueuret (pie loutyfùl noyé dans lu sang, cela scraitforl iudilléreiitauclcrgé, pourvu (pTil ]»uisse continuer d'exercer sa lyrannieet mener unevieimpie et scandaleuse. )) Du reste, telles étaient, au dire de Luther, les dispositions

' SiiDEMANN, hiT .Mdinz'T li(illis'lila</,p. fiGl-C)"."). — I.utiigm. S.niunll. UV)7.(', t. LXV, p. 27-:i8. Voy. linsiniclion pour l'ambassade dans 1''iueüknsbohg, ///r Vor'irarliuhtr, app. 8, p. I3ä-I30.

• Voy. Fi(li:DENSüOUlta, Z«r ]'orgescliic/ile,\). lui*.

l'f.mpkrkur sur la question luthérienne, 1526. 39

ordinaires do tous les papistes : « Personne n'est papiste qu'il ne soit en même temps meurtrier, voleuret tyran, car les fruits de cette religion sont ordinairement le meurtre, l'incendie et la persécution; quiconque est des leurs, légitime en son cœur tous ces crimes. Aussi estil bien évident et suis-je pleinement convaincu qu'ils sont les chrétiens du diable, et pour ma part je ne voudrais pas frayer avec le plus saint d'entre eux, quand bien même il opérerait des miracles. » On appelait sa doctrine liéréti(jue, on calomniait sa vie: « mais de même que notre doctrine hérétique est meilleure dans un seul de ses articles que tout l'ensemble de leur orthodoxie prétendue, de même aussi notre vie, lut-elle infectée de péché, est meilleure que leur prétendue sainteté, lût-elle tout embaumée de vertus. » A Worms, les hypocrites et les prêtres d'idoles avaient, pour réaliser leurs desseins pervers, trompé l'Empereur^ qui n'entendait rien à 'ces questions. Si sa doctrine avait été condamnée, il ne fallait en accuser que les cabales des princes et des évêques. Aussi le châtiment de Dieu ne se ferait-il pas attendre et l'insurrection des paysans n'en était que le préambule. La vengeance divine, aussi prompte que l'éclair, s'était exercée au moyen des paysans; mais maintenant elle se tenait derrière les coupables, et avant même d'avoir pressenti leur destinée ils allaient être précipités dans l'abîme. « Ceci est ma prophétie, » disait Luther en terminant *.

« Je ne doute pas, » écrivait à l'Empereur l'Archiduc Ferdinand au commencement de laâC, « que Votre Majesté n'ait été exactement informée de l'état de l'Allemagne et de tous les maux qu'y produit la funeste secte des Luthériens; je ne puis vous donner une juste idée des maux où elle nous plonge. » L'Archiduc suppliait l'Empereur de hâter le plus possible son arrivée en Allemagne. « Si vous ne venez, » ajoutait-il, « tout sera ruiné et détruit dans ce pays -. »

Pondant ce temps, la paix de Madrid avait été signée, et Charles- Quint, le 15 février 15:20, informait tous les membres du Saint- Empire, dans une dépêche expédiée de Tolède, qu'il comptait quitter l'Espagne le 24 juin, se rendre à iiomc pour y recevoir la couronne impériale, puis se hâter vers l'Allemagne où il se proposait do tra-

* S nnmll. Werke, t. LXV, p. 23-46. —L'écrit déjà livré à l'impression ne fut pas publié, f^ràce à l'intervention de l'Electeur Jean de Saxe (voy. Seidemanx, Der Mainzer li(.lhschlafj, p. G82;; mais l'année suivante, Lulhec ne se 6t pas faule d'accuser le clergé de Älajence « d'avoir voulu, par sa proposition homicide, exciter les princes allemands les uns contre les autres et mettre l'Allemagne à feu et à sang. » — Vov. le froshxhrift un die Christen zu Halle, Vd7. Summll W^r/,;-, t. XXII, p. -2J>-.

* Voy. BucHOLTz, t. Il, p. 3ti7.

4J IMIKMIKRCS C ON V KN Tl ON 8 KT Lir.l'F.S n R 1. 1 C I K T S i:s. 132G.

vaillrr avof ardeur aux inléivts de la relij^ion cliréticnne, au maiulieu de la fui, en uu mot à tout ce (|iii pourrail cüulribuer à ia prospérité de l'Empire '. Il s'exprime de la même manière dans une lettre adressée à Ferdinand le 20 mars; il y parle de son voyage, fixé à la Saint- Jean-lliptiste; (|uant à la Diète (jui allait s'ouvrir à Spire, il vieni, dil-il à son frère, de renouveler les pleins pouvoirs de ses cliargt'S d'alfaire , insistant pour que, durant la session, nul changement n'(ûtlieuen matière de foi, nulle nouveauté religieuse introduite, car il entend bien ne s'écarter en quoi que ce soit de la soumission (juil doit à l'Eglise, et ne soulîrir jamais (pic la nation allemande offre un mauvais exemple à la Chrétienté et blesse en quel(|uechoseraMti(|ue créance universelle. Il avait dit au duc Henri de Brunswick, venu pour le consulter au sujet de la conduite qu'il devait tenir : « Fortifiez, encouragez tous ceux <|ui veulent rester fidèles à l'ancienne religion ; remettez dans la droite voie ceux qui l'ont abandoiinée. » Il disait attendre le meilleur résultat des mesures qu'il avait prises-.

L'Empereur, dans les instructions remises au duc de Brunswick, félicite les archevè(iues de Cologne et de Brème, les évêques de Munster et de Minden, le m:H-gravc Joachim de Brandebourg, les ducs de Brunswick, de Lunébourg, de Poméranie, de Mecklembourg et <le Juliers-Glèves-Bergde leur fidélité envers l'Église. Il leur mande (|u'aussilôt revenu eu Alleujagne, il se propose, aidé par les doctes et sages avis des membresdn Saint-Empire, de travai leiau rétablissem« m deTunitéde la loi. à la pacification de l'Empire, et (ju'il est décidé à extirper les erreurs et doctrines pernicieuses et impies de Luther, c-iuses de tant do meurtres, de blasphèmes et de ruines. Puis il exhorte « fraternellement » les princes à ne pas se laisser séduire et entraîner dans Ihérésie. Que si les Luthériens font mine de les vouloir contraindre d'adopter leurs erreurs par la ruse, la violence, on bien en soulevant la^guerre civile, comme malheureusi'inent cela s'était déjà vu, lEmpereur leur conseille de se prêter miiluellement assistance. Si la nécessité l'exige, il s'engage à leur venir lui-même en aide et à leur apporter secours, consolation et api ui ^.

Semblables instructions furent adressées à l'évêque de Strasbourg Cuillaume [)our farchcvecpie de Salzbourg, les évêques de Wur/bourg, l>iiid)erg, Augs!)ourg, Worms, Spire, Freising, ConstaïKC

• ■ Dax Ausathreibeu für Frunkfnrl . nelifissfirli<'ti ad a. f.'iiß.

* Hau» HiuiiKuiii), p. 2'U-212. — Voy. Duc.iioltz, l. Il, p. ;iiiO.

' Due de Sùville, ti iii;irs, i.'iiO. — Voy. Nkuokckk:!!, L'ilutndcn, p. lO-IV.

I' H KM II'; HKS CnWKMluXS KT I.KJURS H E LK; I K L S KS 41

i'I Eicliststatt, ainsi (lue tous k-s princes restés lidèles à IKgliso catholicjuo ' .

Mais tandis que IKmprroiir, son fn'-re et tons les princes catholiques considéraient la restauration de l'unité de la foi, h- maintien d'une législation en vigueur depuis des siècles et le droit de propriété du clergé comme les meilleurs moyens de rétablir dans lEmpirc l'ordre et la paix; tandis que, pour parvenir à ce but, ils réclamaient le concours de tous les membres du Saint-Empire, les princes, les magistrats des villes libres partisans de la doctrine de Luther, s'unissaient de leur côté pour travailler au maintien et à la diffusion de tout ce qu'ils entendaient par le mot évangile.

En premier lieu, dans une assemblée tenue à Gotha, vers la fin de lévrier 15:2(», l'Électeur Jean de Saxe et le Landgrave Philippe de Hesse s'étaient engagés « à mettre en commun leurs forces, leurs biens, leurs terres, leurs gens et toutes leurs ressources pour le cas où le clergé et ses partisans oseraient former quelqu'enlreprise pour le maintien des abus et contre la parole de Dieu. Si l'on tentait de leur imposer quelque doctrine contraire à ce qui avait été établi dans leurs principautés, terres, seigneuries etdomaines, ils juraient de s'entr'aidcr et secourir énergiquement les uns les autres, à leurs propres risques et périls'^ ».

Or « ce qui avait été établi dans leurs domaines » et devait toujours y croître, c'était l'oppression violente et arbitraire du culte catholicpie, le renversement de l'ancienne constitution ecclésiastique et la confiscation des biens du clergé, car les princes regardaient tout ce qui mettait obstacle à ces actes oppressifs comme autant d'injustes attentats portés à leurs droits.

Les efforts du Landgrave pour attirer d'autres princes à son parti demeurèrent sans effet. Le conseil de Nuremberg qui, au début, par l'organe de ses délégués, s'était déclaré prêt à faire cause commune avec Philippe ^ prétendait maintenant qu'il était périlleux de signer un engagement aussi compromettant avant l'ouverture delà Diète ^ Francfort déclina également les propositions du Landgrave , et l'Électeur Palatin Louis fut d'avis (lu' avant de se prononcer il serait prudent « de sonder le gué » à Spire ^. L'Électeur de

' RoMMEL, Urkundenbuch, p. 13-17.

* Hanke, Deutsche Geschichte, t. VI, p. lf:8. — Voy. Fiuedensblbg, Zur Vorgesi'h, p. 103 et suiv.

3 D.pêîhe lie l'ambassatleur de liesse, Balthasar von Weilelshausen. liaiis Neu- OECKcn, L'i hunden, p. 15-20.

* Hanki:, t. VI. p. 1-2'.).

'•> Ranke, l. II, p. iiS, note 2.

42 l'ItKMlKRKS CONVKNTIONS KT I.ICIKS HK I, K; I K U SES.

Saxe fui plus lieureux. A sa sollicitatiou. les ducs Philippe, Ernest et Frantz de Hrunswick-Lunébour{,', le duc Henri de Meckleinbourg, le prince Wolfgang d'Anhalt et lo comte Albert de Mansl'eld enlrrrentdans la ligue saxonne-liessoise. il"! juin lo^G.) S'étant assemblés à Magdebourg, les princes s'cngagrrent à protéger, à propager l'évangile et à défendre tous ses intérêts. Magdebourg, bien que placée sous la juridiction de l'arclievêque Albert de Brandebourg, l'ut, sur la trcs humble et instante prirre de son conseil, admise à faire partie de « l'Union chrétienne ^ ». Les alliés déclarèrent la ferme résolution où ils étaient de combattre avec énergie pour la cause de « l'évangile » durant la Uiète de Spire.

« Hanke. t. VI, p. i-29.

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