RAPPORT SUR LES ABUS RELIGIEUX. 152C
celui-là n'est pas le vrai pasteur. Malheureusement, et ce n'est pas actuellement le moindre scandale de la Chrétienté, nous autres pouvoirs laïques, grands et petits, nous ne prêtons aucune attention à cettedivine parole. Nous briguons pour nos enfants, nos frèreset nos amis les dignités épiscopales et les honneurs de l'Église et, sans nous préoccuper de la porte, nous ne songeons qu'à pousser les nôtres dans la bergerie; que ce soit par le seuil ou parle toit, peu nous importe. Cette manière d'agir nous est devenue si naturelle qu'il semble, en vérité, que nous voulions nous hâter d'aller en enfer par ce chemin. Les seigneurs en sont venus à un tel excès qu'ils traitent les évèchés comme s'ils leur appartenaient en propre et par héritage. 11 s'ensuit que les brebis suivent les pasteurs et encourent avec eux les châtiments de Dieu , comme malheureusement nous n'en sommes que trop souvent les témoins. »
« Secondement, nous autres, princes laïques auxquels Dieu a remis la puissance, et Dieu veuille qu'il n'en soit pas de même parmi les princes ecclésiastiques ! voici la conduite que nous tenons : comme nous avons entre les mains les biens des couvents et des abbayes, la cupidité nous tourmente, de sorte que trop souvent nous sommes beaucoup plus préoccupés de savoir à qui appartient telle ou telle abbaye, pour nous efforcer de l'accaparer, ahn d'être en état de soutenir notre rang, que de nous informer si l'on y mène une vie chrétienne, si la règle y est observée. L'ambition qui nous dévore, si elle a grossi les revenus des gouvernants, a nui grandement, pendant ces temps de désordre, à plus d'une communauté. Dans ces questions, nous avons entièrement perdu de vue la charité envers Dieu et envers le prochain; nous ne nous sommes pas demandé si notre conduite n'entraînait pas nos frères dans un crime damnable; nous n'avons eu souci que des moyens de soutenir notre train fastueux. »
11 ne fut pas question de ce genre d'abus à la Diète de Spire.
On n'y formula non plus aucune plainte « contre ces moines, ces nonnes qui désertent leur couvent, qui, oublieux de leur honneur et du serment prêté d3vant Dieu et devant les hommes, sont devenus parjures et renégats, et, non contents de ces crimes, les ont portés à leur comble en vivant comme s'ils étaient légitimement mariés. Les prêtres qui prennent femme, les religieux échappés de leurs monastères devraient, puisque le droit commun n'a rien prescrit à cet égard à l'autorité temporelle, être livrés aux rigueurs des lois ecclésiastiques et condamnés à perdre leurs libertés, privilèges, bénéfices, etc. Les ordinaires ne devraient pas être entravés dans l'application de ces peines, car l'autorité temporelle doit son appui, dans
^0 MKMOiRK Slll LES ABIS DANS LE DOMAINE F^ELICIEl'X. ISliG.
ces circonstances, à l'autorité spirituelle, et c'est à elle à édicter des lois pénales à ce sujet. >)
« Si Ton n'est alleiilif, à Spire, an redressement de tous ces abus, » poursuivait le duc Georges. « on aura tout lieu de craindre que l'assemblée, dans son examen des questions discut(''es, no soit point guidée par l'esprit de Dieu mais bien par des vues humaines, car si les abus ne sont corrigés dans tout le corps social, depuis le haut jusqu'en bas, il est fort à craindre que le remède employé ne produise que de faibles résultats *. »
Une grande commission, élue le l" août, et composée de douze membres laïques et de deu.v membres ecclésiastiques 2, remit aux Etats, le IG août, un « Mémoire contenant la liste de tous les abus et de tous les griefs des sujets du Saint-Empire ». l'armi ces griefs, ceux qui se rapportaient à la religion ne faisaient que reproduire des plaintes déjà formulées aux Diètes précédentes sur les annates et autres onéreuses exigences delà cour de Rome, sur les abus accompagnant la ventedes indulgences, sur les immunités ecclésiastiques, etc. ; nulle part l'ancienne religion n'était attaquée. Touchant la doctrine des bonnes œuvres, les membres de la commission disaient : « F^es confesseurs doivent exciter chez leurs pénitents lessentiments d'une foi vive, d'une véritable confiance en Dieu, elles exhorter à produire dans une vie toute chrétienne les fruits ordinaires de la foi, c'est-à-dire les bonnes œuvres; ils doivent les inviter à exercer la charité, l'humanité, la bienfaisance envers les pauvres, la patience, la loyauté; les engager à mener une vie sans reproche, recueillie et fervente, leur prêcher le détachement des biens de la terre et la fuite de toute superstition. Les pasteurs doivent enseigner aux puissants comme aux inférieurs leurs devoirs mutuels. Le pénitent ayant fait l'humble aveu de ses fautes, le confesseur lui donnera l'absolution et la pénitence, renouvelant encore ses instances auprès de lui pour qu'à l'avenir il s'applique à des œuvres bonnes et agréables à Dieu •'. » « Les hôpitaux, » était-il dit plus loin, « ne doivent servir (|u'au soulagement des misérables. » Sur tous ces points, les membres lai(|ues et ccclésiasti([ues de la commission étaient parfaitement d'accord.
S'il ne s'était agi ([uede la suppression des abus, nulle scission ne sefûtproduite.
Dans un second Mémoire, la majorité de la grandt^ commission demanda cpie l'édiL de Worms, avec un aiiiele supplémentaire
• HoKi.r.n, rlinricas Pirkitrimrr, l.,V!il, I,X.
*• l'iinik/urlrr Urir/tslaittaclnti, \\A\. fol. 48.
» l'ruiikfurlcr Heic/isluysaclen, XLII, fol. 57-81. — IUnki-, t. VI, p. il-OI.
POLITIQUE DES PRINCES A !..V DIKTE DE SPIRE. lo2Ü. 51
plus sévère, fût une seconde fois lancé contre Luther. Mais les députés des villes libres protestèrent contre cette motion, déclarant que lours amis ne consentiraient jamais à l'accepter. L'Empereur n'était pas le maître des âmes et des consciences, les âmes n'appartenant qu'à Celui qui les a rachetées, affranchies, purifiées par l'oblation de son sang. « Nous ne nous soucions, » disaient les déh'gués, « ni de la personne de Luther, ni de sa doctrine, ni de sa secte, nous ne songeons pas à les défendre, nous ne sommes attachés qu'à la parole de notre Rédempteur, parole au nom de laquelle nous avons été baptisés, et dans l'observance de laquelle, avec le secours divin, nous sommes résolus de persévérer jusqu'à la mort '. »
Ces mots « parole de Dieu, évangile » étaient ici, comme toujours durant les troubles religieux de cette époque, mis en opposition avec l'Église, bien que jamais on ne se fût avisé de démontrer en quoi la doctrine catholique était en contradiction avec la foi dans les mérites de Jésus-Christ, seuls capables d'opérer notre salut.
Pour obtenir ce qu'elles réclamaient dans le cahier de doléances remis le 1" août, les villes comptaient sur l'imminence du péril turc. Les bruits qui circulaient à Spire sur la dévastation de la Hongrie parles infidèles devenaient de plus en plus alarmants pour l'Empire, et Charles-Quint insistait pour obtenir de « prompts secours ». c Les États, )) écrivaient au conseil de leur ville les délégués de Francfort, € ne pourront se refuser à voter des subsides de guerre, car le Turc, comme le bruit s'en répand ici, a déjà envahi la flongrie avec une armée de 200,000 hommes 2. Et comme la majorité des Électeurs et des princes demande que les sommes auireîois votées pour l'expédition romaine soient du moins affectées à la répression des Turcs, les députés des villes se sont hâtés de répondre qu'ils n'y consentiraient qu'à la condition que la paix soit auparavant rendue aux cités en ce qui concerne la sainte foi, et qu'on les affranchisse de toutes les charges que le clergé l'ait peser sur elles 3. »
Les villes se sentaient appuyées dans leur résistance par les ce prmces dévoués à l'évangile ».
Heiidus hardis et entreprenants par leurs secrètes conventions, ces derniers,avecbeauc()upd'arroganceet une grande fermeté, résistaient aux membres catholKpies Je la Diète. A dater de ce moment, ils ne
* ' Archives de Fraiicfori : Erhern frein und Reick^tedt Abschiede von 1623ioîi. Non paginé. Parmi les délégués des villes, Jacques >turm de Strasbourg, eut une grande influence et se fitsurto it remarquer. — Voy. la lettre de Farel il .Nicolas d'Jisch, i6 oct. i'6i6, dans Hkr-Minjard, t. V, p. 402.
« ■ l)P(jcche des délpgup^ de Francfort, Hamann von llolzhausen et Bechtold von Ryn, it juillet loi'O, dans les Ilochslaf/sdclen, XLI, fol 3i.
* ■ Dépêche des déleg lés de Francfort, des 3(t juillet lundi après la St-Jacques) et 12 aotit, dans les Ueickstagsaclen, XLI, fol '*iïJ.
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liront pins mystère de leur apostasie. « Ils D'allaient plus à la sainte messe, n'observaient plus les jeûnes et ne faisaient plusaueune difft-rence entre les aliments. » « Le Landgrave Philippe de liesse est arrivé jeudi soir à Spire, )) écrivait le délégué de Ratisbonne le 2U juillet; « il a fait tuer un bœuf devant son hôtellerie, et le lendemain l'a fait apprêter pour sa table sans s'en cacher aucunement *. » L'Électeur de Saxe et Philippe avaient amené leurs chapelains (jui, rassemblant autour d'eux la foule curieuse, prêchaient ouvertement dans leurs hôtelleries. Les deux chefs de la nouvelle doctrine sortaient accompagnés d'une suite nombreuse. Deux cents cavaliers formaient l'escorte de Philippe; celle de jJean de Saxe était de quatre cents cavaliers. Ce prince présidait tous les jours mie table de sept cents couverts. « Vraiment, » écrit Spalatin, « TElecleur nous traite magnih(iuemcnt et avec grande libéralité. » Un jour, il réunit chez lui, en un grand banquet, vingt-six princes avec leurs gentilshommes et conseillers. « Après le repas, » rapporte Spalatin. « plusieurs princes ont joué jusqu'à dix heures du soir, et quel- (jues-uns ont perdu au jeu plus de trois mille florins -. »
Pour affermir leur puissance, Jean de Saxe et Philippe de Hesse ne songeaient cju'à attirer de nouveaux alliés à leur parti. Le duc Albert de Prusse, accusé devant les Etats par l'Ordre Teulonique d'avoir commis un acte arbitraire et oppressif envers les pays qui lui avaient étéconiiés, avait, quelque temps auparavant, reçu les oli'res de service de l'Electeur de Saxe, lequel lui avait promis de prendre parti f)our lui et « d'être son homme » s'il venait jamais à être persécuté pour « l'évangile ». Le o juin, Albert, à son tour, s'engageait à soutenir Jean contre toute agression quelle qu'elle fût, et à lui envovercent cavaliers bien équipés, réclamant pour lui-même, en cas de pt'-ril, un secours égal ; loulefois, le duc ne voulut pas entrer dans une alliance positive avant de s'être entendu plus en détail avec lÉlecteur, à Hreslau 3. Ouaut aux propositions faites aux cités par Jean de Saxe et le Landgrave au sujet d'une alliance secrète poin- la défense de l'Évangile, Strasbourg, Nuremberg, Francfort et Augsbourg enj ligniriMit à leurs ropréseiitanls « de ne pas repousser les olfres des princes, mais néanmoins de ne leur donner aucune réponse posi-
' CtF.idKiHEn, Kirc/irrenformation zu Uef/enshurr/. p. 46, "note 12. — FuiF.nRXsni'm, p. i'J'.* et suiv. — A'oy. la lettre de Jacques Sluriu, drlégué de Strasbourg, dans noiiMKu. t. 11. p. 101, note3ü.
.* Sprilalini C/troniroii, p. 060-061. — Voyez aussi Fhiedenshurg. p. ;322-'io5. • Spir.p coniilia suiil more ^olito Germauis comilia celebrandi, » écrivait Lutlier le,^M août l;iiO à Link, « pol.iiur et ludilur, pr;i'lerea nihil. » — Voy. hk Wutti:, " l'iir, p. 12ii.
■J IXpc«;yleK(inigs 'erg sur les n •gocialions cnlaméL'savec la l'russe tJ juillet l'JâO. -a»Vo£*ltANKK, t VI. p. 131,