CHAPITRE IV
FORMATION DES .NOUVELLES iV. LISES 1»'ÉTAT DANS LES PETITES PHLN- CIPAITÉS ET DANS LES VILLES LICRES. — LE NOUVEL ÉVANGILE ET LES MOEURS POPULAIRES
Philippe de liesse fut le premierd'cntre les princes protestantsqui pivlendit découvrir, dans l'article du recez de Spire relatif à l'édit de Worms, la sanction léj^ale de rétablissement des éyliscs d'État.
Au mois d'octobre 1526, il réunit un synode à Homberg pour s'entendre avec les États de ses possessions « sur les questions intéressant la loi et la leligion chrétienne», l'n Français, François Lambert, cx-franciscaiH;, avait, à sa demande, préparé un certain nombre de « paradoxes » destinés à servir de hase à la nouvelle constitution religieuse. Ces « paradoxes » furent adoptés dans leurs points essentiels par le synode. Le nouveau système abrogeait complètement l'ancienne législation ecclésiastitjue, abolissait le culte catholique, surtout la messe, (jue Lambert appelait « un sacrilicc mensonger et charnel, inventé par les prêtres d'idoles, par les oints et les tondus », La communion sous les deux espèces était encore tolérée, mais à la condition que l'Eucharistie ne serait plus considérée que comme le mémorial de tous les bienfaits du Sauveur *.
De plus, le synode décrétait l'abolition des fêtes de saints et les pèlerinages, et ordonnait (pie les reliques, tal)leaux, statues, images, fussent retirés dos églises, parce qu'il était urgent de mettre un terme à une abominable idolâtrie. Et comme une mesure si radicale rencoiitiait quehpies dillicultés dans l'exécution, à cause de l'attachement du peuple pour /ancien culte, Philippe, l'année suivante (ojtobre loiJ), onloimi à ses consi'illers de faire immédiatem'Mit enlever des églises paroissiales, chapelles et oratoires des
' La ili'cisioii prise pnr un svnoile six ans après va nous renseigner sur les résultats de celle nouvelle manière d'explii|in'r l'Kucliarislie. Le svnode oblige le célébrant ù porter une aube lorsqu'il ilislribiic la sainte Ccue : •• ut vcl sic i]uoilam modo pleblsreverealiaai pone prorsus extiiictam alamus. » — Rommel, t. Il, \) 120.
l'église d'état dans la hessk depuis 1526. 59
champs, toutes les images, statues et tableaux, et cela de manière à ce que jamais on ne les vît reparaître. Ordre semblable lut donné aux prêtres. « Dieu ne voulait être adoré qu'en esprit et en vérité, et l'observance de sa loi ne souffrait pas qu'une seule imap:e fût épargnée *. » En consé(]uence des brisements d'images eurent lieu dans un grand nombre d'églises 2.
Philippe, pour calmer les doutes, les anxiétés de sa mère au sujet des biens monastiques, lui avait dit en 1524 : « Je ne suis point du tout d'avjs qu'on dépouille les moines et les religieuses de ce qui leur appartient. L'Évangile ne nous autorise nulle part à mettre la main sur le bien d'autrui-'. » Mais, deux ans plus tard, il s'apercevait, au contraire, que la confiscation des propriétés ecclésiastiques était parfaitement conforme à l'Évangile. La suppression des abbayes et couvents lut décidée àllomberg, ainsi (|ue la confiscation des biens d'Église et leur application àdivers usages. On permit aux religieux qui refusaient de quitter leur couvent d'y demeurer quelque temps encore, mais à la condition qu'ils assisteraient au prêche. Il leur était défendu, sous les peines les plus sévères, de dire la messe, d'entendre les confessions, de dispenser les autres sacrements et de présider aux funérailles. Le prêtre qui refuserait de se conformer aux nouveaux règlements devrait quitter le pays. « Le Landgrave, » dit une relation contemporaine, « mettait chacun dans l'alternative ou de confesserle Christ, ou de s'expatrier ^. »
Dans la Hesse, non plus qu'en aucun autre pays gouverné par les princes nouveau-croyants, on n'avait d'égard pour les Catholiques.
Un jour (|ue le duc Henri de Brunswick faisait au Landgrave de vifs reproches au sujet de la confiscation des biens ecclésiastiques, Philippe lui répondit pour s'excuser « qu'aucun monastère n'avait été confisqué sans le plein consentement des intéressés», a II est vrai, » ajouta-t-il avec plus de franchise, « que là où nous pouvions nous attendre à quelque résistance, nous avons passé outre ^. »
Une partie des biens du clergé fut affectée aux hôpitaux, une autre à la fondation de l'Université de Marbourg, destinée à devenir dans Hesse le centre le plus important de la nouvelle religion. Tout professeur appelé à y enseigner devait s'engager par serment « à n'introduire aucune nouveauté, à ne former ni secte ni parti opposé à la parole divine et à la foi chrétienne*^ ». Les professeurs laïques
» Hessische Landesordnungen, t. II, p. 532-553. - Voy KoLBE, p. 50-52.
3 Voy. HoMMEL, Vrkundenband, t. II.
* « ... jussit vel Christum confitereniur vel sedibus miiirarent, » ilit Ferrarius à propo.s des Franciscains de .Marbourg. — Yoy. Koumkl, t. 11. p. 1 i3. ^ Voy l'LANCK, t. 11. p. 3o5, note 23.
0 ROMMEL, l. I. p. i%.
60 i/kOI. ISE d'kTAT dans I.A II RS se DEPUIS 1526.
de Marbourg touchaient les bénéfices autrefois alloués aux ecclésiastitjues, et c'est ainsi qucriuimaniste lCol)an Hessiis jouissait à la l'ois du canonicat de Sainl-Goar et du hénélice dun chanoine de Uothenbourg '. Deux des abbayes les plus riches et les plus célèbres de la Hesse, Kaiilunfïen et Wetter, furent partagées avec leurs revenus, diines et redevances, entre divers membres de la petite noblesse. Le Landgrave lit présent au comte Philippe de Waldeck, son parrain, du couvent d'Arolscn, et transforma en château de plaisance le monastère des Augiistines de Weisscnstein, près Cassel.
Philippe, plus ferme en cela (pie les autres princes ses coreligionnaires, ne souffrit point que les biens ecclésiastiques devinssent la proie d'une noblesse cupide; néanmoins, parla suite, il ne put empêcher (pie les dilapidations ne fussent fréquentes 2.
La nouvelle constitution religieuse d'Ilomberg " n'était autre chose (jue le régime presbytérien demociatifpie. Jamais, du reste, elle ne fut mise en vigueur K
Au bout de peu de temps, le Landgrave eut entre les mains toute l'autorité ecelésiasticiue; dès lors, il se posa en pontife suprême. En
• Jean Meckebach, médecin de Philippe, qui pour sa part jouissait d'une prébende HüiiMia, t. II, p. 14U). annonçaileii novembre lîî'M à Koban qu'un canonicat était vacant à St-("ioar, et qu'il lui serait aisé de devenir eu peu de temps chanoine. On buvait dans les p;iys rhénans un \in royal, lui écrivait-il. et mdme ihéologique. Eoban devait à l'avenir avoir l'upil plus ouvert sur de semblables bonnes chances, et luicn écrire, car il lui voulait du bien. Eoban se mit donc sur les rangs, el au printemps de lo37 il écrivait tout joyeux à un ami que, par une merveilleuse métamorphose, il était devenu tout à coup chanoine de St-Jean, et que peut-être il serait bientôt prévôt. J-on traitemeut s'élevait environ à cinquante florins ; de plus, il avait droit par an à deux muids de vin. In second béiiélico lui fut accordé à la même époque. « (Juod ad uie ailinet, » écrivait-il en juin 1537 à un ami, « recle et belle valeo, opibus, ut nosti, non abundo, tametsi Uecanus et l'.anonicus, sed has iiieplias non iijitorus esse veiuiles in aulis priucipian. » — Voy. Krause, t. il, p. 2U7-2Ü8. — Autiefois le zèle d'Eoban s'était pourtant ccbauffé sur « la chasse aux bénéfices » à laquelle se livraient les clercs.
* Bien des années après, l'autorité était encore obligéede rendre de nombreux édita pour empocher la dilapidation des l)iens du clergé. Nobles et ecclésiastiques les convoitaient à l'envi, et quebiuefois les fonctionnaires publics étaient secrètement de connivence avec eux. Tins d'un bourgeois parvenait ainsi à s'approprier des revenus d'église ou des propriétés paroissiales (p. iÜtl). Les inspecteurs se plaignirent au Lantigfave de la diminution sensible <les revenus de paroisse tlans un grand nombre de bailliages. Un s'en emparait au nom môme du prince et, comme presque tout le monde refusa. t de donner, les pasteurs voyaient arriver le moment où il leur deviendrait impossible de se suffire. Parmi les nobles et dans les bailliages nouvellement ■< convertis » mi les piiysans étaient en desaccord avec leur pasteur, les inspecteurs conseillaient de se montrer sévères et d'obliger les paysans à laisser en paix leurs curés. La noblesse mettait la main sur les revenus et les biens jadis inamovibles des paroisses , et noininail des pasteurs de son choix qu'elle gouvernait à sa guise. — Voy. p. 13i.
' Voy. ltii:iiTii:n, Evan'ielisclic Kirclienordituni/en, t. I, p. îiG (39. ' Voy. HicKKL, /.cilschri/ï des Vereins fur hess. (Jcsc/ticlUc und Lantleukunde, t. I, p. ùH et suiv.
l'k(;i.ise d'ktat dans i. a iiesse depuis 1520, ei
septembre 1526, Mélanchlhon l'avait exhorté à mettre la paix entre les prédicants et à veiller lui-même à ce que la « saine doctrine » fût prêchée au peuple *. Philippe, docile à ses avis, nomma des inspecteurs, cl les chargea d'élire de nouveaux prédicants; il rdicta en son propre nom des règlements ecclésiasti(|ues, porta les causes matrimoniales devant la chancellerie d'État, institua des jours spéciaux de prière et de pénitence, mit en circulation de nouveaux catéchismes et imposa à tous les pn'-tros l'achat de certains ouvrages théologi- (pies. « Ses devoirs de prince ciirélien, » prétendait-il, « l'obligeaient devant Dieu à veiller à ce que les brebis égarées fussent ramenées au droit chemin de l'évangile et de la vérité ^. ^
Pourapaiser les Catholiques décidésà demeurer fermes dans leurs croyances et protestant avec énergie contre tant d'innovations, le Landgrave chargea le recteur et l'administrateur de l'Université de lAJarbourg de publier l'apologie do ses actes.
Dans cette apologie le Landgrave est appelé « le vase d'élection du Seigneur » ; ses censeurs, au contraire, sont « des impies, des enfants du démon ». « Ceux qui osent dire que depuis l'abolition des cloîtres ils ne peuvent plus nourrir leurs enfants font preuve d'une impiété détestable, car Dieu prend soin des oiseaux du ciel et habille les Heurs des champs.^» Pourquoi donc s'inquiéter ainsi? Pourquoi donner tant de place au démon dans notre cœur, pourquoi lui permettre d'exercer parmi nous sa malice? Celui (}ui t'a donné à toi et à tes enfants le corps et l'àme ne saura-t-il te donner aussi de ({uoi boire et de quoi manger? » ■ ir -. W
Soutenir que pour éviter le scandale. on n'eût point dû supprimer les images, les couvents, les pèlerinage^; éta^it absolument puéril : « Les disciples- ayant averti le Sauveur que les pharisiens se scandalisaii'ut de ses prédications, le Christ leur répondit : Toute plante (|Uc^ mon Père céleste n'a pas plantée sera arrachée; laissez-les dire; ce sont des aveugles, et des conducteurs d'aveugles. Nedevons-nous pas nommer ainsi ceux qui, aujourd'hui encore, après (jue la vérité a étési longtemps et si souvent prèehée parmi nous, continuent à se scandaliser et s'obstinent à croupir dans leurs erreurs? Ne voyez en eux que des aveugles ou des conducteurs d'aveugles, laissez-les dire selon le précepte du Christ. 11 n'y a parmi nous nulle matière à scandale; néanmoins, que celui qui veut en voir agisse à sa guise; c'est un infidèle, un impie, condamné d'avance par le Seigneur. »
Commentant leurs discours par ce pieux salut : « Que la grâce et la paix de Dieu le Père et de notre Sauveur soient avec vous -I » les
* Curp. Reform, t. I, p. 821.
* Voy. IIassencamp, t. Il, p. ü-ii^-üSi. Ibach, pasteur de Marbourg:, appelle le Landgrawdans une de ses leUres : « episcopus iioster. » — liASSi;.\CA»ii', t. 11, p. 5oö.
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professeurs de Marbourg, pourvus de riches appointements prélevés sur les biens ecclésiasti(|ues, démontraient tous les jours au peuple clirtHicu que les prêtres n'étaient (|ue a des loups revétusde peaux de brebis « et qu'ils n'avaient (ju'une pensée : tondre, écorcher les lidèles avec une rapacité sans égale. Tout en sachant parfaitement que leur conduite et leur sacerdoce pr<''tendu étaient réprouvés par l'Évangile et scandalisaient l'Église, ils restaient aussi endurcis que Pharaon, et refusaient de se convertir. Aussi le Landgrave, en véritable ami de l'Évangile, avait-il supprimé les couvents et fait servir les biens des religieux à l'utilité de tous. Plus tard, il avait aboli « Tabomination des idoles de la superstition » et les pèlerinages. Dieu même l'ayant choisi pour une oeuvre si sainte. D'ailleurs, il n'avait fait (( qu'enlever à des pcr.sonnes jeunes, bien portantes et dans l'aisance, un superflu qui appartenait aux pauvres, alin qu'à l'avenir les simples ne fussent plus lésés j)ar les cupides exploiteurs des sueurs et du sangdes misérables ». « Que peut-on se figurer de plus pernicieux, de plusfuneste queTabominationdiaboIiciue, l'erreur, les abus, la séduction que le démon a introduits dans la famille du Christ au moyen du clergé? Finis.sons-en donc une bonne fois avec l'impiétésatanique, les rêveries^ les mensonges des prêtres, des encapuchonnés et des tondus! » « Comment peut-il montrer de la fidélité et de l'amour à son prochain, celui qui se dérobe à lui et qui renie son père et sa mère pour ne plus penser qu'à son propre intérêt?» Aussi fallait-il rendre des actions de grâces à Dieu, car il avait manifesté clairement sa miséricorde en envoyant à son peuple un souverain tel que Philippe; ce jeune chrétien devait être regardé (.< comme un vase d'élection, comme l'élu du Seigneur, comme un guide éclairé, un nouveau Josué ». On devait demander à Dieu que, pour la conversion des pécheurs, l'extirpation et la confusion de tous les endurcis, le prince poursuivît en paix longtemps encore son règne prospère et glorieux *.
Parmi les Catholiques, Philippe était loin d'être considéré comme un « vase d'élection » et comme un « nouveau Josué *.
(' Le Landgrave de liesse, » écrivait le franciscain Nicolas Ilerborn, ((. a toujours la parole de Dieu à la bouche et. prétendant se fonder sur elle, se déclare obligé en conscience de dépouiller l'Église et les clercs de tousleurs droits et possessions s ''culaires. D.ms le clergé, il n"a[)er(.'()it que vices; se posant en maiire et en censeur chrc'lien, il .se doniK' pour un n'fonu.ileur. Maisati fond de (ous scsactes. il n'y
' Comment Sa Grâce Ir Prinre l*hillppc rie Urssr. rn sn qualité de prince chrâlirn, xe comporta envem les rriif/irux. tes ri//v'*. 1rs Inhlraur et imof/es de L'iduldtrie, conformément à ta sainte lUrriture. « — Voy. HunTLEHER, Ursachen,
l' KG LI SE m'I'TAT DANS I, A H K S S E I) F. P U I S 152G. C3
a qu'liypocrisic et soif de domination. Comment la parole de Dieu, que nous adorons tons, ponrrait-ellc nous donner le droit de déponiller les autres de ce (jui leur appartient? Quand done Dieu a-t-il autorisé les pouvoirs temporels à promulguer ou à faire promulguer de nouveaux dogmes? Quand leur a-t-il permis d'obliger leurs sujets à lesadopter? Depuis quand ont-ils le droit de leur interdire par la violencela religion queleursancêtresontprofesséependanttantdesiècles, et dans la.juellc, travaillant avec zèle pour la gloirede Dieuet le salut de Icursàmes, nos pères sontmorts pieusement, par la gràcede Dieu, se confiant uniquement dans les mérites de Jésus-Christ? D'ailleurs, ne pourrait-on pas demander au Landgrave si sa conduite est assez chrétienne, assez édifiante pour lui donner le droit de s'ériger ainsi en juge des consciences? On sait assez parmi nous et dans tous les pays rhénans qu'il accable ses sujets de taxes, d'impôts, qu'il tourmente le pauvre paysan par ses chasses, ses meutes et ses piqueurs. Comment admirer en lui cette justice, cette douceur qu'un prince chrétien est tenu de montrer envers ses sujets? Mais voici qui est encore bien pis :1e prince est décrié dans tout le pays pour sa vie criminelle et adultère; il donne en tous lieux un détestable exemple et s'est vraiment ôté le droit de corriger les mœurs d'autrui *. »
Ces reproches du moine franciscain n'étaient que trop fondés. Le Landgrave traitait rudement son peuple, et sa vie privée avait toujours été scandaleuse. 11 avouait lui-même n'avoir pas gardé trois semaines la fidélité qu'il devait à sa femme. Depuis qu'il se posaiten réformateur religieux (c'est à-dire depuis quinze ans), il n'avait reçu
' Eefidalio hœrelicorum, fol. 5. Nicolas Ilerborn (son nom de famille était Ferber), gardien des franciscains deMarbourg, déclara au synode d'IIomberg que le prince et son petit synode ne constituaient pas un corps compétent pour la décision des affaires ecclésiastiques. Au Pape seul appartenait le droit de convoquer des synodes et de prendre des décisions louchant les affaires de l'Église. Il conjurait Philippe de suivre les exemples de ses ancêtres, de ne pas se séparer du siège apostolique, et jusqu'au concile qu'a liait bien lût convoquer, le l'ape de ne rien changer dans r Église orthodoxe. Ordre lui fut donnédequitterle pnys; il prêcha à Cologne contre la nouvelle doclrine, et publia un grand nombrt^ d'ouvrages de controverses. — Vov- Nebe, dans le Denkschrift des (heologlsc/ien Seniinnrs zu //rr/)o/vj (Herborn. iMiSU — KiwFFT. Rrie/e und norunirnte, p. 158-162, — Gaudenlius,t. I, p. 13. üOtj. On reprocha beaucoup au Landgrave d'avoir, après l'expulsion de Ilerborn. laissé circuler dans le public un écrit du moine franciscain, rempli d'accusations contre les Luthériens — Gaudenliu.-;. p. 17, noie 1. — Dans un écrit public en 1.V2'.), Herborn, après avoir énuméré les procédés toujours plus tyranniques des Luthériens envers les Catholiques, demaniie que tous les nouveaux croyants soient mis à mort (L"ii9) : « Tollantur e medio sectarii, cadant seu ense, seu ignc. seu aquis, qui divexnnt ac interturbani tranquillilatem christiana? reipublic;r. Kt ut collectim omni i dicam. ut recidat in sinum. adeoque in propria ipsorum viscern. gladius, quem nobis intentant, quove nos aggrediuntur. » — Voy. Bouterwek". Reformalion ini Wuppcrlhale, p. 280, note 18.
64 i/kglisü d'État dans l'ki.kctouat de saxk depuis 1520.
qu'une seule fois la cène * et, dès loii), l'année même où il avait aboli l'ancienne religion, il songeait à prendre une seconde épouse du vivant de sa femme légitime -.
François Lambert, l'inlluent auteur de la nouvelle constitution religieuse de la Hesse, nous a laissé un sombre tableau de l'état moral du pays à cette époque : « Je vis ici dans la douleur et dans les larmes, » écrit -il àMyconius, prédicant de la cour de Saxe; « je n'y trouve qu'un très petit nombre de gens faisant un bon usage de la liberté évangélique. Je ne vois presque plus de charité parmi nous ; tout est calomnie, mensonge, amour de l'invective, basse envie. » « Nous avons beaucoup détruit, mais qu'avons-nous édifié? Qui pourrait compter les maux et les abus qui frappent nos regards de tous côtés ? Qui pourrait apprécier Télcndue des désastres que la perversité des faux frères a attirés sur nous ^ ? ,
Dans l'Électorat de Saxe, où Luther et ses disciples avaient eu toute liberté de prêcher « le nouvel évangile », régnait la plus complète anarchie religieuse.
« Les paroisses sont partout extrêmement misérables, » écrivait Luther à l'Électeur Jean huit ans après la publication de ses premières thèses (31 octobre 1325); « personne ne donne, personne ne paye. Plus d'argent pour les messes ou pour les âmes, plus de redevances. Le peuple ne respecte ni prédicateur, ni pasteur, de sorte que si Votre Grâce ne publie une loi sévère pour (ju'un traitement convenable soit alloué aux ouvriers évangéliques, en fort peu de temps, il ny aura plus ni cure, ni école, ni écolier; la parole de Dieu et son service seront mis en oubli. » Jl appartenait à l'Électeur, ajoutait Luther, o à ce docile instrument du Seigneur, » d'avoir l'œil à ces sortes de choses et de mettre ordre aux affaires religieuses '\
Quelque temps auparavant, l'ami de Luther, Nicolas llaussmann, prédicant de Zw ickau, avait également engage'- le duc Jean à « agir vigoureusement» dansl'évêché deNaumbourg. 11 était de son devoir de prince, lui érrivait-il, d'autoriser la violation de l'édit impérial, de déposer révé(|ue, de pourvoir à son remplacement et de donner à Luther j)leins pouvoirs de réunir des synodes et de régler les dé-
' LeUre de Luther à l'hilippe, îi avril l.'iiü, ilans Lenz, ßrirfuec/isel P/iilipp's mil Hurer, p. 301.
' Voy. le chapitre intitulf- : IHyiiniir do Vliilippp de Ilt'sse.
^ Voy. ces passages dans iJÖLLiNuiiu, lirfoniialiuii, t. Il, p. 18-19.
* Voy. i)t: WiiTTE, l. 111, p. '3'J.
l'église d'ktat dans l'klrctorat dk saxk depuis 1520. G5
tails du véritable culte. Issu de parents chrétiens et pieux,Ic sang qui coulait dans ses veines lui imposait l'obligation de servir d'exemple aux autres princes, et « de marcher sur les traces généreuses du saint roi Josaphat * ».
Le 10 aoûtl5:2o, rÉlcelcur, à AYeimar, avait commencé à exercer ses prétendus droits spirituels, enjoignant aux prêtres de ne prêcher à l'avenir que le « pur évangile », et leur défendant de célébrer des messes pour les morts et de bénir Feau et le sel-. Quant aux pasteurs il proposait dans sa réponse à la lettre de Luther, que les bourgeois et les paysans, soit sur leurs propres revenus, soit sur les revenus des propriétés ecclésiastiques dont l'administration leur serait conliée, pourvussent à leur entretien, se d(''clarant prêt a exécuter les règlements que Luther avait promis de donner prochainement relativement à cette question -K
Une enquête, commencée en janvier lo26surrordre de lÉlecteur dans les bailliagesde Borna etde Tenneberg, démontra que le Luthéranisme était loin d'avoir encore pénétré dans toutes les parties de TÉlectorat. Dans le bailliagede Tenneberg, qui comptait douze paroisses, pas un seul pasteur n'avait encore prêché« l'évangile », c'esl-àdire la doctrine de Luther, et très peu de communes souhaitaient un changement dans le sens du novateur. Les enquêteurs conseillaient à Jean-Frédéric de présider seul désormais à l'élection ou à la déposition des pasteurs et lui recommandaient instamment de pourvoir à la réouverture des écoles dans les villes et villages K
L'indifférence du peuple pour la nouvelle doctrine devenait de jour en jour plus évidente. Le 22 novembre 1526, Luther écrit à l'Électeur : « Ou n'entend ici que lamentations. Les pasteurs se plaignent de l'avaricedes paysans, et l'on se montre tellement ingrat pour le don de lasainte parole de Dieu, » c'est-à-dire pour la doctrine de Luther, « que, sans aucun doute, Dieu s'apprête à nous châtier rudement. Si je pouvais le faire sans scrupule de conscience, je souhaltorais, en vérité, que ces populations n'eussent plus ni curés, ni prédicateurs, et vécussent comme des porcs, ce quelles font, d'ailleurs; il n'y a parmi elles ni crainte de Dieu, ni discipline; parce que
' 3 mai io2ö. — Voy. Preller, Xic. Haitssmaiin, p. 34i-3i3. — Blhkhardt, Siichsische Kirchen und Sclntlcuiilalionen , p. 4-8. — Dès 1554, Haussmana exprimait le désir de voir s'élablir dans toutes les paroisses luthériennes un même rituel, réglé par un concile évangélique. Luther, à la même époque, était encore d'avis de laissera l'initiative privée des communautés chrétiennes le soin dérégler la forme extérieure du culte. — Pueller, p. 339.
- Voy. Raxkr, t. I, p. iG2.
5 Lettre du 7 novembre lö2."), dans BinKHARDT. Luthers Driefirechiel. p. 92.
* Ce fait prouve une fois de plus qu'autrefois les villages aussi avaient leurs écoles. — DcRKHAKDT, Sichstsche Kirchen und Schulciailalionen, p. 9-11.
CO
i/i:(;i.isE d'kiat mans i/ki,E(.torai' dk saxe i>Ri»ris loiC).
rc'xconimuDicatioii est abolie, cliacuri ne l'ait plus (|ue ce (|iii lui jihiît. Mais cOMime c'est noire devoir à tous, et surtout le devoir (le l'autorité, de prendre soin avant l(»ute chose de la pauvre jeunesse et de l'élever dans la crainle de Dieu et la disei|)lin(', il est de toute nécessité d'établir des écoles, des pi'édicateurs et des curés. S'i les [larcnl-^ s'y refusent. <|u'ils aillent tous au dialde! Mais là où les enfants sont néglijiés et restent sans éducation, le fjouvernement est responsable; le pays se remplit alors de cjens dissolus, farouches, de sorte (jue non seulement le commandement de Dieu, mais encore notre propre intérêt nous commande de veiller à la l)ünne éducation de la jeunesse. »
Dans la même lettre, Luther en vient à la question principale : (( Puisque maintenant, dans les états de Volix- Grâce, les lois, la tyrannie spirituelle du Pape ont cess('' d'opprimer les fidèles et que tous les couvents et abbayes sont à présent entre les mains de Votre Grâce, chef suprême de l'Etat, à vous incombent désormais le devoir et la charge de régler tous les intérêts ccclésiasti(iues, alin que personne n'ait j)lus ni désir ni possibilité de vous ravir ce droit. Dès qu'une ville ou bourgade en a le moyen, Votre Grâce peut et doit la contraindre à entretenir les écoles, les chaires, les presbytères. Si elle s'y refuse <'t n"a point souci du salut des âmes, (jue Votre (iràce intervienne; elle est le protecteur suprême de la jeunesse et de tous ceux qui réclament son secours; elle a le devoir d'obliger les villes à donner, absolument comme on les peut forcer à payer l'impôt ou à faire corvée pour les ponts, passerelles, chemins ou autres nécessitê'S accidentelles. Mais si une ville est ol)érée, si elh' est déjà surchargée de taxes, si elle ne peut fournir la contribution demandée, les biens des monastères sont là. Ils n'ont été donnés (pu; pour le soulagement du pauvre homme, et doivent, encore mainieiiani, être employés à son profil, car Votre Grâce pense bien (pi'à la longm^ un cri d'indignation finirait par s'élever et ne pourrait être étoullé. si, les écoles et les paroisses étant ruimV-s. les nobles retenaient les biens des monastères, comme on s'en plaint di'jà, et comme (juchpies-uns l'ont fait. Ces biens ne j)roliteront en rien à Votre Grâce; ils ont été (l()nn('s pour Dieu, et ré(juil('' exige <]u'ils soient premieicmeiil attribués à son ser\ ice. Votre Grâce pourra se servir du surplus, s'il y en a, pour les nécessités du jiays, ou pour les pauvres K >)
Et cependant, deux ans auparavant. Luther avait ('■crit à l'Eltîcleur Erédéi'icleprédécesseur de Jean, au sujel di- ces mê:ues biens : ce Le
' Voy. Pi: Wkhi:, l. 111, p. I3;i-ia7.
l'église d'état dans l'électorat de saxe depuis 1526. 67
plus pressant, c'est de détacher les cœurs des couvents et de la prrtraille. Quand nous en serons débarrassés, et que les églises et couvents seront déserts, les princes souverains en pourront l'aire tout ce qu'ils voudront K »
Une lettre de Luther, datée du 22 novembre 152(), est très curieuse el digne de remarque en ce qu'elle nous fournit la preuve du peu d'attachement de la population saxonne pour la nouvelle doctrine. Elle n'excitait, d'après son propre témoignage, aucun dévouement enthousiaste, elle n'inspirait aucun désir généreux de la servir.
Les commissions d'enquête, tant réclamées par Luther et sur lesquelles on était convenu de se baser pour établir les nouveaux règlements de l'église d'État, ne s'organisaient toujours point, et Luther, le 3 février 1527, se décide à représenter une fois encore à l'Électeur l'angoisse, la détresse des prédicants : «Je les console de mon mieux, » écrit-il, « par l'espoir de la prochaine inspection ; mais le temps leur dure, et quelques imbéciles leur persuadent qu'elle n'aura pas lieu. S'il en était ainsi, c'en serait fait des paroisses, des écoles, des pasteurs et de l'évangile en ce pays, les pasteurs se sauveraient, car ils ne possèdent rien en propre, et ils ont déjà l'allure et la transparence de fantômes -. »
Au sujet des prédicants, Mélanchthon mandait de son côté à l'Électeur : « La plupart sont possédés d'un si étrange esprit, que chacun veut être l'inventeur d'un nouveau système, et pourtant, dans les choses de peu d'importance, il faut se montrer modéré et, pour l'amour de la paix, respecter les anciennes coutumes '^ »
Enfin l'Électeur se décida à nommer des commissions d'enquête; il les composa en partie de théologiens, en partie de laïques. Les premiers étaient chargés d'examiner les doctrines, les règlements ecclésiastiques, les cérémonies, les capacités et les mœurs des prédicants. Les seconds, de constater l'état des revenus, de régler les questions de propriétés ; les uns et les autres, de rétablir les écoles et les paroisses et de décider sur les traitements qui devaient être alloués aux ministres de l'Église.
D'après les instructions de l'Électeur, voici ce que les enquêteurs étaient chargés d'inculquer aux populations : Dieu, tout récemment, avait fait resplendir dans une nouvelle lumière sa divine parole, et il avait accordé à la Saxe, avant tous les autres pays, la grâce de recueillir les fruits d"un si grand bienfait. Néanmoins l'Électeur s'apercevait, par une expérience de tous les
« Voy. De Wette, t. II, p. 53t».
2 De Wette, t. III, p. 16J.
^ Corp. Reform., t. 1, p. 834.
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jours, <|ue ses sujets se monlraieiil très peu reconnaissauts dune si grande faveur ; les uns eonlinuaieul à suivre les errements du passé; les auLrcs, bien (pi'allacht's à r<'\anjj;ile, lelusaicnt d'assurer auv prédicaleurs <l minislrcs dr la parole les traitements indispi.Misaljles à leur rntrelien. Les enquêteurs auraient à s'informer exaolemeut de la doctrine et de la contiuile des nouveaux pasteurs, à ah »lir lis cuiVs p;ipi>lcs, veillant toutefois à ce (ju'une indemnité, aceordf'e une ii»is |>our toules, ou bien une pension, li-ur fût assurée. Quant aux euri's prêchant « la [larole », mais y mêlant une doctrine d'erreur sur le baptême, sur le sacrement de l'autel ou tout autre article de la lui clirêiieuur, il les fauilrait proscrire. Aucun curé, prê-dieanl ou chapelain, n'avait le droit d'enseigner, de prtîcher, daduiiuistrer les sacrements, de s'acquitter, en un mitt. d'une fonction sacerdotale cpielconque autrement que ne le voulait le prince, (lelui (pii serait mécontent de cette mesure n'aurait d'autre parti à prendre que de s'expatrier, car, désireux d'éviter « les séditions dangereuses et autres actes illégaux », l'KlIectcur était résolu à ne tolérer dans ses états aucune secle, aucun schisme. « Si quehjue prêtre est convaincu d'avoir prêché, enseigné ou adminislrt' les sacmneuts contraiieuient à nos ordres, uos officiers, nos échevins ou bien un mendjre de la noblesse appliqueront immédiatement au coupable les châtiments portés contre de semblables délits. »
Les laï(iues étaient soumis aux mêmes eixpietis (jue Ifs ecclésiastiques.
Tout laï<|ue suspect d'errer en matière de foi divait être cité, interrogé. Si la nécessité le réclamait, on entendait contre lui les dépositions de témoins et, s'il était convaincu d liciésie et refusait de se rétracter, il lui faudrait, dans un espace tle tem[>s détermiu«'. se défaire de tous ses biens et (juiller l'Klectoral, sous peine d'encourir les mêmes châtiments que les clercs réfractaires.
Les in<|uisilcurs devaient s'elTorcer d'établir, autant cpie la chose serad possible, l'unité du culie. Les lidèles (jui. jtisipi'alors, s'élaienl montrés peu disposés ä assurer aux " piédicants orthodoxes >», c'està-dire aux Lutliéri<ns, des traitements convenables, y devaient être oblig(''S sous peuK- de châtiments sé\ères '.
Kn Sax<*, non plus que dans la liesse, il ne fut j»lus (piestion démontrer aux (latholiques la moindre tolérance. Jean-Frédéric. ^U(•cesseur de rLli'cleur Jean, poussa la rigueur encore plus loin que son père et décréta la totale abolition du «' papisme ». menaçant laïques el prêtn s soujiçonnés i- derrer dans la foi » d'un arrêt de pros-
> ItidiTcn, t. I. p. 77 8S.