‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 79 sur 572 · DÉBATS SUR LE MARIAGE DES PRÊTRES A LA DIÈTE DE WORMS · texte numérisé non relu

DÉBATS SUR LE MARIAGE DES PRÊTRES A LA DIÈTE DE WORMS

écrivait à Kilian Leib, prieur de Rebdorf, n'était malheureusement resté que trop vrai. « Je crains, » avait dit ce prélat, « que le Luthéranisme ne soit un fléau envoyé par le Seigneur pour punir notre incurie. Je me suis entretenu à Augsbourg des réformes nécessaires avec plusieurs évêques; mais avec eux rien ne peut aboutir, rien n'est prisa cœur ^. » Georges de Saxe, celui des princes temporels demeuré le plus loyalement et le plus généreusement fidèle à l'Église catholique, disait tristement : « Un jugement sévère sera porté un jour contre les gardiens du sanctuaire; on les dirait endormis, et cependant le loup fait de toute part irruption dans la bergerie. )) (c On ne redoute donc plus les jugements de Dieu ! » s'écriait-il un autre jour. « Il serait cependant nécessaire d"y songer, si l'on veut remédier aux nombreux abus et graves scandales qui se sont introduits dans les mœurs du clergé. Il faudrait abolir maintes superstitions, aviser au défaut toujours plus fâcheux de séminaires, donner au peuple de bons prédicateurs, et, surtout, obvier au concubinage des prêtres " .»

Pour remédier à ce dernier scandale, les Protestants voulaient que les clercs fussent autorisés au mariage et qu'à l'avenir les prêtres mariés fussent partout substitués aux prêtres célibataires, « le don de continence n'étant donné qu'au petit nombre ».

Au sein de la commission de théologie, la question du célibat des clercs fut l'objet de fréquentes discussions.

Les Catholiquesneniaientpoinllaterribleréalité de tropnombreux scandales; mais Gochlaeus, et avec lui tous les théologiens catholi([ues, loin d'en conclure « qu'il fallait transformer en femmes légitimes d'indignes concubines, insistaient pour que les prêtres coupables fussent punis selon toute la rigueur des canons, afin qu'on ne put dire qu'il leur avait été avantageux de pécher. « Leur concéder le mariage ne serait pa'=^ user d'indulgence, »disaient-ils, « mais manquer à un grave devoir; récompenser un prêtre dissolu qui, malgré son vœu et les lois de l'Église, a pris femme de sa propre autorité, c'est blesser la morale; il est clair qu'au lieu de l'approuver, son évêque doit le punir. Le verset de l'évangile allégué par les Protestants : « Tous n'entendent point cette parole, » ne justifie en aucune manière les prêtres mariés, car tous les hommes n'ont pas la vocation sacerdotale, et de même que tous ne sont pas faits pour le célibat, tous ne sont pas non plus appelés à la prêtrise. » « Quand les Protestants nous répètent qu'un commandement de Dieu ne peut être annulé par un commandement humain et par n'importe quel vœu,.

' SüTTNER, Beiträge, 1869, p. 177.

* * Senckenbebg, Acta und Pact^i, p. 569.

?Ci DÉBATS SUR LE MAHIACK DES IMŒTRES A LA DIÈTE DE WORMS. 1330.

ils disent une vérité que nul ne songe à contester; seulement, il s'agirait de nous prouver que Dieu a ordonné le mariage des prrtres; or. personne n'est en état de le démontrer. S'iisdisentque dans l'ancienne Église les prêtres se mariaient, se fondant sur ces paroles de saint Paul : « Que l'évèque n'ait eu qu'une seule femme, » cela n'excuse point leurs prédicants; chacun sait, en effet , que jadis ni les évêques ni les prêtres ne se mariaient une fois entrés dans les ordres, mais que les chrétiens aspirant au sacerdoce et déjà mariés pouvaient quelquefois recevoir les saints ordres. » a Interdire le mariageest assurément contraire à l'Ecriture, mais cequi n'est défendu nulle part c'est l'entrée dans les ordres d'un clerc qui renonce au mariage de sa propre volonté et fait vœu de chasteté. Qu'on y songe bien, le mariage des prêtres semblera toujours abominable au plus grande nombre des chrétiens. »

Faber écrivait à son tour : «On a maintes fois expliqué aux Protestants, pendant les débats religieux d'Augsbourg, qu'en concédant le mariage aux clercs etaux religieux on n'obvieraiten rien au mauvais effet produit dans le peuple par la vie scandaleuse des prêtres, car le peuple a tout aussi peu de respect pour le prêtre marié que pour le prêtre qui vit en concubinage. Si les Protestants euxmêmes se plaignent si fort du mépris dont ils sont l'objet, ce mépris ne vient-il pas, la plupart du temps, du mariage de leurs prédicants? » Luther lui-même laissait échapper cet aveu : « On refuse d'ajouter foi aux bonnes qualités des desservants qui vivent dans l'état du mariage-, ils sont insultés, poursuivis, exécrés; ils sont devenus les boucs émissaires, la cible des railleries et des injures du monde entier *. »

On s'efforçait de faire comprendre aux Protestants les immenses avantages qui résulteraient pour tous de l'unité chrétienne restaurée. Alors, leur disait-on, les forces seraient unies, on se mettrait à l'œuvre avec plus de courage et de chance de succès. Alors les scandales si regrettables qu'on nous signale seraient facilement réprimés, l'antique discipline ecclésiastique refleurirait, et l'on pourrait songer aux moyens de former un clergé vraiment digne du respect des peuples. Au lieu que si les dissentiments vont toujours grandissant entre le clergé cl les fidèles, si les princes s'élèvent les uns contre les autres, si, enfin, la guerre civile éclate, jamais les réformes nécessaires ne pourront s'effectuer, et avec les lois et les règlements ecclésiasticjues, périront les lois civiles. On offrait aux dissidents d'intervenir auprès du Pape et d'obtenir de lui qu'il

' Voy. sur ce sujet les plaintes iucessanles de Luther. Döllinger, Refonnation, t. I. p. 298 et suiv.

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tolérât le mariage des clercs jusqu'aux décisions du Concile, pourvu qu'avant ces décisions aucun ecclésiastique ne se permit de prendre femme. Mais les nouveaux croyants, sans rien retrancher de leurs exigences, continuèrent à réclamer purement et simplement la légitimation du mariage des prêtres , bien que, selon les lois alors en vigueur, de tels mariages^ de l'aveu même de leurs juristes, fussent illégitimes i.

En effet les juristes luthériens eux-mêmes enseignaient en pleine chaire de droit, à Wittemberg, que le mariage des clercs était nul, que les enfants nés de ces mariages étaient illégitimes, et, par conséquent, exclus de tout héritage ; leur sentiment à cet égard exaspérait Luther, qui s'en plaint amèrement dans ses lettres : « Jusqu'à présent, » dit-il, « je n'ai pas encore rencontré un seul juriste (jui consentit à prendre mon parti contre le Pape en de semblables questions, de sorte que mes pauvres enfants et ceux de tous les prêtres mariés se voient déshonorés et dépouillés de leur maigre patrimoine ^. » « Le droit canon est encore si profondément enracint' dans les esprits qu'il est malaisé de l'en arracher, comme nous le voyons et en faisons l'expérience tous les jours ^. » Excité par sa femme, Catherine de Bora^ qui tout naturellement désirait ardemment la légitimation de ses enfants et la reconnaissance de leur droit d'héritage, Luther en voulait si fort aux juristes qu'à l'exception de Brück, chancelier de Saxe, il les traitait tous d'impies, de payens, répétant « qu'il faudrait arracher la langue à ces pleutres, à ces bavards, à ces avocassiers insolents ^ ».

La question du « calice laïque » fut aussi fréquemment débattue à Augsl>ourg.

Du côté catholique, on reconnaissait que la commun ion sous les deux espèces pouvait être obtenue du Pape, qui jadis l'avait accordée aux deux Bohèmes lors du Concile deBàle, mais à la condition, toutefois, que les Protestants avouassent que jamais TEglise n'avait erré en donnant aux fidèles la communion sous une seule espèce et que la recevoir ainsi ne constituait aucun péché et ne contredisait en rien le commandement de Jésus-Christ : « Jusqu'à ce jour, nous nous

' Fabiîi Farragixes. p. 43, 43.

-o octobre 1536, au comte Albert deMansfelJ, voy. de Wette, t. V, p. iô. — Voy. t. V, p. 710.

=> Sammll. Werke, t. LXII. 240, 244 24.5.

' « Nunc totus ardet, » écrivait Cruciger en Veit Dietrich en parlant de Luther, « contra nostros vca'.x.cù;: et scis illum halbere ad multa qu;c eum iuflamment, facem domesticam. » Voy. HuxoESHACex, Beiträge, t. I, p. 433. — Voy. Köhler, Luther und die Juristen, p. 40-41.

* Säimntl. Werke, t. LXII. p. 238, 2.34,

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sommes vaillamment défendus, » écrit Brenz à la date du i21 août ; « mais je désespère de voir jamais un accommodement se faire, car Jésus-Christ n'a rien de commun avec Bélial ^ »

Jean-Frédéric de Saxe écrivait : « Jamais sans trahir l'évangile il n'eût été possible aux nôtres de concéder à l'Empereur et aux membres d'Empire catholiques (ju'une des deux opinions ne dût nécessairement anathématiser l'autre, de sorte que tous les plans d'union ont échoué ; car si l'on eût admis une seule espèce pour la communion des lidèles, c'eût été déclarer que la communion sous les deux espèces était laissée à la libre appréciation de chacun, ce qu'on ne pouvait concéder à aucun prix, puisque c'eût été mcntii' à Dieu et à la conscience -. »

Les princes de la nouvelle religion regardaient leur intolérance envers les Catholiques comme un strict devoir de conscience.

Non seulement dans les questions intéressant la foi, mais à propos de la contiscation des biens de l'Église, ils avaient continuellement à la bouche les mots d'Evangile et de conscience. Lorsque l'Empereur leur lit un devoir de restituer les biens du clergé, ils répondirent« qu'ils ne s'y croyaient pas obligés, parce que ceci était un cas de conscience où ne se trouvait point de possessoire». En vain l'Empereur leur répétait-il « que la parole divine, l'Evangile, le droit civil et le droit canon étaient d'accord pour interdire à tous les chrétiens de ravir à autrui ce qui lui appartient ^ ».

Les Catholiques trouvaient peu conforme à l'Evangile la conduite du margrave Ceorges de Brandebourg-Culmbach et celle, toute semblable, de tant d'autres princes. Georges, qui invO({uait si fièrement

' Corp. Reform., t. II, p. 317. « H y aurait remède au mal, » écrivait J. Grotus au duc Albert de Prusse, « si les Luthériens voulaient avoir quelqu'égard au seulimeut de l'Eglise, et renonçaient à injurier avec tant d'insolence les savants docteurs, les dignes et pieux personnages du passé; au lieu de cela, ils ne cessent de les insulter de la manière la plus grossière, comme s'ils n'eussent été que de idiots, des insensés. On devrait cependant respecter les sentences de l'Eglise, car sans cela tout sera mis en pièces, haché et anéanti. » Lettre du 3U août 1530, voy. Voigt, Briefwechsel, p. lC2-10i.

2 Ciirp. lie form., t. Il, p. 911.

^ Sciiiiiumache» , Briefe und Aden, p. 431-433. — Voy. Forslamann, t. 11. p. ü2?-ü:23. « C'est maintenant la coutume des Protestants, » écrivait Conrad hraun, assesseur à la Clianibre Impériale en l."J3'.l, » lie dire, tontes les fois qu'une objection leur dèplait, que nul discours, môme raisonnable, nulle considération ne peut les oMiger à faire ce qui est contraire à la parole de Dieu et à leur conscience. Or, c'est précisément là le moyeu de détruire toute foi, toute conscience, car il en résulte malheureusement que chacun suit les convoitises de son cœur, se trouve sage à ses propres yeux, s'abrile derrière la sainte Ecriture, et se prétend justifié par la parole de Dieu et sa conscience. C'est chose elTrayanle de convier et ^l'exécuter s ju péjhé au nom de la sainte parole, transformant ainsi ce qui est bieu on mal. » IIun-iLiiUEii, ifsac/icm., p. 11'.'.

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l'Evangile dès qu'il s'agissait de résister à l'Empereur, avait, peu de mois avant l'ouverture de la Diète, fait main basse, dans toutes les églises et couvents de ses états, sur les vases d or et d'argent, monstrauces, calices, tableaux, riches ornements d'église, perles et pierres précieuses, [et les avait fait vendre pour couvrir les dettes de jeu de son frère Casimir *.

Tous les essais de conciliation demeurèrent sans résultat.

L'accord aurait néanmoins pu se faire si les Protestants eussent consanti, comme l'Empereur le leur demandait, à garantir la sécurité des Catholiques établis dans leurs possessions.

Charles-Quint maintenait avec fermeté son titre de tuteur et de protecteur de tous ces catholiques. Il était de son droit et des devoirs de sa charge, affirmait-il, d'intervenir en faveur de ceux de ses sujets qui refusaient, soit d'adopter le nouvel évangile, soit de s'expatrier, entendant, sur le sol de la patrie, rester fidèle au culte de leurs pères, à la religion de leur jeunesse, il réclamait pour eux la liberté de conscience et la faculté de faire célébrer la messe. L'Électeur de Saxe demanda sur ce point l'avis de ses théologiens, et tous furent unanimes à répondre qu'il était impossible d'accéder au désir de l'Empereur. « Il ne suffit pas, » dirent-ils, « que nous prêchions contre la messe, nous autres prédicants. Les princes ne doivent pas la tolérer plus que nous; comme nous, ils sont obligés de l'interdire. »

C'était donner à entendre que la nouvelle doctrine ne pou-

1 Voy. Lang, t. I, p. 168, et t. II, p. 24, 47, 71. — ÜRoysEN, 2, B, p. 197. — Voigt, Albrecht Alcibiades, t. I, p. 24. — Suttner, ElchsLätt Pastoraiblait, 1870, p. 132-138. Rien que dans les seuls couvents de Hof « duas truhas avexit auro et argento onustas, >■ écrit le chroniqueur luthérien E. Wiederaann, dans la Chron. Curiae. Yoy. Mencken, t. 111, p. 749. — De ses domaiues de Silesie, la margrave rapporta au château de Plassembourg des coffres entiers rempli d ornements sacerdoiau.x et de précieux trésors de sacristie. A propos du pillage des monaslères de Saxe, Luther écrivait à Spalatin le 1" janvier 1527 : « Séria sunt valde de rapina mouasteriorum, et crede, macérât res ista me vehementer. » ;De Wette, t. 111, p. 147. — « Quelques-uns ds nos soi-disant évangéliques, » avouait tristement Mélauchthon, « accaparent les biens du clergé qui ont été donnés aux paroisses, ch.iires, écoles et églises, et sans lesquels nous unissons par devenir payens. » Instruction de Mélanchlhon contre les doctrines anabaptistes, traduite en allemand par Juste Jouas. (Wittenberg. 1388.) Dlij.».

iOS DKBATS SI II LE MAIUAGF. DES PRÊTRES A LA DIÈTE DE WORMS. 1530.

vait se maintenir sans le secours de la puissance temporelle.

D'année en année, l'aversion (Jupeu[)le pour la doctrine protestante et pour ses npôlres avait été grandissant, même à Wittemberg, foyer et capitale des idées nouvelles.

Peu de mois avant la diète d'Augsbourg, le père de Luther était tombé gravement malade à .Mansfeld. Luther, très inquiet, consolait son vieux père, mais n'osait l'aller visiter, de crainte d'être assassiné en route. « Je serais venu à vous infiniment volontiers, » lui écrivait-il, « mais mes bons amis me d(''Conseillent le vovage;ils m'ont persuadé de rester ici, et moi je dois aussi penser qu'il ne faut pointtenter Dieu en m'exposantde la sorte, car vous savez quelles sont les dispositions des seigneurs et des paysans à mon égard. ->) Et s'expli(iuant plus nettement, il ajoutait : « Peutêtre me serait-il encore possible d'uUer jusqu'à vous, mais le retour chez moi serait dangereux K »

Le peuple avait tout aussi peu d'attachement pour la personne de Luther que pour sa doctrine. Lui-même écrivait un an avant la Diète d'Augsbourg : « On va sans cesse répétant : « Au temps jadis, les moines chantaient, faisaient de longues prières. jeùnaient,et tout cela pour la louange et la gloire de Dieu. » C'est que tous ces exercices extérieurs plaisent à l'homme du peuple, son esprit ne peut s'élever au delà -, il ne sait pas se tenir en é(iuilibre, et sans ces sortes de choses, il se décourage. » Mais Luther et ses disciples étaient l'objet de critiques plus sévères : « On nousaccuse, »écrit-il, « d'être des séditieux. On nous reproche d'avoir déchiré l'unité de l'Église; tout ce qui arrive de fâcheux, on le met aussitôt sur notre compte. » « On ne cesse de répéter : auparavant, sous le papisme, les choses n'allaient pas si mal; mais depuis l'apparition de ces docteurs, tous les maux ont fondu sur nous, la cherté des vivres, la guerre et le Turc. » « Beaucoup prétendent que la paix s'est enfuie loin de nous, ([uc le monde est sens dessus dessous, que les hommes sont troublés dans leur raisonet leur bon sens, que la religion succombe que le culte est bouleversé, que l'autorité légitime est dissoute. Quel bien avons-nous retiré de l'évangile? disent-ils ; autrefois, tout allaitbien mieux! « Le peuple, selon le propre témoignage de Luther, l'eût volontiers mis à la porte, lui et son évangile, et l'eût sans pitié laissé mourir de faim. L'attachement pour l'ancienne Église était encore si vif (juc Luther disait : « Si je voulais, il me serait très facile, à l'aide de deux ou trois sermons, de réinstaller mes gens dans lepapismc et de fonder de nouveau des pèlerinages et des

' Lellre du 15 février iooO. Voy. uji Wktti:, l. 111, p. iiöO.

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