SENTIMENTS UES PROTESTANTS ENVERS LES CATHOLIQUES
enrage, lui, rennemi mortel de cette doctrine; aussi dois-je croire qu'il agit contre Dieu et contre son Christ. S'il tonne contre Dieu et le Christ, je dois croire, au fond de mon cœur, qu'il est possédé du démon; s'il est possédé du démon, je dois croire, au fond de mon cœur, qu'il nourrit les desseins les plus pervers *. );
Ce qui ressortait clairement de tout ceci, c'est qu'avec une telle manière de raisonner il ne pouvait être question de paix. Évidemment, les chrétiens divisés de croyance ne pouvaient demeurer paisiblement dans un même lieu, aussi longtemps que les Prolestants tiendraient le culte catholique pour une idolâtrie, et les Catholiques restés tidèles au dogme du sacrifice eucharistique pour des blasphémateurs.
Tous les chefs de la théologie protestante, bien que divisés entre eux, ne laissaient planer aucun doute dans leurs écrits et prédications sur leur dessein d'opprimer et d'anéantir radicalement lÉglise Catholique. Aussi toutes les fois qu'ils se croyaient sul'fisamraent forts, s'appuyant sur la puissance temporelle, ils persécutaient, ils renversaient Tancien culte. Tandis qu'ils réclamaient hautement pour eux-mêmes la liberté de conscience et, dès qu'on leur résistait, se plaignaient de la violence faite à leur foi et flétrissaient la tyrannie de leurs adversaires, ils exerçaient une intolérable contrainte sur tous ceux qui osaient penser autrement qu'eux. Pour le clergé, les princes, les magistrats catholiques et les simples fidèles, la question de fermer leur pays au Protestantisme, ou de l'en retrancher s'il s'y était introduit, s'imposait comme un devoir : la question même de leur existence y était attachée"-.
Jean Hoffmeister, prieur des Augustins de Colmar, écrivait à ce propos : (t L'exemplede l'Eleclorat deSaxe, de la Hesse, de tant d'autres principautés et de villes d'Empire, les faits qui se sont passés récemment en Suisse ne nous révèlent-ils pas clairementceà quoi les Catholiques devront s'attendre,le jour où les chefs de secte, spirituels et temporels, auront en main le pouvoir ? Ne voit-on pas qu'ils exécuteront alors en plein jour ce à quoi ils tendent depuis le début? Ils nous prennent églises, couvents, collégiales; ils s'emparent de nos établissements de charité, de nos hôpitaux, de nos écoles; ils oppriment le culte catholique; ils persécutent ceux qui osent le pratiquer, et vont même jusqu'à punir rigoureusement ceux qui se risquent, en dehors de leur territoire, à assister à la messe, à faire administrer le baptême à leurs enfants ou bien à recevoir les sacrements. Peut-on de meurer en paix avec des hommes de
» SUmmtl. Werke, t. XXXI, p. 20.
- Voj. DüLLiNGER, Kirche und Kirchen, p. G8-71.
o[o SKNTIMKNTS DES l'UOTESTANTS F.NVERS LES CATHOLIQUES. Io30.
ce caractère? N'est-ce pas plutôt le devoir des gouvernants, s'ils veulent rester, eux et leurs subordomiés, dans Tunilé de TÉglise et fidèles à robservancc des anciens règlements ecclésiastiques, de résister avec i'crmeté à ceuK qui prétendent envahir le bercail des Catholiques? Beaucoup, parmi les sectaires dc^structrurs de l'ordre, n'aîTirment-ils pas qu'il faut à tout prix se défaire par le glaive et le feu des papistes, ces blasphémateurs idolâtres * ? «
Luther se bornait à réclamer la proscription des Catholiques. Mélanchth'^n, au contraire, voulait qu'on piocédàt contre eux par des châtiments exemplaires, disant que le devoir de l'autorité temporelle était non seulement de proclamer la loi divine, mais encore de veiller à son maintien -. Zwingle n'était pas éloigné de regarder le massacre des évéques et des prêtres comme voulu de Dieu ^. Martin Bucer, dans ses Dialoguc^^ se montre animé d'un fanatisme encore plus outré.
« Gomme le Pap.' et les évêques, » dit-il, « mènent droit à Satan et à la damnation éternelle des populations innombrables, leur idolâtrie et leurs blasphèmes (jui dépassent tout ce qui a jamais existé de plus odieux sur la terre, doivent être extirpés de tout l'Empire par la violence, avec l'aide des autorités. »
Les pouvoirs civils, selon Bucer, étaient les premiers pasteurs et les chefs de la religion; aussi l'Ecriture les appelait-elle des dieux et des christs. Ils avaient le droit de réformer l'Eglise, et ne devaient pas souffrir qu'à côté de la vraie doctrine évan- "^éli(iue la fausse religion, l'idolâtrie papiste fût tolérée. Si les voleurs les brigands et les meurtriers étaient condamnés à do rudes chàtim?nts, lesdiseiples d'une religion d'erreur devaient l'être bien davantage, car la falsiüeation de la loi est un crime incomparablement plus grave que tous les autres. L'autorité avait le droit de se débarrasser, par le feu et le glaive, des partisans d'une religion perverse, et même de faire égorger les femmes et les enfants appartenant à cette religion, comme Dieu l'avaitsouventordonné dans l'Ancien Testament. On objectait (jue jamais le Christ n'avait commandé de pareilles cruautés; mais cet argument était sans valeur, puisque, du temps du Christ, les autorités n'avaient pas encore adopté l'Evangile, et (jue, par conséquent, un tel commandement eût ét-^ sans objet.
A la vérité, on ne devait point d'iruire tou'.es les villes plongées
» fJicla rnemorahlUu (C.oloniae, 1513), p. 29. t 0,yp. Urform. . l. l.\. p. 77.
'■I Voy. plus Laut, p. i'M.
XÉtiOCIATIONS RELIGIEUSES A LA DIKTE d'aUGSBOUIIG, 1530. 213
dans Terreur papiste, de peur que l'Allemagne ne se couvrît de trop de ruines; mais lorsqu'une fois l'autorité, comme c'était son devoir, aurait aboli le faux culte, si quelqu'un osait tenter de rétablir l'ancienne église et retombait dans ses erreurs, il serait du devoir de l'autorité d'intervenir avec le glaive, parce qu'elle est obligée d'exécuter les sentences de Dieu, et de se comporter de telle sorte envers les contempteurs de la grâce divine que ceux-ci se souviennent de la colore du Seigneur, toujours suspendue sur leur tète 1.
Les conférences religieuses d'Augsbourg n'ayant pas amené l'heureux résultat qu'en avait attendu l'Empereur, il se décida, pour l'amourdela paix, à faire aux Protestants de nouvelles propositions par l'entremise de son conseiller Georges Truchsess de W'aldbourg, et du chancelier de Bade, Jérôme Wehe (10 septembre). Pour ce qui concernait les couvents, les Protestants étaient simplement requis de laisser en paix ceux qui existaient encore, et de faire administrer jusqu'au prochain concile, par les commissaires impériaux, les biens et revenus des monastères, de manière, à ce que les pauvres religieux expulsés fussent du moins pourvus sur leurs propriétés d'une rente viagère convenable, et ne manquassent point du nécessaire. L'Empereur réclamait de plus le maintien de la messe et des cérémonies traditionnelles ; touchant le mariage des prêtres etle « calice laïque » les princes et villes protestantes devaient signer la déclaration suivante : « Nous nous comporterons de telle sorte que notre conscience ne soit chargée d'aucun reproche, et que nous puissions en rendre bon témoignage à l'Empereur, au concile et avant tout à Dieu.)) Si, durant le concile, quelque prince protestant venait à être convaincu de n'être pas resté dans les limites prescrites et d'avoir agi d'une manière inique et peu chrétienne, le coupable, en prince obéissant, devrait se soumettre à la sentence que l'Empereur porterait sur sa conduite.
Charles exigeait en outre des pouvoirs protestants la promesse de n'apporter aucun changement dans les choses de la foi jusqu'aux décisions du concile, et de ne garantir leur appui, quant à la religion,
* Dialogi oder Gespräch von der Gemainsame und den Kirchcnühnnge7i der- Christen und was Jeder Oherkelt von Ampts wegen aus gültlichen Befelch an denselbigcn zu versehen und zu bessern gebäre. 1535.
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qu'à leurs propres sujets. S'ils donnaient les mains à ces propositions, on [^dresserait aussitôt les articles du recez, de manière à coque les points sur les^iucls on était tombé d'accord i'ussentclaireraent déunis etcoufirmés, et les points en litige abandonnés au jugemcntdu futur concile, afin que jusqu'à cette date les Catholiques l)ussent jouir de quelque sécurité, et que la liberté de leur culte leur fût garantie *.
Ces demandes, d'une si extrême modération, furent repoussées, sur l'avis de Luther, de Spalatin et d'autres théologiens influents. S'engager à ne rien innover, en matière de religion et de foi, c'était, selon Luther, mettre de nouveau le Christa mort, renier l'Evangile, entraver son cours ; n'élait-il pas écrit que la parole do Dieu ne doit jamais être enchaînée- ? Spalatin s'éleva contre les « cérémonies », contre les abominations impies de la doctrine papiste, et contre la duplicité et la malice dos Catholiques qui mettaient le démon au-dessus de Dieu, et préféraient Bélial à Jésus-Christ. 11 n'hésitait pas à prédire aux « tyrans impies » le sort de Sennachérib '\ Tolérer la messe dans les territoires évangéliques, y souffrir les moines, c'était, au dire des délégués de Nuremberg, faire acte d'impiété manifeste, et la chose était absolument inadmissible. Les conseillers de Philippe de Hesse et du duc Ernest de Lunébourg, demeurés à Augsbourg jusqu'à cemoment; refusèrent nettement d'entrer dans de plus amples pourparlers ^.
Pour gagner du moins Jean de Saxe, l'Empereur, le 11 septembre, chargea le comte palatin Frédéric et deux de ses conseillers d'aller parlementer avec lui, et ceux-ci, lisons-nous dans une relation du temps, « mirent tout le zèle et la bonne volonté imaginables à s'acquitter de leur mission ». Mais tout fut inutile, les Protestants demeurèrent inébranlables ■"'.
Le jour suivant, le prince de Saxe et le comte Albert de Mansfeld quittèrent Augsbourg; l'Electeur et le duc de Lunébourg voulaient aussi se retirer sans ea donner avis à personne; ce ne fut (ju'à la prière de l'Empereur, informé à temps de leur dessein, que Jean promit de rester encore quehiues jours; mais ce délai expiré il annonçait son départ pour certain, (jue l'Empereur y consentit ou non 0.
' MüLi,En, p. 80öet suiv. — Walch, t. XVI, p. 1823-18ii.- Forstemann, t. 11. p. 416-479. — Voy. Planck, t. III, p. 1ü6-103. » Voy. Walch, t. XYl, 18i'o.
' Walch, t. XVI, 183U.
* Curp. lie /unit., t. 11, p. 307.
* ScHiKiiMACUEn, Briefe und Ac/eu, p. 291.
' Voy. Pastüh, ReuHtuüisbesirebHnfjen, p. aj-öü.
'LES PROTESTANTS REFUSENT DE SIGNER LE RECEZ DE LA DIÈTE lo30. 2l.j
Il ne restait d'autre ressource à l'Empereurquo de rédiger le procès-verbal avec les membres catholiques.
Le 22 septembre, il en'prrseuta le projet aus Protestants. En voici les principaux articles : « Après avoir ouï la confession de foi des Protestants, après que ladite confession a été réfutée soigneusement d'après les textes des Évangiles et des Saintes Écritures, des conférences religieuses ont eu lieu ; on est arrivé à s'entendre sur plusieurs points. Sa Majesté, pour le bien et l'avantage du Saint-Empire de nation germanique, pour le maintien de la paix et de la concorde, pour donner une marque de sa bienveillance et de sa faveur spéciales à l'Électeur de Saxe et autres membres d'Empire protestants, leur accorde, jusqu'au lo avril prochain, le temps de conférer ensemble et de s'interroger sérieusement, pour savoir si, étant tombé d'accord sur ces quelques articles, il ne serait pas possible, pour les autres, de s'unir à l'Église chrétienne, au Pape, à Sa Majesté impériale, aux princes d'Empire et autres chefs chrétiens et membres de l'Église universelle, du moins jusqu'au moment où le concile fournirait sur tous les points non conciliés des explications doctrinales. Sa Majesté impériale, de son côté, emploierait le même espace de temps à rélléchir à ce qu'il lui conviendrait de faire. »
« Dans l'intervalle et jusqu'au terme fixé, les Protestants interdiraient dans leurs possessions tout nouvel écrit sur les questions de foi, et s'engageraient à n'attirer à leur secte, encore moins à forcer d'en faire partie ni leurs propres sujets, ni des étrangers ; à ne puuirni contraindreen aucune manière ceux de leurs subordonnés qui tiendraient à rester fidèles à l'ancienne foi dans leurs églises et couvents et à garder leur culte et leurs cérémonies. Ils s'abstiendraient de toute innovation, et s'uniraient à l'Empereur et autres pouvoirs catholiques pour réprimer les errements de tous ceux qui refusent de croire au Très- Saint Sacrement, y compris les Anabaptistes. » Mais les Protestants ne voulurent à aucun prix accepter ces avances. Leur Confession, alfirmèrent-ils aux Etatspar l'organe du chancelier Brück, n'avait point été réfutée; elle était solidement fondée sur l'Écriture, ilsespéraient pouvoiren soutenir l'orthodoxie jusqu'au dernier jugement. Pour lemieuxprouver,ils en remirent l'apologie au chancelier. Cette apologie, rédigée par Mélanchthon, était uncréponse à laConfutation; l'Empereurrefusad'en prendre connaissance. Quant aux autres points du rccez impérial, le chancelier éluda toute déclaration nette, et ne dit pas un seul mot de tolérance. Le 23 septembre, comme Charles, par l'entremise de Joachim de Brandebourg, présentait une dernière fois le recez à l'acceptation des Protestants, ajoutant cette grave parole : « L'Empereur et les Électeurs sauront
2ir. I-KS PliOTESTANTS REFUSENT DE SiGNEIl LE RECEZ DE LA DIÈTE. 1530.
bien, au besoin, faire respecter leur volonté, » les Protestants demeurèrent inébranlables, promettant néanmoins de réfléchir jusqu'au lîj avril pour savoir s'il leur était oui ou non possible d'accepter le recez. L'Empereur ayant déclaré « qu'il s'en tenait à ce qu'il avait décidé avec les princes et membres catholiques du Saint- Empire, et n'était point d'humeur à le modifier en rien, » les débats lurent clos.
(( Mon oncle, mon oncle, » dit l'Empereur au moment où l'Electeur de Saxe prenait congé de lui et en lui tendant la main, « je ne me serais jamais attendu à ceci de la part de Votre Grâce! » Mais l'Électeur, sans répondre un seul mot, quitta le palais, et partit le jour même.
A Augsbourg, Jean-Frédéric fit frapper des médailles où étaient gravées son effigie et celle de son fils avec cette inscription : « Confesseurs invincibles de l'Evangile ^. »
Une autre médaille, gravée à l'effigie de Luther, portait ces mots : (( Docteur Martin Luther, le prophète de r Allemagne ^. »
Luther, cette année-là. no fut en effet que trop l)on prophète.
Son avis lui ayant été demandé au sujet de la proposition impériale du 22 septembre, il développa, comme il suit, les raisons pour lesquelles il était absolument impossible de l'accepter.
On ne pouvait, disait-il, restreindre et entraver le libre cours de l'Evangile sans trahir le Christ, sans le crucifier de nouveau. La Confession d'Augsbourg subsisterait jusqu'au jour du jugement, elle était l'expression pure et sans tache de la parole de Dieu. On ne pouvait accepter le concile qu'à la condition d'affirmer paravance que la doctrine qui y était renfermée était la seule vraie, que le concile l'admît ou non. Un ange descendu tout exprès du ciel pour y apporter quelque changement ne pourrait être cru et devrait être maudit: combien, par conséquent, le Pape, l'Empereur elles évêques étaient-ils moins autorisés à la juger! L'Empereur demandait que les moines habitant encore leurs couvents fussent laissés eu paix jusqu'au concile et que la messe fût tolérée; or il était tout à l'ait impossible de satisfaire à une pareille exigence, puisqu'il est défendu d'agir contre sa conscience sous peine de prendre le chemin de l'enfer ; les vœux religieux et la célébration de la messe faisaient aux mérites et à la Passion de Jésus-
' n Evangelii confessores invictissimi. » Junkkr, p. 111,
* « Propheta Germaniae, » JuNKRri, p.l.'il. — llexisle une médaille frappée en 1Ö37 avec la même inscription, voy. p. i'M. Luther est aussi souvent appelé dans les lettres contemporaines o l'ropheta Domini ad (»ermanos i. Voy. la lettre de Myconius (15:29) litéc par Si:ii)i;m.\\n. — HiiiKGEn, Zcitsch. far Kirclienqpscliichlf, t. 111, p. 305.