ARCHITECTURE CIVILE
C'est à ces efforts réunis qu'inspirait une foi commune, c'est à l'ardente piété des pauvres et des riches, des bourgeois et des paysans, des prêtres et des nobles, des individus comme des corporations et des monastères, que la plupart de nos églises doivent leur origine. Les nations et les villes, jalouses de se surpasser les unes les autres dans le témoignage de leur piété, de leur prospérité, de leur culture artistique, s'imposaient mille sacrifices généreux, et cela à une époque où la libéralité chrétienne s'exprimait en même temps de la manière la plus large, dans des legs pieux et d'innombrables fondations de bienfaisance. Cela est si vrai que le Pape lui-même dans un bref adressé au Conseil de Francfort-sur-le-Mcin, lui recommande de veiller à ce que la ville ne vienne à s'appauvrir par trop de Jegs faits aux églises '.
C'est par les édifices religieux que l'architecture du quinzième siècle exprima le plus magnifiquement son génie; mais elle ne consacra pas exclusivement à l'Eglise ses glorieux labeurs ; elle sut aussi parer la vie publique, le foyer domestique des plus nobles créations. Après Dieu, elle se plut à servir les intérêts communs, la liberté, l'honneur des citoyens à défendre, à fortifier les villes; elle a élevé ces tours puissantes, ces donjons, ces doubles portes que les engins modernes ont de la peine à détruire. On lui doit encore ces hôtels de ville, ces arsenaux, ces salles où se discutaient les intérêts de la commune, et ces maisons de réunions publiques qui servaient aux joyeuses assemblées. Les tours et portes de ville étaient fréquemment construites par les plus grands architectes. Si les cités rivalisaient de zèle pour élever au Maître du ciel et de la terre les plus magnifiques cathédrales, elles avaient entre elles la même émulation pour l'érection de bâtiments publics destinés à attester devant la postérité leur puissance, leur dignité, la vitalité de leur génie. Nonseulement en temps de paix, mais au milieu même du tumulte des armes, s'élevaient des édifices nombreux. L'Allemagne fut dotée en même temps de monuments religieux et civils de toute proportion, de toute nature. Les maisons bourgeoises et les demeures patriciennes avec leurs hautspignons, leurs fenêtres aussi artistiques que commodes, aux formes si variées et si élégantes, même les habitatious de paysans, les plus simples constructions de bois joint, révèlent, dans leurs
1 Krieok, Geschichte Francfurl's, p. 164.
plus petits détails, le sentiment artistique plein de sève et de justesse qui régnait alors dans toutes les classes de la nation. Les simples particuliers éprouvaient aussi bien que la commune en général l'ambition de laisser à leur pays un beau, un irréprochable travail qui servit d'encouragement, d'objet d'émulation aux artistes à venir, et contribuât à la gloire de la patrie. Le bourgeois, le paysan même tenait à honneur d'avoir chez lui, exécutés avec le plus de perfection possible, les objets qui servaient à la vie de tous les jours '.
Si l'on veut se faire une idée delà splendeur de l'architecture allemande à cette époque, il faut étudier les dessins de Mérian dans la topographie de Zeiler. Non-seulement les édifices civils, les châteaux, les hôtels de ville, les portes fortifiées, mais encore l'aspect général des cités, nous révèlent l'effort et le labeur de ces mêmes associations qui, maniant la matière et la l'orme sous tous les aspects possibles, arrivaient à cette perfection, à cette juste harmonie de tous les détails , que nous avons déjà admirées dans les édifices religieux 2.
1 Dit Juste Moser. Voy. Reichensperger, Mélanges, p. 409-412. — Christlich germanische Baukunst, p. 20, 30-32, 37. — On ne peut nier que les demeures d'autrefois n'eussent bien moins d'air et de lumière que celles d'aujourd'hui; mais il faut se rappeler que toutes les villes d'alors, dès qu'elles avaient un peu d'importance, étaient fortifiées, et que les murs d'enceinte rendaient nécessaire l'agglomération des bâtiments. « Quelle chose plus attrayante pour l'esprit, dit Jacob Grimm, que la description d'une ville du moyen âge? Les arts, que la richesse seule fait éclore, se montrent à nos regards; d'admirables églises et édifices publics s'élèvent dans l'enceinte des solides murailles; les places plantées d'arbres égayent les demeures, agréables d'aspect; et au dedans nous voyons s'épanouir une vie active et laborieuse, qui ne met point obstacle aux jeux, aux divertissements, aux danses, aux exercices militaires. Conscients de leur fortune bien établie, les bourgeois, dans leurs beaux habits, vont et viennent, fiers de leurs libertés, prêts à se défendre vaillamment contre toute attaque, généreux dans leurs dons, loyaux et fermes dans leur vie de famille, pleins de respect et de piété pour Dieu. »
2 On peut y constater l'état de prospérité et de splendeur dans lequel l'Allemagne sortit des mains de l'art du moyen âge. Pour plus de détails, voy. Reichens- PERGER, Martin Mérian, p. 6-18; Mélanges, p. 195-490. Toute l'architecture du moyen âge est issue de l'église; cependant l'architecture profane n'y eut pas moins son caractère personnel, et sut s'adapter à toutes les destinations, à tous les besoins. Un château fort de cette epoque, bien qu'il soit impossible de nier son caractère gothique, n'imite pas plus une église, un monastère, que les habits, les meubles des laïques n'imitent les meubles, les ornements d'église Une loi profonde, ayant sa racine dans le christianisme même, inspira jusqu'au moment de la Renaissance toutes les manifestations de l'art sans nuire en aucune manière à l'individualité. Au contraire, dans la période qui commence à la Renaissance, tous les arts, même l'art religieux, subirent l'inlluence des cours princières.