‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 118 sur 630 · GRAVURE SUR BOIS, ALBERT DURER · texte numérisé non relu

GRAVURE SUR BOIS, ALBERT DURER

incessant, une contemplation éternelle du mystère du péché et de la réparation se lisent sur les traits du Christ; et en même temps que ce regard si profond jeté dans l'âme du Fils de Dieu, sa personne humaine, son atlitude, nous sont représentées d'une manière tellement frappante que, dans ce sujet où tout était évidemment épique, nous nous sentons touchés par la poésie lyrique la plus émouvante. »

Le dessin du Portement de croix, où sont représentés un si grand nombre de personnages, a acquis une célébrité particulière pour avoir servi de motif à l'une des plus admirables compositions de Raphaël '.

A côté du sublime pathétique des Deux Passions, admirons les vingt gravures sur bois qui représentent la Vie de A'otre-Dame. Elles datent pour la plupart de 1504 et de 1505 s, et forment un délicieux poème, plein de tendresse, de pureté et de mélancolie. Les moindres détails, les paysages, les incidents familiers de la vie champêtre, les animaux, rapprochés de l'homme dans une union aimable, tout porte le caractère de l'idylle et adoucit avec charme l'austérité de la vie de la Sainte Vierge et de ses parents. La mort même de la Mère de Dieu, entourée des disciples et étendue sur son lit de mort; Pierre répandant l'eau sainte sur celle qui s'en va; Jean tenant pour elle un cierge allumé; un autre apôtre élevant la croix, nous inspirent une émotion pénétrante et douce3. Durera mis aux pieds de la Reine du ciel, dans ces pages suaves, toute sa tendresse, tout son hommage. L'art véritable a cela de commun avec l'amour, qu'il apporte une attention affectueuse au moindre détail concernant la personne aimée. C'est dans la Vie de Notre-Dame, plus que dans toutes les autres compositions de Dürer, que se montre dans toute sa grâce et sa vérité ce qui constitue essentiellement l'art allemand : la vie du sentiment.

De même que l'auteur (YHéliand fait passer les eaux vives de l'Évangile à travers sa patrie saxonne, et transporte le Christ et ses disciples dans sa terre natale comme si toute la sainte histoire s'y était accomplie, Dürer fait subir aux faits religieux, aux légendes pieuses les conditions ordinaires de la vie dans son pays et parmi ses concitoyens. Toute distance, toute trace, tout souvenir d'une contrée étrangère disparait dans ces compositions pleines de vie. Tout s'échaulfe, tout se rapproche de nous dans une réalité familière. L'âme du quinzième siècle qui inspira Dürer et auquel il servit

' Voy. Van Eye, p. 277.

* THACSING, Durer, Geschichte teinté Lebens, p. 248-253.

'Cette gravure a été plusieurs fois reproduite par les imitateurs de Durer. Voilà pourquoi dans les musées nous rencontrons des tableaux dans le môme genre qui portent le nom de Dürer.

à son tour d'interprète et de héraut, s'y reflète avec une admirable fidélité '.

Dans les archives du couvent de Sainte-Claire, à Nuremberg, se trouve le plan ébauché que Dürer avait tracé pour son œuvre 2. 11 date du temps où Charité Pirkheimer en était abbesse. C'est en comparant cette ébauche avec la composition du maître, qu'on peut apprécier sa fécondité d'idées, le don merveilleux d'invention qu'il possédait. Mais l'œuvre la plus grandiose qui fut jamais exécutée par la gravure sur bois, c'est Y Arc de triomphe de Maximilien, fait par Dürer à la prière 3 de l'Empereur.

La gravure sur cuivre se perfectionnait en même temps, et atteignait son plus grand développement. Les premiers incunables sur cuivre, comme les premières productions de la gravure sur bois, semblent nous être venus de la haute Allemagne, vraisemblablement de l'ancienne Bavière. Il est certain, en tout cas, que la gravure sur cuivre a été mise en usage en Allemagne bien avant d'être introduite en Italie4. Ce furent des orfèvres allemands qui eurent les premiers l'idée de tirer sur cuivre les copies d'images religieuses qu'ils propagèrent ensuite; et le premier emploi de la nouvelle découverte fut de servir à l'instruction religieuse du peuple. Les deux principaux graveurs sur cuivre de cette époque, Franz de Bohold et Israël de Meckenen (mort en 1503), restent tous deux fort en arrière, comme habileté technique, de deux maîtres de génie qui ne nous5 sont connus que par leur monogramme, et dont les dessins portent la date de 1451 à 1466. Nous y admirons une observation de la nature bien plus vraie, plus délicate et d'un style plus large que dans les compositions des artistes que nous venons de nommer 5.

C'est à l'école d'un de ces maîtres inconnus (dont les initiales sont E. S.) que se forma Martin Schongauer, plus célèbre peut-être encore comme graveur que comme peintre. En invention, sentiment, simple grandeur de style, non-seulement il surpasse ses prédécesseurs, mais il est au-dessus de tous les artistes qui le suivirent, si nous en exceptons Albert Dürer. Ses gravures, dont soixante-dix nous ont été conservées, se répandirent rapidement et lui méritèrent une réputation

1 Voy. Va\ Eye, p. 280-320. — Luthardt, p. 3. — Voy. J. Aldenkirchen, Die Mittelalterliche Kun$l in Soest, p. 23-24, et planche 4. (Donn, 1875.) 3 Voy. Baader, t. II, p. 36, 63-70.

' THAUSING, Durer, Geschichte seines Lehens, p. 370-373.

* Voy. SiGHART, Histor. und Polit. BL, t. LVII, p. 822. — W. Schmidt, p. 35-36. — Schott, p. 2-3.

* Otte, p. 802-803. — KüGLER, Handbuch, t. II, p. 494. — SCHOTT, p. 9-10. — Voy. Von der Linde, p. 13.

Page 1