GRAVURE SUR CUIVRE
européenne. Michel- Ange lui-même s'imposa, dit-on, le minutieux travail de copier l'une d'elles '. Le dessin de la Tentation de saint Antoine exerça à lui seul une puissante influence sur l'art. Parmi les élèves qui se formèrent a Colmar dans son atelier, il faut citer Barthélémy Zeitbloom, d'Ulm, auquel sont attribués plus de cent cinquante dessins d'un remarquable fini -.
Mais on ne saurait parler de la gravure sur cuivre sans en revenir encore à Albert Dürer, auquel elle est redevable de son immense exten«ion, de sa mise en œuvre si variée, de son perfectionnement admirable. C'est encore à lui qu'on doit les premières eaux-fortes. Ses dessins furent reproduits en Allemagne et à l'étranger plus fréquemment encore que ceux de Schongauer, et des maîtres illustres comme André del Sarto, Nicolas Alunno, Marc de Ravenne, y puisaient des motifs pour leurs tableaux. C'est donc avec un orgueil fort légitime que l'ingénieur militaire Daniel Specklin a rangé la gravure sur cuivre « parmi ces arts subtils qui doivent leur finesse et leur perfection aux Allemands3, bien qu'en puisse dire l'Italie ».
Schongauer ne s'était pas borné à reproduire des sujets religieux; son burin avait retracé les sujets les plus divers, animaux, armoiries, motifsdetout genre*. Mais Diïrer étendit encore le domaine de la gravure et la mit au service de toutes les formes de la pensée : histoire, mythologie, humour, salire, allégorie, architecture, paysages, portraits, il y a de tout dans son œuvre, et son invention est aussi féconde que son labeur est infatigable. Parmi celles de ses compositions qui sont d'un intérêt historique universel, trois sont particulièrement dignes d'être étudiées, parce que l'artiste a su y donner vie à sa manière personnelle d'envisager le monde et les choses. Elles sont intitulées : le Chevalier, la Mort et le Démon (1513), Saint Jérôme, et la Mélancolie (1514). Ces trois dessins s'expliquent réciproquement l'un par l'autre5. A la profondeur tout à part de l'expression, au fini de l'exécution, on est facilement averti qu'on a sous les yeux les modèles les plus achevés qu'ait jamais pu produire la gravure sur cuivre.
Dans la première de ces compositions nous apercevons un guerrier chevauchant parmi de sombres replis de rochers, loin de tout sentier
1 Springer, p. 179-180.
2 Voy. Hassler, p. 118-119.
3 Voy. Springer, p. 174-175.
* Pour plus de détails, voy. W. Schmidt, p. 35-38.
5 Voy. les diverses interprétations de ces trois dessins dans Van Eye, p, 349- 356. — ALLIHN, p. 95-115. — LoTHARDT, p. 46-49. — WAAGEN, p. 223-226. — Tnvu- SlNG, Durer, Geschichte seines Lebens, p. 450-454. — KAUFMANN, 1. Durer, p. 38-42. — Sur saint Jérôme et la Mélancolie, voy. Springer, p. 200-201.
tracé. Il est revêtu d'une armure brillante. A ses côtés se tient la Mort, dont la tête est couronnée de serpents entrelacés. Elle présente en grimaçant au chevalier le sablier fatal. Le démon, sous une forme plus repoussante encore, armé d'une lance crochue, étend vers lui sa griffe. Mais sans se laisser épouvanter par la mort ou par le démon, ne regardant ni à droite ni à gauche, le chevalier poursuit sa marche avec assurance. Sa ferme foi, la conscience du devoir loyalement accompli, lui donnent la certitude de la victoire '.
L'artiste complète la pensée d'une portée générale qu'il a cherché à exprimer dans son premier dessin, parle second qui nous transporte dans la chambre de saint Jérôme. Tout dans cette composition respire un charme intime, tout y est agréable aux yeux. Saint Jérôme est assis devant un pupitre et écrit. Autour de lui règne un ordre plein d'harmonie. Un soleil radieux pénètre à travers les petites vitres rondes des fenêtres, et répand dans la chambre sa joyeuse clarté. Un lion, aux yeux à demi fermés, étend ses membres à cette chaleur bienfaisante. A ses côtés, un chien9 dort profondément. Aucune pensée troublante, nulle anxiété venue du dehors, n'altèrent la bienheureuse sérénité, la foi calme et profonde qui se reflètent sur le beau et expressif visage du Père de l'Église. Mais cette paix dont il jouit, le saint n'entend pas la garder pour lui seul : il est absorbé tout entier dans un travail qui le rend heureux, et qui aura pour but d'en répandre au loin les fruits.
La troisième composition est d'un caractère tout différent. Une femme aux ailes d'ange nous y est représentée. Sa tête couronnée de myrte est appuyée sur sa main gauche. Sa main droite tient un livre et un compas. Elle est assise au bord de la mer, et plongée dans une méditation profonde. Un maigre lévrier, qui parait épuisé de fatigue, est couché à ses pieds. Tout autour d'elle, dans un désordre qui est un véritable chaos, et dont l'effet désagréable est rendu plus pénible encore par le reflet blafard d'une comète qui perce les nues, sont jetés ça et là, pêle-mêle, les instruments, les symboles différents des sciences humaines. Ici, point de soleil réchauffant, point d'agréable bien-être, nulle trace des doux effets de ce contentement intérieur que possède le chevalier parmi les plus redoutables périls, et qu'exprime le visage de saint Jérôme absorbé dans son travail. La rêveuse est plongée dans de sombres et profondes pensées. Son regard se perd au loin. Ses traits expriment une souffrance amère. Ces trois dessins marquent les limites de deux âges bien différents
1 Voy. Van Eye, p. 361. II. Grimm établit un rapprochement entre le dessin : le chevalier, la mort et le démon, et le Enehiridion mililia ckrisiiani d'Érasme. — Voy. Preustiche Jahrbücher, 1875, t. XXXVI, p. 543-549.
* Ou un rtuard.