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VIE POPULAIRE, D'APRÈS LE TÉMOIGNAGE DES ARTS PLASTIQUES

Pendant sa période d'épanouissement, l'art allemand fut le miroir fidèle des âmes, des caractères, des idées, des tendances, de toutes les manifestations delà pensée du temps fécond et mouvementé dont nous nous occupons. Tout ce qui intéressait la vie de la nation l'intéressait, et ce qui dominait dans les idées reçut, grâce à lui, son expression la plus haute.

Les deux traits caractéristiques de l'esprit allemand à cette époque, c'est une religieuse gravité auprès de laquelle se montre sans cesse une veine humoristique pleine de fraîcheur et de sève.

L'humour, dans son essence, l'humour qui n'est que le jeu intelligent des contrastes, fleurit toujours abondamment dans les périodes où l'art chrétien et la littérature chrétienne ont prédominé. Il ne leur appartient pas exclusivement, mais nous serons toujours sûrs de le rencontrer là où ils ont une grande influence. En effet, ce jeu des contrastes ne peut se produire librement que si de solides principes sont posés. Or c'est le christianisme qui, pour la première fois, a donné à l'esprit humain la claire conscience de ses grandeurs et de ses faiblesses, aussi bien que du rapport qui existe entre sa liberté et les lois éternelles de Dieu ; c'est donc le christianisme qui a fondé le centre inébranlable autour duquel peut se mouvoir l'humour ', et c'est pour cela qu'aussi longtemps que la vie personnelle, la vie privée et publique reposèrent sur la base affermie de la religion, aussi longtemps que l'Église donna l'unité et l'ame à l'organisme compliqué du moyen âge, l'humour demeura vigoureuse, saine et vivace parmi le peuple, et se répandit au dehors dans une expansion riche et variée. La poésie de la vie populaire au moyen ûge, dans ses

1 Voy. Reicfienspergeh, Mélangea, p. 471-478.

diverses manifestations : jeux publics, divertissements, fêtes souvent singulières où les fous et les ânes avaient un rôle ', innombrables facéties et récits comiques qui charmaient tant nos aïeux, nous atteste ce fait, et les arts plastiques, comme la littérature, nous apportent le même témoignage. L'humour ne peut déborder avec cette puissance que daus les siècles de foi, alors que les volontés sont vigoureuses et les sentiments profonds; les gens convaincus et croyants portent seuls dans la vie de tous les jours la liberté et l'audace, parce que le bon sens et le courage dirigent leurs intelligences. Ils sont joyeux de vivre; en eux, les organes les plus nobles et les plus intimes de la pensée restent intacts, même lorsque leur gaieté devient crue et même irrévérencieuse. Dans les âges d'incrédulité, au contraire, il n'y a r,as d'humour, et il n'y en a pas davantage dans les époques où règne une étroite bigoterie.

Si l'Église du moyen âge eût voulu réprimer l'humour, sa grande autorité lui eût rendu l'entreprise bien facile; mais elle était trèséloignée d'un pareil dessein. Comme elle embrassait l'homme tout entier et comprenait tous ses besoins, toutes ses aspirations, elle laissait un libre essor aux manifestations légitimes de la pensée, elle leur accordait une pleine indépendance, pourvu que la raillerie ne touchât ni à la foi proprement dite, ni à elle, qui s'en était constituée la gardienne. Elle favorisait l'humour, elle lui laissait même pour ainsi dire « monter la garde auprès des choses saintes '.comme si elle eût aimé que l'homme fût souvent rappelé au souvenir de tout ce qui sépare du divin sa nature infirme et bornée. Ce n'était pas seulement sur les portails des églises, sur les gargouilles ou autres parties secondaires de l'extérieur des édifices religieux qu'on apercevait des figures grotesques; l'humour posait sa raillerie malicieuse et spirituelle sur les piliers et les lutrins, jusque dans le sanctuaire, et même sur le tabernacle. D'une amusante espièglerie elle passait souvent à une foudroyante satire; mais, dans toutes ses manifestations, elle ne cessait d'attester une ardente soif pour la vérité, une conviction profonde du néant de toutes les vanités de la terre, et ce continuel combat entre le bien et le mal qui se livre dans l'âme humaine. Elle flagellait les extravagances du temps et ne se lassait pas de prémunir les hommes contre l'orgueil et la vanité. Les figures grotesques et satiriques que nous apercevons à l'intérieur des églises et des cloitres, et qui sont si fréquemment placées sur les sièges des prêtres, dans les stalles des

1 • Nos fêtes religieuses et populaires du moyen âge, dit Gervinus, (t. II, p. 277- 278), étaient pleines de vie poétique, de joies élevées : qui n'envierait ce temps, maintenant que chez nous tout est étouffé par la routine? Il faudrait avoir perdu l'esprit, ajoute-t-il, pour préférer les divertissements du présent à ceux d'autrefois. •

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