‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 122 sur 630 · L'HUMOUR DANS L'ART · texte numérisé non relu

L'HUMOUR DANS L'ART

religieux, remplissaient auprès du clergé le même rôle que jouaient les fous à la cour auprès des rois. Ceux-ci, dans l'esprit du temps, étaient donnés aux princes >< comme ces miroirs bombés dans lesquels leur apparaissait, plaisamment parodiée, leur figure de travers et loute rapeîissée '. » Tant que l'Eglise resta ferme et inébranlable sur ses piliers éternels, elle ne put qu'approuver la guerre entreprise par l'humour contre les abus existants. Il ne lui déplaisait pas de voir traités sans miséricorde ceux qui avaient entre les mains le pouvoir spirituel ou temporel; elle aimait à voir l'orgueil, la mollesse, l'amour immodéré des biens de la terre, tournés en ridicule. Ces railleries ne devinrent dangereuses, en effet, que lorsque le principe d'autorité venant à s'ébranler, la conduite de Dieu sur son Eglise étant niée, l'humour se débarrassa du frein salutaire qu'une loi supérieure lui avait imposé : alors ce qui avait été autrefois gaieté devint basse bouffonnerie; l'amusante satire se changea en caricature vulgaire, et tomba enfin dans cette grossièreté sans mesure qui devait avoir plus tard une influence destructive et funeste sur tous les liens sociaux.

Mais lorsqu'une loi sage et restrictive tempérait l'exubérance de la force, alors qu'un but élevé, immuable, était placé devant tous les yeux, le contraste entre les choses graves et plaisantes, sublimes et ridicules, n'était pas seulement toléré, il était aimé, bien que dans le libre espace laissé à la lutte, les chocs fussent quelquefois d'uue extrême rudesse. Un artiste, par exemple, orne la page d'un petit livre de prières; son pinceau délicat y donne le témoignage de sa patience infinie, de son fervent amour, de sa piété profonde; mais, dans les feuillages entrelacés de sa vignette, il place un singe habillé en chasseur qui dirige son arbalète vers un autre singe, lequel lui présente en guise de cible le bas de son dos 2. L'humour coule à flots dans les admirables dessins à la plume exécutés par Dürer pour le livre d'heures de Maximilien3. Pour commenter une prière sur la connaissance de l'humaine misère, l'artiste nous présente un médecin maigre et ratatiné, contemplant un urinoir a travers de grosses lunettes, tandis que de la main gauche il retient son chapelet, qui glisse sur son dos. A côté d'une prière contre la tentation, il nous montre un renard au bord d'une flaque d'eau, jouant de la flûte et attirant les poules qui, toutes, viennent mala-

1 Gorhes, Volksbücher, p. 294-295.

2 Voy. FALwr, t. I, p. 279.

3 A. Durer's Randxeichnungen aus dem Gebetbuch des Kaisers Maximilian, Maximilien von F. X. Stöger. (Munich, 1850.) — Voy. l'explication des dessins dans Heller, I. II, p. 869-886. — ThadSING, Durer. Geschichte seines Lebens, p. 380-381. — L'ouvrage de SCHAFIR, Deutsche Sludteicahrzcichai, ihre Entstehung, Geschichte und Deutung, t. I. (Leipzig, 1858.)

droitement se livrer à lui. Près d'un charitable donneur d'aumônes, il place un autre renard qui a volé un poulet. A côté d'un ange qui prie, un satyre joue de la trompette. Sous David qui chante les louanges de Dieu sur la harpe, un butor pousse son cri strident. Une exhortation adressée aux puissants de la terre est commentée par un dessin où nous voyons un empereur tenant d'une main la mappemonde et de l'autre son sceptre, trainé dans un char par un bouc, qu'un petit enfant, monté sur un cheval de bois, tire par la barbe. Mais le plus amusant de tous ces contrastes se trouve dans la page qui représente la Sainte Vierge en prière. Marie est plongée dans un fervent recueillement; le Saint-Esprit plane sur sa tête virginale, tandis qu'à sa gauche, dans un coin, le démon, exaspéré par une épouvantable grêle, s'arrache les cheveux et s'enfuit en hurlant. La satire, par ces jeux capricieux de lumière, servait à mettre en relief, dans toute leur profondeur et leur puissance, les idées graves et sublimes de la foi. Dans les dessins représentant le démon, et lorsqu'il s'agissait de faire comprendre à la fois sa haine contre l'Église et son impuissance finale, il est rare qu'on ne trouve pas quelques traits plaisants. A côté de lui, les petits anges que les artistes occupent à toutes sortes de jeux enfantins, et qui témoignent leur joie naïve, ressortent avec un charme d'autaut plus aimable.

Les folies, les travers du temps sont raillés en traits piquants, en mordantes satires dans d'innombrables gravures. La vanité, la passion ridicule des femmes pour les ajustements, y sont tournées en dérision avec une sorte de prédilection. Les présomptueux et les fats, jeunes ou vieux, qui veulent plaire et s'imaginent être aimés, servent aussi de cible à la plaisanterie d'une peu enviable manière. Mais les paysans bouffis de vanité, amoureux d'un luxe au-dessus de leur état, doivent endurer plus que tous les autres le fouet de la satire : l'art du quinzième siècle ne se lasse pas de les fustiger.

Le paysan d'alors, dans la plupart des contrées allemandes, n'était pas cet homme opprimé, courbé sous une morne résignation, que nous voyons apparaître après la grande révolution sociale du seizième siècle; c'est un être vigoureux et hardi, une nature pleine d'énergie, fortement attachée à la vie. Il a le droit de porter des armes, il est en mesure de se défendre, tout comme les membres des corporations ouvrières des villes. Il prend part à la vie publique, aux réunions communales, aux assises populaires. On peut apprécier dans les documents de l'époque qui le concernent, et qui sont en si grand nombre, l'importance de la place qu'il occupe dans la société. On est si bien renseigné sur lui, grâce aux nombreux témoignages qui nous ont

Page 1