SCÈNES VILLAGEOISES
été conservés , que nous sommes pins à même de connaître sa vie, ses mœurs, ses faiblesses, ses ridicules, ses plaisirs ou ses accès de colère, que le degré exact de civilisation des classes plus élevées '.
En Franconie, en Bavière, en Brisgau, en Alsace, là précisément où devaient se montrer plus tard les premiers signes avant-coureurs de la guerre des paysans, l'homme de la campagne vivait en général dans des conditions de grand bien-être. L'aisance dont il jouissait le rendait orgueilleux; il ne s'estimait pas au-dessous des classes supérieures. 11 imitait les mœurs et les plaisirs des nobles, et s'habillait avec du velours et de la soie. Ou lit dans un des Divertissements pour le carnaval, édités à Nuremberg, où se trouvent à l'adresse des paysans des railleries si fréquentes : « Les paysans ne peuvent plus supporter que les nobles et leurs enfants s'habillent autrement qu'eux. » « Autrefois, ajoute la satire, les villageois portaient des manteaux gris, des bonnets gris, un chapeau grossier, une blouse de chanvre ou de lin. Leurs souliers étaieni attachés avec des écorces d'arbre, leurs cheveux étaient coupés au-dessus des oreilles, « à la mode wende », les selles, les harnais de leurs chevaux étaient simples. » « Mais maintenant qu'ils portent des habits de soie, comme les chevaliers, tout va mal. » Sébastien Brant 'dit aussi dans la Nef des fous : « Les paysans portent des habits de soie et des chaines d'or; ils ne supportent plus le coutil grossier, il leur fout du drap de Londres ou de Malines. Ils s'en font des habits avec des crevés à la dernière mode, des vêtements de toutes couleurs, de toutes fourrures. Ils portent sur leurs manches l'image d'un fou; les gens de la ville peuvent maintenant prendre des paysans de bonnes leçons de luxe et de vice! »
Les gravures du temps ne cessent d'amuser le public aux dépens des paysans. On aimait à se divertir de leurs ridicules, et les dessins représentant des scènes de mœurs villageoises étaient alors fort appréciés. — Sur la dernière page, entourée de vignettes, du livre d'heures de Maximilicn, Durera fait l'excellente satire d'une « danse rustique ». Un villageois et une villageoise s'élancent pour danser; la femme a de longs cheveux flottants et une robe trainante comme celles des dames de la ville; l'homme, la bouche largement ouverte, lève gauchement la main. Un autre couple exécute une danse de cour » : le paysan plein de gravité qui s'apprête à la commencer porte un verre d'eau sur la tête et, gravement, se met eu mesure de danser2.
1 VOV. Alliiin, Dürerstudien, p. 82-94. — Voy. Seehek, p. 417 ! LiiL\M), t. II, p. 394.
Un dessin à la plume attribué à Martin Schongauer est encore plus malicieux : des paysans petits-maitres dansent avec leurs belles; l'artiste, comme Dürer, tire un excellent parti des ridicules de ces jeunes fats, de ces grosses paysannes qui s'habillent à la mode des villes et trahissent involontairement leur origine par leurs mouvements lourds et sans grâce '. Les villageois, avec leur faux vernis de cour, leurs prétendues belles manières, rappellent l'aventure de Don Quichotte lorsqu'il voulut s'accoutrer en chevalier. Ils ont emprunté au costume des nobles, éperons, ceinture et épcc, sans pouvoir cependant dissimuler leur gaucherie; les fourreaux de leurs épées sont détériorés, et çà et !à on aperçoit le genou nu à travers le haut-de-chausses déchiré â.
Presque tous les artistes de ce temps ont reproduit par la gravure les scènes populaires les plus variées, et grâce à eux nous avons sous les yeux, dans un relief vivant et animé, le tableau des mœurs populaires de l'époque; nous pouvons donc suivre le paysan dans ses travaux et dans ses plaisirs, et établir facilement entre la vie d'autrefois et celle d'aujourd'hui d'intéressants rapprochements. Une miniature, ou bien un vitrail, nous fait assister à un marché. Des jeunes filles et des femmes assises offrent et vantent leur marchandise. Il y a du pain blanc, du beurre et des œufs dans les paniers, du lait dans les cruches, des pigeons et des poulets dans les corbeilles tressées qu'elles portent sur la tète. Les robes des marchandes sont d'une grande simplicité, elles couvrent le buste, enveloppent jusqu'au cou, et s'ajustent au corps avec grâce; les manches sont modérément larges; les jupes tombent jusqu'aux pieds, mais ne sont point d'une longueur gênante. Le tablier est noué; les cheveux, séparés sur le front, tombent librement sur le dos pour les jeunes filles, tandis que les femmes plus âgées ou celles venues de la ville, les cachent sous un fichu qui tombe en larges plis ou s'attache sous le menton 5.
Les dessins représentant les divertissements et les jeux sont également intéressants : une gravure, par exemple, nous initie aux jeux du monde enfantin; les enfants jouent à la toupie, à la main chaude, à colin-maillard, à la balançoire, à la culbute4. Une autre
1 Voy. Falke, p. 313-314.
* Voy. Alliiix, p. 90. Sur le luxe d'habillement des paysans, voyez aussi Nor-
RENBEUG, Kölnisches Literalurkben, p. 27-28. 3 Voy. Falke, t. I, p. 311-312.
* Zingeile a prouvé dans son charmant travail intitulé : Die deutschen Kinderspiele im Mittelalter, qu'on peut lire dans les comptes rendus des séances de l'Académie de Vienne, t. LVII, p. 119-1G9, que les petits paysans d'autrefois possédaient la