‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 129 sur 630 · ANCETRES DE LA MUSIQUE MODERNE · texte numérisé non relu

ANCETRES DE LA MUSIQUE MODERNE

contrées du Rhin, et le Flamand Jean Ockenheim (f 1512), sont les deux ancêtres intellectuels de toutes les écoles de musique '.

Dans les œuvres d'Ockenheim, nous admirons une profonde intelligence de la musique religieuse, une étonnante dextérité dans la science des canons, une manière de phraser pleine d'originalité et d'ampleur. Ses compositions nous font, pour ainsi dire, entendre une âme qui chante. On y trouve des périodes entières d'un étonnant dessin mélodique et d'une remarquable délicatesse de sentiment 9.

Le plus doué de ses élèves, Josquin de Prés 3, fut l'objet des louanges enthousiastes de ses contemporains, qui ne pouvaient se lasser de l'admirer *. « Son talent, dit Henri Loritz, était à la fois si souple et si puissant qu'il se prêtait à tout ce que voulait le maitre. Personne ne l'a surpassé dans l'expression énergique des sentiments. Personne ne savait s'emparer d'un sujet d'une façon plus heureuse. Nul ne peut l'égaler dans son jeu plein de grâce et de légèreté, de même que nul poète latin n'eût osé se comparer à Virgile. » Le Luxembourgeois Adrien Coclicus, qui s'était formé sous Josquin, disait de son maître : « Il était le plus grand, parmi ces musiciens de premier ordre, qui sont en quelque sorte les rois des autres, parce que non-seulement ils enseignent, mais joignent la théorie à la pratique, connaissent les lois de toutes les compositions, et savent exprimer toutes les émotions de l'àme. » Aussitôt que Josquin avait remarqué dans un de ses élèves une intelligence vive et prompte, il lui apprenait en peu de mots, le guidant toujours par des exemples, à composera trois, quatre, cinq et six parties. Du reste, il trouvait peu de musiciens propres à la composition, et c'était son principe qu'on n'y doit former que ceux qui ont un attrait particulier pour cet art admirable. « Il existe tant d'œuvres ravissantes composées par les anciens maîtres, disait-il; sur mille élèves, un seul à peine serait capable de faire quelque chose de comparable ou de meilleur 5! »

Jacques Obrecht surpasse beaucoup Josquin et Ockenheim par la simple beauté du style et l'élévation de la pensée. « L'œuvre d'Obrecht, dit Glaréau, joint à une grande simplicité une majesté

1 ElTNF.n, Bibliographie der Musihsammelwerke. s Ambkos, p. 170-179. — Jacob, p. 402.

3 Jodocus Pratensis.

* François Commer a publié un choix des meilleurs motets de Josquin, dans

Sa Collcctio operum musicorum Biiltuvorum (Berlin, 1843).

5Foukix, t. H, p. 516, 550-615. — Voy. la biographie de Coclicus, dans la Niederrheinischen Utuikseitung (Cologne, 1861). Année 9, p. 82. — Voyez le célèbre ouvrage de A. V. Tamis, Harmonicale Symbolic des Atterthums, t. I, p. 289 (Cologne, 1868).

surprenante. Il vise moins aux effeîs savants que Josquin; il ne se propose pas comme lui de produire telle ou telle impression; il laisse ses compositions s'emparer de l'auditeur. On raconte que son imagination et son ardeur au travail étaient si grandes qu'il eiU été en état de composer en une seule nuit une messe admirable, a Plusieurs de ses messes et de ses motets sont de vraies « cathédrales gothiques, construites avec des sons ' ».

Obrecht vécut quelque temps à Florence, à la cour de Laurent de Médicis. Il y rencontra son compatriote Henri Isaack, maitre de chapelle à Saint-Jean (1475-1480), et que Laurent avait chargé d'enseigner la musique à ses enfants. Obrecht fut entouré à Florence d'une grande considération, et l'empereur Maximilien lui confia des intérêts diplomatiques à la cour des Médicis. Il passa près de Maximilien les dernières années de sa vie, et faisait, ainsi que Josquin, l'orgueil et l'ornement de la chapelle impériale 2.

Henri Isaack est l'un de nos meilleurs compositeurs, tant anciens que modernes. Il faut ranger parmi les véritables chefs-d'œuvre ses deux motets à six voix, si remarquables par leur grandiose structure. L'artiste y a glorifié les suprêmes pouvoirs spirituel et temporel, le Pape et l'Empereur. Un autre motet sur une hymne à la Vierge passe pour un modèle achevé de clarté et de pureté de style. Le travail dans lequel il a remanié les offices des dimanches et jours de fête de l'année ecclésiastique renferme un trésor inestimable : c'est une collection de modèles admirablement choisis pour servir à l'étude du contre-point et du plain-chant grégorien3. Une grande partie de cet ouvrage est due à Louis Senfi, de Zurich, élève d'Isaack, maitre doué, à coup sûr, de génie, unissant à un profond sentiment de la musique religieuse l'imagination la plus riche. Parmi ses chants d'église, il en est un qui est un vrai diamant, c'est celui qui commence par ces mots : « Dieu éternel. » On y sent passer le souffle d'une foi ardente; il appartient à ces chants historiques, dans le sens le plus élevé du mot, où s'incarne avec puissance l'esprit de toute une époque4.

Citons encore un autre compositeur de musique religieuse également remarquable, c'est Henri Finck, maitre de chapelle à la cour polonaise de Cracovie (1492). Son cantique des Pèlerins, « Mettonsnous en route au nom de Dieu a, s'empare de notre âme aussi fortement que les plus admirables chœurs de Händel. Finck a remanié un grand nombre d'anciennes hymnes latines; ces compositions

1 For.KfL, t. II, p. 520-527. — Amp.ros, p. 179-184.

- Ambros, p. 20.'5. — .Sur la protection accordée par Maximilien aux musiciens, voy. le l'iariumde Cuspinian, t. II, p. C07. — Voy. ASHBACu, Universität IVicn., t. II, p. 80.

1 AlHBROS, p. 380-389.

1 ibid., p. ioi-m.

Page 1