COUVÉES
Les redevances des colons consistaient généralement en prix de fermage très-modérés, quelquefois même étonnamment modiques ', en prestations en nature ou en corvées et services personnels : corvée de chevaux, de labourage, de chasse ou de pêche, dont le nombre était exactement déterminé. Dans les duchés autrichiens, aucun cultivateur n'avait par an plus de douze jours de corvée à faire s. Lorsque le colon mourait, sa famille devait une redevance spéciale au seigneur, qui avait alors droit à la « meilleure fête » ou bien à la « meilleure pièce », c'est-à-dire à la plus belle bête du bétail ou au plus bel habit de la garde-robe. Cette redevance avait beaucoup de rapport avec la taxe sur les héritage* prélevée, dans les villes, sur les habitants qui n'y avaient pas droit de bourgeoisie; mais, en général, elle était moins lourde, car celle-ci s'élevait souvent jusqu'à 25 pour 100 de l'héritage3. Dans les duchés autrichiens où le droit « de meilleure tête » avait été aboli, « comme étant une intolérable vexation », on prélevait une redevance mortuaire de 5 pour 100 sur la propriété mobilière ou immobilière affranchie de toute dette laissée par le colon; mais les legs pieux du défunt, les instruments de culture, les habillements, etc., n'entraient point en ligne de compte*. En Tyrol, le seigneur n'avait droit qu'à un bœuf dans tout l'héritage du tenancier0.
Dans beaucoup de pays, les colons étaient tenus à des danses de corvée, alors regardées comme une reconnaissance symbolique de la suzeraineté du seigneur. Ainsi, dans les districts de Laugenberg, tous les ans, le troisième jour de la Pentecôte, les paysans de plus de huit villages devaient venir par couples et se rassembler d'euxmêmes sous un filleul, pour exécuter une danse en présence de leurs seigneurs. Ceux-ci leur faisaient servir de la bière et des gâteaux. Les paysans absents ou refusant de danser étaient punis6.
Pendant la corvée, les paysans étaient nourris par les seigneurs. Nous voyons par d'anciens documents que les chevaliers de l'ordre Teutonique de Fiscbingen (domaine de Röteln) étaient tenus de donner à leurs corvéables « du vin rouge, du bœuf et du pain de seigle ». Nous lisons dans le coutumier des métairies appartenant à l'évèché de Strasbourg (àSasbach, clans l'Ortenau) : « Il est à savoir que tout colon doit corvée de son corps trois jours par an, comme le bailli
1 Voy. Mo\e, Zeitschrift, t. X, p. 2G4. 268. Fol.
* BUCHUOLTZ, Ferdinand der Erste, l. \ III, p. 50-53.
3 (oinme, par exemple, à Constance, d'après les comptes de la ville en 151.. Mont, XVII, p. 132.
* Bdchholtz, t. VIII, p. 53.
5 ZlMMEiiMANN, Bauernkrieg, t. III, p. 420. 0 Voy. Maukek, Fronhö/c, t. III, p. 306-307.
doit le lui prescrire. Quand le travail de la journée sera fini, il s'assiéra sur un escabeau, et le bailli lui donnera une miche assez grande pour aller de son genou à son menton, celle qui est appelée miche de nuit. » Dans le coutumier de la ferme d'Hausberg (près de Strasbourg), il est dit que « le corvéable aura droit une fois par an à un repas composé de deux plats; et la viande doit déborder de quatre doigts des deux côtés du plat; on servira le paysan dans des gobelets et plats neufs, et on lui donnera du vin en quantité suffisante ». A Alzey, les corvéables, hommes et femmes, étaient tenus d'aider à la moisson pendant deux jours. « Mais si la femme a un petit enfant, elle pourra retourner trois fois par jour à la maison pour l'allaiter », dit le coutumier. « Le soir, on donnera à chaque homme un pain, dont vingt-quatre semblables doivent être pétris dans un muid de grain. » On fixait exactement d'avance la quantité de nourriture et de boisson à laquelle le corvéable avait droit lorsqu'il avait à faire des transports de vin, et nous pouvons constater dans les règlements qui nous ont été conservés, qu'on pourvoyait avec largesse à ses besoins. Nous y lisons en effet : « On lui servira deux sortes de pain, deux plats de viande et deux sortes de vin ». On doit cependant l'empêcher de boire avec excès : « Quand le charretier des vins arrivera le soir à la Moselle », dit le coutumier de l'abbaye de Prüm, « on lui servira une soupe, et du vin en quantité suffisante. Pendant sa route, il aura droit à chaque mille à un quart de vin. Mais il doit éviter de trop boire, afin de pouvoir bien garder le vin de son seigneur. Quand il arrivera à destination, on lui donnera suffisamment à boire et à manger; on lui servira deux sortes de pain, deux sortes de viande et deux sortes de vin. Le charretier ne doit pas boire avec excès, afin de ne pas heurter la porte en entrant, car s'il la heurtait, il devrait payer une amende à son seigneur '. » Le temps de la corvée durait en général deux jours, mais plus souvent encore un jour et une nuit. Ordinairement, les corvéables retournaient chez eux le même jour -.
Les redevances en nature et en argent étaient presque toujours apportées au seigneur ou à son intendant par le tenancier ou corvéable en personne. Il n'était pas rare que ces taxes fussent compensées par des dons équivalents, ou même dépassant la somme apportée3. Le contribuable ou son messager devait être hébergé lorsqu'il arrivait ehez le seigneur. Dans quelques pays, on lui donnait un habillement complet, quelquefois même on le récréait par la musique ou la
1 Voy. GRIMM, Weislhümer, t. I, p. 321, 414, 717, 799; t. II, p. 525. * Voy. Maure«, t. III, p. 309, 320. — Grimm, Recht sait er (humer, p. 354. 1 Id., p. 395.