HABITATIONS DES CULTIVATEURS
comme fort importantes; elles avaient souvent lieu bannières déployées, tambours et fifres en tête, et constituaient en même temps des actes religieux. Un autel était construit sur la limite du communal, l'Évangile y était lu, puis le curé du village bénissait les champs '. Dans les communes seigneuriales ou mixtes où des biens seigneuriaux étaient mêlés à ceux des paysans, des délégués du seigneur devaient prendre part à la procession. Les champs appartenant aux particuliers, prairies, jardins, vignes ou bois, é'aient aussi surveillés et protégés, et la plupart du temps entourés de haies. Toute rupture de haie était sévèrement punie. La partie habitée du village était en général entourée d'une haie, d'un fossé ou d'une simple muraille \
Le mode de construction des maisons de paysans variait, comme les costumes, suivant les diverses races et les différentes contrées. En Franconie, l'habitation, les étables, le hangar, la grange, tout était contenu dans une sorte de quadrilatère dont les diverses parties n'étaient point séparées par une cour, de sorte que le paysan, sans mettre le pied hors de chez lui, pouvait aisément avoir l'œil à tout. En Souabe, le villageois n'habitait pas à côté, mais au-dessus de ses étables; sa maison avait deux étages, et tout auprès, sous le même toit, se trouvait la grange. Dans les habitations des paysans de Saxe, le foyer était établi juste au milieu de la maison, et la ménagère, assise auprès, pouvait diriger toutes choses et surveiller aisément enfants, serviteurs, chevaux, vaches, cave, grenier et pièce d'habitation. La place auprès du foyer était la plus belle3; le feu était allumé tout le jour et la nuit même brillait d'une faible lueur. On ne l'étei gnait jamais, si ce n'est le jour de la mort du maitre, selon l'antique usage '.
L'indissoluble union du paysan et de sa demeure était symbolisée par l'enseigne qu'il y attachait, et qui était une sorte de témoignage parlant. La charrue, la faucille, la gerbe , le noyau peint ou sculpté sur la porte du cultivateur semblaient dire à tous les passants que le maître de la maison était fier de son travail, qu'il y mettait sa gloire.
1 Maurer, Introduction, p. 73, 325. — Dorfverfassung, t. II, p. G-10. — Voyez aussi l'ordonnance villageoise d'Ingersheim (1484), dans Mone, Zeitschrift, t. I, p. 12.
* Maurer, Introduction, p. 37-39, 220-223. — Dorf Verfassung, t. I, p. 32-33, 357. — NORDHoFF, Hotz und Steinbau Westfalens, fol 125.
5 Voyez Mone. Zeitschrift, t. V, p. 130-131. — Sur les maisons de paysans en Saxe, voyez Nordhoff, Holz und Steinbau Westfalens, p. 12-2ti. — Sur les maisons des p.iysans d'OMiaforiick, voy. J. Moser, Patriotische Phantasien, t. III, p. 143-145.
* Tout ceci est en ore en usage aujourd'hui dans le-> riches familles de paysans d'Oldenbourg et dans le Schleswig. Voyez Rieui., Familie, p. 213.
« Le vrai cultivateur, dit le Livre des grains, plantes et arbres, ne met rien au-dessus de sa maison, rien ne lui est plus cher que sa femme, son enfant, et tout son petit peuple. 11 tient le travail en grand honneur, et se regarde comme en possession de la plus belle profession de ce monde, car Dieu lui-même Ta instituée dans le paradis '. »
Aussi la chanson populaire disait-elle :
Le chevalier a dit au laboureur : « Je suis sorti d'une race illustre! » Le laboureur lui a répondu : » Je cultive le blé, j'ai, selon moi, un sort bien plus agréable que le tien! Si je n'étais cultivateur, tu ne jouirais pas longtemps de ta noblesse! C'est moi qui te nourris avec le fer de ma charrue! Je n'attache aucune importance a ton faste; j'ai mon droit de paysan, il me semble bien supérieur. A quoi te servent tes tournois et tes danses? Je n'y vois rien qui puisse te rendre plus fier, au lieu que mon rude labeur supporte le monde 2! »
Les travaux des cultivateurs étaient étroitement associés à l'administration communale, qui réunissait toutes les familles d'un village dans une association bien organisée, où les devoirs et droits de chacun étaient clairement déterminés. Tout membre de la commune était appelé à participer au maintien de la paix et de la justice, et à donner son avis dans les jugements et sentences judiciaires. Eu toutes circonstances concernant les intérêts du village, il exerçait un droit de vote. Quand il survenait des querelles, des débats, le principe : « Tous pour un, un pour tous », faisait loi *, et cette fraternité bien cimentée, fondée sur les simulitudes du travail et de l'établissement agraire, constituait cette association rurale que le paysan estimait être la meilleure, et qu'il préférait à tout.
Les villageois bien constitués en droit, colons et hommes libres, choisissaient des maires, des présidents, des conseillers communaux. Ceux-ci avaient le droit de décider non-seulement sur l'emploi du
1 Dans l'opuscule intitulé : De regimlne rusiùorum, Rolewinck dit, pafje 8 : • Dignitas ruslicana est defendtnda et hoc tri/ilicilcr : Primo quia a Deo est instituta, secundo quia a natura est principaliter intenta, tertio quia a celeberrimis riris est plurimum approbala et muttipLciter prioilerjiala. ■ Selon lui, les paysans sont appelés ad dignitiimum mil r oinnia mecltanica officium.
» UHLANO, t. I, p. 337.
a Voy. Gieuke, GcnossenschaJ "tsrcchl, t. II, p. 210-300.
DIVERS MODES DK Cü I. TU II E. 28 f
communal, mais encore sur l'exploifaiion des terrains appartenant aux particuliers. Dans les questions intéressant toute la commune, l'axiome de la loi saxonne : « La minorité ne pourra s'opposer à ce que le maire aura décidé avec l'assentiment de tous >«, était encore mis en pratique à la fin du moyen âge, pour tout ce qui regardait les intérêts communs.
Quant à l'aménagement du terrain, on avait naturellement égard aux qualités particulières du sol. Le système des trois assolements, généralement employé pour le communal, était presque partout mis en usage. On ensemençait un champ de trois manières alternées : d'abord de grains d'hiver, puis de blé d'été; enfin le champ, labouré seulement à la surface, restait en jachère, afin que les sucs nourrissants, dépensés par les récoltes précédentes, pussent se reconstituer de nouveau dans les molécules, par la pulvérisation des parcelles de pierre et de roche, et par la décomposition des résidus organiques. Dans beaucoup de localités, on commença dès le quinzième siècle à tirer parti des champs restés en jachère ' en y ensemençant ce qu'on appelait « grains de jachères », consistant surtout en vesces et en pois. Dans toute la haute Allemagne et jusqu'au bas Rhin, on voit, à côté de» champs de culture propremeut dits, des champs particuliers spéciaux, composés des meilleures terres, champs qui jamais n'étaient mis en jachère, et servaient à la culture des légume«, des plantes utiles, du chanvre et du lin. Dans les pays montagneux de l'Allemagne du Sud et sur les rivages de la mer du Nord, la culture des prairies prédominait*. On alternait dans les mêmes terrains la culture du blé et du foin dans un ordre déterminé d'avauce. Dans quelques contrées du bas Rhin tous les champs étaient ensemencés chaque année 3.
Presque toujours l'administration communale décidait sur les modes de culture, fixait le temps des semailles, prescrivait: pour les terres les années de production ou de repos, établissait des règlements précis sur l'élevage des bestiaux, l'irrigation des prairies et l'aménagement des forêts. Aucun produit du communal, bois, paille, foin, fourrage quelconque, nulle matière première et nul objet fabriqué ne pouvaient, sans l'autorisation de la commune, être transportés hors du village.
L'agronomie et l'économie forestière, qui la touche de si près, firent, vers la fin du moyen âge, des progrès incontestables. En
1 LOBE, Gesch. der Altenburgischen Landwirlhschafl, p. 27.
1 Voy. Mone, Zeitschrift, t. V, p. 259-2(>0.
5 Cette manière d'alterner les semailles des céréales venait vraisemblablement de Flandre, où, dès le commencement dn seizième siècle, les champs furent cultivés a peu près comme aujourd'hui. Voy. Koscuer, Ackerbau, p. 94, noie 7. — Voy. aussi PeeTz, Vom Acherbau, fol. 2G6.
général, le système d'élaguer les forêts en faisant dans tout le bois des coupes irrégulières, opérées d'après l'âge, l'espèce ou le groupement des arbres, dominait encore; cependant on trouve déjà des règlements forestiers où les coupes de bois sont organisées d'après une méthode fixe divisant les arbres dans tout l'espace de la forêt en catégories d'âge. Ainsi une ordonnance d'Oberwittenthür (1472) prescrit « de déterminer les coupes de chaque année de manière à faire le moins de tort possible à la forêt ' ». Les arrêtés réglant l'exploitation des forêts, dans les pays frontières du Rhin, remontent à une époque plus ancienne encore2. On apportait beaucoup de soin au renouvellement des arbres abattus ou trop vieux. Ils étaient promptement remplacés par de nouvelles plantations correspondant le mieux possible aux intérêts de l'économie forestière de ce temps. La culture des plants de chênes et de hêtres qui servaient à l'engraissement des porcs avait une importance capitale, à cause de la si grande place qu'avait à cette époque la chair de ces animaux dans l'alimentai ion ; aussi lui donnail-on des soins tout particuliers. L'art de cultiver les pépinières de chênes, même avant le seizième siècle, avait subi des réformes auxquelles les temps modernes ont eu peu de chose à ajouter. On ensemençait d'abord les champs avec des glands; plus tard on transplantait les jeunes planiations dans des pépinières entourées de haies3. Pour donner une idée de l'importance qu'avait alors l'élevage des porcs, cilons un seul exemple. Dans la forêt de Lusshart, entre Bruchsal et Philippsbourg, trente-cinq mille porcs, appartenant aux sujets de l'archevêque de Spire, et huit mille autres, appartenant à l'électeur palalin, venaient à la glandée. En outre, de grands troupeaux de porcs étaient amenés par ceux qui possédaient quelque droit sur la forêt *.
De nombreuses ordonnances forestières règlent, à partir de la seconde moitié du quinzième siècle, l'aménagement des forêts5; mais, lorsqu'elles émanent des seigneurs fonciers ou des princes souverains, elles sont souvent associées à des lois de chasse barbares. Ces lois devinrent plus tard un des principaux mobiles de la guerre qui éclata entre seigneurs et paysans, à propos des droits forestiers.
1 Grimm, Weisthûmer, t. I, p. 127.
* Voyez BERNHARDT, Gesch. des Waldeigenthums, t. I, p. 166-167.
5 Bernhardt, t. I, p. 169.
1 MONE, Zeitschrift, t. VIII, p. 133.
5 Voy. RÖSCHER, Ackerbau, p. 632. — Fraass, Landbau und Forsltvissrnschafl , p. 496-501.