BIEN-ETRE DES PAYSANS
nant contraste avec la lamentable situation où ils se trouvèrent plus tard réduits.
« En Poméranie et dans l'île de Rügen », écrit Kanzow, « les paysans sont riches; ils ne portent que des vêtements anglais et d'autres habillements coûteux, semblables à ceux que portaient autrefois la noblesse et les bourgeois aisés '. »
Les paysans d'Altcnbourg portaient des bonnets de fourrure en peau d'ours, des chaînes de corail où étaient suspendues des pièces d'or et des rubans de soie, objet de luxe alors très -dispendieux -.
Werner Rolewinck met cette parole dans la bouche des nobles westphaliens : « On prête maintenant plus facilement à un paysan qu'à dix d'entre nous, et le cultivateur capitalise comme il veut3. »
Les paysans qui se rendirent par milliers, en 1497, auprès du nouveau prophète populaire surnommé par eux le « trompette de Psildashausen » avaient de l'argent en quantité, des joyaux, des habits précieux; ce fait prouve l'heureuse condition des paysans de l'Allemagne du Nordet de l'Allemagne centrale. En un seul jour, s'il faut en croire le chroniqueur Stolle, il y aurait eu à ÎNiklashausen soixante-dix mille paysans réunis, dont la plupart apportaient des cierges tellement gros que trois ou quatre hommes pouvaient à peine en porter un. Le prédicateur tonna contre les vaines parures, les colliers précieux, les vêtements de soie et les souliers pointus, et son zèle nous permet d'apprécier la richesse des paysans d'alors *.
Wimpheling dit à propos des populations rurales de l'Alsace : « Le bien-être a rendu orgueilleux et voluptueux les paysans de notre pays et de bien d'autres contrées d'Allemagne; je connais des villageois qui font tant de dépenses aux noces de leurs fils et de leurs filles, ou bien à l'occasion des baptêmes, qu'on pourrait acheter avec l'argent qu'ils prodiguent une maison, un champ, et par-dessus le marché une petite vigne. Ils dépensent des sommes ridicules pour la nourriture et le vêtement, et boivent des vins recherchés 5. »
Ce que nous savons des fêtes patronales et des noces en Franconie atteste, parmi les cultivateurs, le même bien-être matériel6.
Unrest, dans sa Chronique autrichienne (1498), dit des paysans de Carinthie : « Personne ne gagne plus d'argent qu'eux; on les
1 KANSOW, t. II, p. 400-407.
2Voy. Langethal, t. III, p. 201.
3 De laude Saxon irr, p. 22 i.
4 Voy. BARACK, Hans Böhm und die Wallfahrt nach .Vtklashausen, p. C et 25. — MONE, Zeitschrift, t. XIX, p. 12-22.
5 A la fin de l'écrit : De arte impressoria.
6 BENSEN, Bauernkrieg in Ostfranken, p. 89.
reconnaît facilement à ce qu'ils portent de plus beaux habits et boivent de meilleur vin que leurs seigneurs l. »
Aussi la diète de Lindau (1497), et beaucoup d'autres qui lui sont postérieures, rendent-elles des ordonnances spéciales défendant aux v< villageois, aux ouvriers des villes et des campagnes, de porter du drap coûtant plus d'un demi-florin l'aune ». L'or, les perles, le velours, la soie,. les robes tailladées leur sont interdits, ainsi qu'à leurs femmes et à leurs enfants2.
Il n'était pas rare qu'une « cuisiue succulente » correspondit à ces riches vêtements : >< Le paysan travaille, est-il dit dans le Livre des grains, mais aussi d a une nourriture excellente; il mange de la viande de toute sorte, du poisson, du pain et des fruits en abondance; il boit souvent du vin avec excès, ce dont jene puis le louer; mais sauf cela, sa table est réputée pour la plus saine3. »
« Du temps démon père, simple villageois de Souabe », rapporte le trop réaliste écrivain Henri Müller, « on se nourrissait tout autrement que maintenant; on avaittous lesjours de la viande; les mets étaient abondants. Lesjours de fêle et de kermesse, les tables crevaient littéralement sous le poids des mets. On engouffrait alors le vin comme si c'eût été de l'eau; on se gorgeait de mangeaille, et l'on emportait encore avec soi tout ce que l'on voulait, tant la richesse et l'abondance étaient générales. Mais aujourd'hui tout a bien changé! Les temps sont durs, tout est coûteux. La nourriture des paysans les plus à leur aise est bien inférieure à celle des journaliers et des serviteurs d'autrefois4. »
1 Unrf.st, p. 631-642. — Sur le bien-être des paysans dans les duchés autrichiens et dans le Tyrol, voy. Buchholtz, Ferdinand der Erste, t. VIII, p. 50, 53, 313, 3;6. — Le poëte autrichien Uelbling parle avec une certaine amertumede la richesse des paysans et dit que « selon lui, les paysans sont les seuls hommes libres de l'Autriche ». P. 421.
2 Neue Sammlung der Reichsabschiede, t. II, p. 31. — Voy. t. Il, p. 47, 79. — Mascher cite un document du quinzième siècle, dans lequel il est dit: « On voit rarement dans les champs un cultivateur au travail qui n'ait sur la tête un bonnet de grand prix, valant plus que tout le reste de l'habillement du sire. Les autres (c'est-à-dire les nobles et les bourgeois) portent presque tous de la soie, de la toile fine, de l'or, de l'argent, du drap fin et des souliers à la poulaine. Il n'y a du reste aucune différence entre les bourgeois, les ouvriers et les paysans. « La gloutonnerie et les excès de boisson des paysans sont fréquemment raillés dans les chansons populaires. Voyez Uhland, t. I, p. 646, 651- 653# voy. Thomas MUKNEU, Narrenbeschwörung, p. 224-226. — Seeber, fol. 425.
3 Page 17. Rolewinck adresse cet avertissement aux paysans dans son écrit De regimine rmlicorum, fol. 39 : « Sit mensa pro quotidiano victu de cibis substantiosiset simpliciter preparatis, non delicatis... Cibussimplex et substantiosus ac unifonnis naluram roborat, sanitatem conservât, et ad laborandum corpus aplat et bene in stomacho durât. Delicie vero ac crebre epularum variationes naturam indammant et dissipant ac plures egriludines introducunt. »
* Curieuse Nachrichten, p. 19. — Sur la décadence de l'agriculture, voy. Peetz, fol. 346.