DROIT AU TRAVAIL, CORPORATIONS
manière que chaque méfier y fût exercé, et, tant qu'on n'avait pas obtenu ce résultat, on attirait des villes étrangères, en leur garantissant des avantages particuliers, les ouvriers qui faisaient défaut. En même temps, afin que les artisans fussent assurés de pouvoir gagner leur vie, on obligeait les citoyens à ne faire leurs commandes et leurs achats que dans la ville. Les artisans jouissaient donc du monopole comme d'un droit acquis, et la vente de leurs produits leur était garantie. Ils avaient droit au travail; le travail était pour eux une propriété stable et, comme des biens-fonds, leur assurait des bénéfices certains. Aussi leurs privilèges devaient-ils être respectés de tous.
Le droit au travail était concédé aux artisans « de par Dieu et de par l'autorité », et le travail était considéré comme une fonction que Dieu et l'autorité confiaient à l'artisan dans l'intérêt général, et pour le bien de tous.
Les magistrats civils, responsables de la juste distribution du travail, donnaient, pour ainsi dire, l'investiture aux différents groupes d'artisans, et ceux-ci formaient à l'intérieur de la commune urbaine des sociétés particulières, reliées les unes aux autres et pourtant indépendantes1.
Les premières en date comme les plus considérées de ces corpora-
1 La question si souvent soulevée de l'origine des corporations a été traitée à fond par W. Stieda, clans le Jahrb. fur Nationalökonomie d'HiLDEBUAND, 14» année, vol. II. p. 1-163 Iéna, 1876). Voy. aussi sur le même sujet Schmou.er, Strassburg zur Zeit der Zunftkämpfe, p. 4-12. « Dans l'histoire du système corporatif en Allemagne, nous pouvons suivre jusqu'au seizième siècle un mouvement progressif non interrompu. • (P. 66.) " L'esprit de corporation et d'association, dit VON Lan'CIZOLLE {Grundzüge der Geschichte des deutschen Städlciresen , p. 73), s'était presque universellement répandu et, revêtant mille formes et expressions diverses, était parvenu, comme on le voit encore de nos jours en Angleterre, à répondre par son organisation bien entendue à toutes les exigences de la vie sociale. Il se fait jour dans toutes les conditions, pénètre dans le domaine religieux et dans les intérêts temporels, et partout nous le retrouvons semblable à lui-même, bien qu'appliqué à des objets différents. Le système corporatif ne reposait pas sur des chiffres sans vie ni sur des convenances de lieux. Son point de départ comme son aliment, c'étaient des relations réelles, vivantes, des vues et des besoins communs. Le système féodal et l'esprit d'association en formaient les deux principales assises. Sous ces deux aspects, il fonda, au moyen âge, une vie publique pleine d'activité et d'animation. Il est vrai que cette vie publique n'était pas celle que rêvent souvent et voudraient voir réalisée nos politiques modernes, vie où l'individu ne doit pas être considéré comme un membre vivant, organique et indépendant d'un grand ensemble, mais comme un simple chiffre, un pur atome; vie où ce qu'on a appelé les états dans l'État, c'est-à-dire de vivants organes formant en se groupant une société bien régie, sont réputés comme incompatibles avec l'idée de l'unité nationale. Non, rien de tout cela au moyen âge, et pourtant, l'unité n'y fait point défaut. » Lancizolle constate que ce fut dans les derniers siècles du moyen âge que le système d'association produisit ses plus heureux fruits. ■ L'histoire des quatorzième et quinzième siècles, écrit Sciiön- BERG (Zur wirthschaftlichen Bedeutung des Zunftwesen im Mittelalter,) p. 51-52, 77,
tions paraissent avoir été formées presque partout par les tisserands de toile et de laine. A Ulm, vers la fin du quinzième siècle, on comptait tant de tisserands de toile qu'en une seule année, deux cent mille pièces, tant de toile que de demi-toile, furent confectionnées '.
A Augsbourg, en 1466, dix-sept cent trente-quatre tisserands étaient employés, et le nombre en augmentait d'année en année 2. Dans les grandes villes, les tisserands de toile et de laine formaient ordinairement deux corporations distinctes. Les tisserands de laine se divisaient encore en deux catégories : les uns préparaient la fine laine flamande et italienne, les autres la grosse laine du pays. Les fabricants de drap se divisaient aussi fréquemment, vers le milieu du seizième siècle, en tondeurs et fabricants proprement dits. A Nuremberg, les tisserands habitaient un quartier spécial; là se trouvaient les logements et les ateliers servant aux différents ouvriers de la profession (tondeurs de laine, peigneurs, foulons, rattacheurs, étendeurs, etc.), les métiers, les magasins, la maison de corporation et la buvette. « Dans beaucoup de villes de la Westphalie », écrivait Wimpheling, « le métier touche au métier; il est difficile d'évaluer les centaines de mille pièces que les corporations préparent chaque mois. Les tisserands sont partout aussi laborieux qu'habiles, et trèsconsidérés de leurs concitoyens 3. »
témoigne d'un élan industriel et d'un état de bien-être parmi les ouvriers que nous ne trouvons à ce degré dans aucune autre période de notre histoire. Il est temps que le voile qui recouvre encore le véritable état de l'économie à cette époque soit déchiré, et que les jugements aussi indignes qu'inexacts qui ont été portés sur les ouvriers allemands du moyen âge cessent de se produire. En vérité, quant à ce qui concerne la dignité du travail et ses résultats, quant aux devoirs moraux qui, dans l'économie d'une nation, incombent à ceux qui possèdent davantage et qui sont mieux partagés sous le rapport des dons intellectuels, les prôneurs du temps actuel ont beaucoup à apprendre, dans leur propre intérêt et dans celui de tous. Ceux qui considèrent l'égoïsme de l'individu comme le puissant levier de la prospérité d'un Etat, ceux qui parlent sans cesse de la vraie nature de l'homme historique et des expériences de la vie, pourront précisément apprendre en étudiant l'organisation corporative du moyen âge combien peu Y homme historique justifie de si fausses conclusions. » « Si aujourd'hui, en Allemagne et en France, et cela presque simultanément, l'idée de rétablir les associations ouvrières tend à se produire sous de nouvelles formes (en deux pays où leur développement fut si peu semblable), ce fait prouve certainement en faveur du système dont nous parlons; et si dans les diverses classes de la société les intolérables abus du libre échange continuent à grandir, on ne voit pas qu'il puisse être apporté d'autre remède au régime oppressif qui nous menace que le retour au système d'association. » (Stieda, p. 128.)
1 Voy. IIildebkand, Jahrb. für Nationalökonomie, 7° année, vol. II, p. 228-229. — Sciimollf.r, Slrassburger Tücher und IVcberzunft, p. 519.
2 llEKFiERGER, Augsburg und seine frühere Industrie. A Augsbourg, on comptait quatorze teintureries aux abords de la ville et davantage encore à l'intérieur.
SCHMOLLEH, p. 519.
3 A la fin du manuscrit : De arte impressoria.