LES PAPES ET LES JUIFS
l'évéque Etienne de Brandebourg s'élève avec la plus vive indignation contre un pareil procédé : « Les princes blessent la justice », dit-il, « lorsque, mus par une avarice inouïe, sans cause légitime, ils dépouillent les Juifs de tout ce qu'ils possèdent, les jettent en prison, les mettent à mort, ou refusent, par cupidité, de leur restituer les biens qu'ils leur ont ravis1. »
« Ce ne sont ni des persécutions violentes ni des représailles opposées à l'esprit chrétien qui nous débarrasseront de la plaie des Juifs », dit Trithème. « 11 faut avant tout leur retirer les moyens de se livrer à l'usure, de pratiquer leurs honteuses tromperies, et les occuper à des travaux utiles aux champs ou dans les ateliers. Voilà quel est le devoir de l'autorité; elle est également tenue de veiller, après avoir équitablement fixé les droits de chacun, à ce que les Juifs restituent aux chrétiens* l'argent et les biens dont ils les ont injustement dépouillés3. » « Les Juifs », demande Geiler de Kaisersberg, « sont-ils au-dessus des chrétiens? Pourquoi donc ne veulent-ils pas travailler de leurs mains? Ne sont-ils pas soumis comme nous au commandement de Dieu, qui a dit expressément : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front? Or pratiquer l'usure n'est pas travailler; c'est exploiter les autres en restant oisifs*. » Jean Busch était aussi d'avis que les Juifs renonçassent à l'usure et s'adonnassent aussi bien que les chrétiens aux travaux de l'agriculture, à l'industrie, au soin des jardins, ou bien à des services publics moindres encore, comme par exemple au nettoyage des rues 5. Gabriel Biel pensait que les Juifs devaient être entièrement exclus du commerce des hommes, parce que leurs richesses ne provenaient ni du travail ni de l'industrie, mais de l'usure6.
Les Dominicains, plus que tout autre Ordre religieux, avaient pris à tâche d'inculquer au peuple l'obligation morale du travail. Aussi condamnaient-ils sévèrement l'usure, pratiquée soit par les Juifs, soit parles chrétiens, et la taxaient-ils de grave péché. « Leur zèle les faisait détester », rapporte Trithème, « non-seulement des Juifs, mais de tant d'habitants de nos villes, chrétiens de nom seulement, et qui sont de tout aussi grands usuriers que les Juifs7. »
1 K.LODEN', Zur Geschichte der Marienverchrung in der Mark Brandenburg, p. 122.
*En 1512, le synode de Ratisbonne ordonne ce qui suit : « Judœos ad remittendas Christianis usuras per principes et potestates compelli pra-cipimus saeculares. » Hartzheim, t. VI, p. 106. Sur les dispositions prises par d'autres synodes, voy. Neumann, p. 328-329.
J De Judœis, p. 19.
* Voy. Über Judenicuchcr und Schinderey (Allgsboui'fJ, 1739), p. 41. 'Busciiius, p. 818.
8 Voy. J. Falke, dans Muller, Zeitschrift für Deutsche Cultur Geschichte (1874), p. 167-200. — COUTZBN, Gesch. der volkswirthscha/llicken Literatur, p. 164. 7 De Judœis, p. 20.
« La haine contre les Juifs est si générale en Allemagne », écrit Pierre de Froissart en 1497, « que les gens les plus calmes sont hors d'eux-mêmes dès que la conversation se met sur leur usure. Je ne serais pas étonné si tout à coup une persécution sanglante éclatait contre eux dans tous les pays à la fois. Ils ont déjà été expulsés violemment de bien des villes1. »
Les Juifs, pour cause d'usure, sont chassés de Saxe en 1432; de Spire et de Zurich en 1435; de Mayence en 1438 2; d'Augsbourg en 1439. A Constance et plusieurs villes du voisinage ils sont jetés en prison (1446). En 1450, le duc Louis le Riche les expulse de la Bavière, lis sont chassés delà ville épiscopale de Wurzbourgen 1453; de Brunn et d'Olmütz en 1454; de Schneidnitz en 1757; d'Erfurt en 1458; de Neisse en 1468; de l'archevêché de Mayence en 1470. En 1476 le conseil d'Helbronn prend contre eux l'arrêté suivant : « A cause du grand tort que l'usure fait à notre ville, il ne sera plus permis à aucun Juif d'y entrer; le petit nombre de ceux qui y seront tolérés devra renoncer à toute usure. » « Aucun bourgeois, aucun paysan », dit une ordonnance postérieure, « ne pourra contracter une obligation quelconque envers un Juif. Si un Juif veut passer par Heilbronn, il faut qu'il soit accompagné d'un sergent 3. » A Wurzbourg, où les Juifs avaient reparu malgré les ordonnances, on les expulse une seconde fois (1498). Ils sont chassés de Genève en 1490; de Glatz en Thurgovie en 1491 ; du Mecklembourg et de la Poméranie (où ils étaient en très-grand nombre et avaient su pénétrer dans tous les recoins et jusque dans les petits villages) en 1492; du diocèse de Magdebourg en 1493 ; de Styrie, de Carinlhie et de la Carniole en 1496; du diocèse de Salzbourg et du Wurtemberg en 1498 *. La même année, Maximilien les fait expulser complètement de Nuremberg à la requête du conseil de la ville. « Leur nombre », au dire des échevins, « s'était beaucoup trop accru; sous prétexte de prêts, ils se livraient à un trafic usuraire dangereux et détestable. Beaucoup d'honorables bourgeois, trompés par leurs ruses, s'étaient tellement endettés, qu'ils se voyaient menacés dans leur honneur privé et dans leurs moyens d'existence. Pour ces causes, les Juifs sont invités à quitter
1 Lettre 21. Sur les persécutions contre les Juifs, inspirées non par des motifs religieux, mais par des raisons sociales et politiques, voy. OElsner, p. 64.
s Voy. Stobbe, p. 192-193. En 1431, trois mille paysans se rendirent à Worms, demandant que les Juifs leur fussent livrés. Bezold, Bauernstand, p. 131. En 1448, Hans von Glogau chasse les Juifs de sa ville « parce qu'il les regarde comme les ennemis du bien public, et la cause de la ruine des pauvres gens ». OElsner, p. 05. Jean Capistraoo prêchait avec zèle contre l'usure juive. Son compagnon raconte que les Juifs tremblaient au seul énoncé de son nom. OElsner, p. 91.
3 Jager, Heilbronn, t. I, p. 260, 302.
* Voy. Stobbe, p. 292. — Voy. Kantzow, t. II, p. 221.