‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 203 sur 630 · JUIFS CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

JUIFS CHRÉTIENS

manière de faire hausser les prix, n'aient exercé dans l'Empire un pouvoir oppressif, et qu'ils n'aient une lourde responsabilité dans les troubles funestes qui se produisirent plus tard dans l'ordre social.

Ces « compagnies commerciales » s'entendaient entre elles à de certains moments pour exploiter une branche spéciale de commerce. Les bénéfices obtenus étaient ensuite divisés entre tous les associés, dans la mesure plus ou moins grande des sommes exposées pour l'entreprise. Les efforts tentés par ces sociétés pour accaparer sur le marché allemand le commerce de toutes les marchandises importées de l'étranger avaient été singulièrement secondés par les relations maritimes, devenues bien plus directes, entre les Indes et l'Europe, et parla translation à Lisbonne de la principale voie du commerce des épices. Autrefois, les marchands, disposant de capitaux bien moins considérables, faisaient leurs acquisitions à Venise, à Gènes, villes relativement voisines; au lieu que pour arriver à Lisbonne, la route à travers la France et l'Espagne était beaucoup plus longue; le retour dispendieux rendait les achats plus difficiles et nécessitait à Anvers et à Lisbonne la présence de facteurs spéciaux; aussi peu à peu le commerce des épices tomba-t-il entièrement entre les mains des grandes sociétés particulières, qui fixèrent et haussèrent les prix selon leur bon plaisir.

Mais ces sociétés ne restreignaient pas leurs vastes entreprises au commerce des épices , elles s'entendaient aussi pour accaparer et faire hausser les prix de toutes espèces de produits. On pourrait presque dire qu'elles devinrent les compagnies générales de l'exploitation du peuple. Elles accaparaient les récoltes encore sur pied. Aussi Geiler de Kaisersberg leur reproche-t-il de duper le peuple, et de le gruger plus encore que ne l'avaient jamais fait les Juifs. « Non-seulement », dit-il, « les gros marchands tirent profit des marchandises venues de l'étranger et dont on pourrait aisément se passer, mais ils s'emparent de la vente des denrées de première nécessité, comme le blé, la viande, le vin, etc. Ils pressurent le peuple, exigent des prix que fixe leur cupidité rapace, et se nourrissent de l'amer travail des pauvres. » « Ceux qui sucent notre sang », dit-il en un autre endroit, « les accapareurs de blé et de vin, sont les ennemis du bien public; nous devrions nous lever en masse pour les chasser de nos communes comme on chasse les loups. Ils sont hais de Dieu et des hommes, parce qu'ils ne craignent ni les hommes ni Dieu. Ils affament le peuple par renchérissement des denrées et causent la ruine des pauvres gens J. »

Christophe Kuppener, professeur de droit à l'Université de Leipzig,

1 Schinderey und Judenwuchcr , p. 42. — Xarrentchiff, p. 195.

animé du même zèle (1508), reproche aux autorités de manquer à leur devoir en ne supposant pas aux riches négociants, aux grandes compagnies commerciales : « Les accapareurs qui ont en main de gros capitaux », dit-il, « postent leurs agents à Venise, en Russie, en Prusse, et lorsqu'ils apprennent qu'une marchandise est chère, quelle monte, ils rachètent en masse, afin de pouvoir la revendre ensuite au prix qui leur convient. Une telle manière d'agir ne devrait pas être tolérée dans nos pays et nos villes. Elle est coupable, elle nuit gravement à l'intérêt commun, elle est en contradiction avec la loi naturelle. Les princes et gouvernants ne devraient pas souffrir de pareils agissements. Ils sont tenus d'avoir égard à l'intérêt général et ne doivent pas accorder de privilèges aux particuliers l. »

« Tout le monde sait, et la chose est passée en proverbe », dit Kilian Leib, « que certains marchands font impunément dans l'intérieur de nos villes et dans leurs maisons privées ce que faisaient autrefois les chevaliers pillards 2 au péril de leur vie : ils dépouillent les gens de leurs biens, et cela sans courir aucun risque 3. »

Ce n'est qu'en 1512, à la diète de Cologne, que l'autorité impériale se décide enfin à sévir contre les sociétés commerciales. Nous lisons dans un arrêt rendu à cette date par les États : « Depuis quelques années il s'est établi dans l'Empire de grandes compagnies mar-

1 Vov. Neumann, Gesch. des Wuchers, p. 591-592. — Muther, Aus dem Universitätshben, p. 156-166. « Trop souvent les princes et ceux qui gouvernent sont secrètement associés aux grands financiers: ils tirent un grand profit personnel en argent et en joyaux des riches accapareurs et hommes d'argent. Voilà pourquoi ils font comme s'ils ne voyaient rien de ce qu'ils devraient voir dans l'intérêt du peuple », dit Y Exhortation chrétienne, p. 17. Voyez aussi Ansehlm, t. II, p. 113. En France, on trouve sous le roi Charles VII le premier exemple d'un grand financier et accapareur devenu ministre des finances : il s'appelait Jacques Cœur et était marchand à Bourges. Matthieu de Coucy, historien contemporain, dit de lui : « Le Roi avait dans son royaume un homme de basse naissance qui, par son habileté , son expérience et ses soins, parvint à être à la tête d'un commerce considérable de marchandises précieuses; en même temps il était argentier du Roi. Il avait sous lui beaucoup de caissiers et de facteurs qui trafiquaient ses marchandises dans tous les pays et royaumes de la chrétienté. Sur la mer, il entretenait à ses frais plusieurs grands navires qui, grâce aux autorisations du sultan et des Turcs, étaient libres de tout impôt maritime et allaient débarquer dans le Levant, l'Egypte, la Barbarie, les plus belles et les plus riches marchandises; Jacques Cœur se faisait rapporter d'Orient des étoffes d'or et d'argent, des toiles de soie de toutes sortes et de toutes couleurs, des fourrures de martre et de putois, outre bien d'autres marchandises de prix telles qu'on peut s'en procurer dans ces pays. Il les faisait ensuite vendre à la cour, dans les principales villes du royaume et dans tous les ports étrangers. Il avait au moins trois ou quatre cents facteurs à ses gages, et, à lui tout seul, gagnait annuellement plus que tous les autres marchands et commerçants réunie du royaume. Au moment de la conquête de la Norman lie (1449), il prêta au Roi plusieurs millions. » Il mourut persécuté et proscrit à Famagousta. Voy. Kisselbach, Gang des Welthandels, p. 231-232.

s Quod pridem Franconum sequiles latrunculi capitis faciebant periculo.

* Voy. ArÉTIN, Beitragen zur Geschichte und Literatur, t. VII, p. 650-651.

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