‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 237 sur 630 · PRÉLÈVEMENTS D'IMPOTS FAVORISÉS PAR LES JURISTES · texte numérisé non relu

PRÉLÈVEMENTS D'IMPOTS FAVORISÉS PAR LES JURISTES

princes conservent dans leurs propres États aussi peu d'autorité que possible. » Les juristes, en effet, grâce à leur habile manière de tourner les choses, à leurs scribes, à leurs paperasses, à leurs formules diffuses et interminables, avaient l'art de rendre la participation aux affaires difficile et rebutante à leurs maîtres1; aussi l'extension de la puissance souveraine tourna-t-elle, peu à peu, moins au profit des princes qu'à celui de leurs chargés d'affaires. La hiérarchie des agents princiers, exploitant le peuple et mettant les citoyens en tutelle, prit dès le seizième siècle un développement considérable.

L'oppression que les nouveaux impôts faisaient peser sur le pays se rattachait tellement dans la pensée populaire à l'influence des juristes que Trithème cite le dicton suivant comme déjà fort en usage de son temps : « Tel docteur n'a pas achevé ses études de droit, car il n'a pas encore inventé un nouvel impôt 2. » « Les juristes des cours princières », dit Wimpheling dans son Apologie delà société chrétienne, « sucent le sang du peuple, imaginent sans cesse de nouvelles taxes et s'imaginent dissimuler l'odieux de leurs procédés en disant : « Il faut dompter l'orgueil des paysans! il faut émonder la fortune des moines et des prêtres! Elle ne doit pas croître démesurément, comme ces plantes qui envahissent tout et deviennent monstrueuses! » — « Au conseil, ils approuvent tout ce qui flatte les fantaisies de ceux auxquels ils doivent leur pain. Si les aumônes en faveur des malheureux diminuent, si les petits sont réduits à la misère, il ne faut s'en prendre qu' à l'avidité des légistes pour les honneurs et les richesses; et si le despotisme et le farouche orgueil de tant de princes, ou plutôt de tant de tyrans, va toujours en croissant, ce sont leurs conseillers qui en sont responsables 3. » — « Les renards et les loups », dit Jean Butzbach, >< gouvernent le conseil des princes. On n'y voit que parvenus ambitieux, sans équité, sans religion. Ils n'ont ni foi ni loi, ils épuisent la richesse publique et mènent avec leurs favoris une vie de plaisirs et de prodigalité. Les grands et petits seigneurs font peser sur le peuple des taxes lourdes et injustes; ils exercent sur lui une pression inique. Tout ce qui tend à augmenter leur pouvoir leur parait légitime, et les flatteurs dont ils s'entourent les encouragent dans leurs actes coupables *. »

Ce n'était donc pas sans foudement que les étals du Wurtemberg

1 ce point a été très-bien mis en relief par Lancizollt, p. 85-86. s De Juduis, p. 18.

3 Apolotjia, rap. v.

* Tiré d'une éléyie manuscrite de Butzbach, dans la bibliothèque de Wallraf à Culojjne.

suppliaient leur duc de vouloir bien avoir l'œil « a foules ces prestations de banlieue, dons de paille, de logement, de vêtement, de salaires pour les serviteurs ducaux, dont on n'avait jamais ouï parier du temps des anciens seigneurs du Wurtemberg, et qui avaient été introduits parles légistes ». Les états regardaient les changements opérés par les docteurs comme Tune des causes de ces soulèvements de paysans connus alors sous le nom d' « émeutes du pauvre Conrad1 » . En effet, c'est sur la vie et sur la situation des paysans que l'application du droit romain et l'influence des légistes avaient eu l'action la plus funeste.

Tant qu'ils avaient été régis par le droit germanique chrétien, les paysans, bien qu'ils eussent été trop souvent victimes des désastres causés par les guerres privées, avaient joui jusque-là d'une garantie juridique réelle. Leurs charges n'étaient point lourdes, leur vie était très-supportable. Ils géraient eux-mêmes leurs biens et leurs intérêts, réglaient, selon l'ancienne coutume, les prestations et les impôts qu'ils devaient aux seigneurs fonciers, et accommodaient leurs différends dans leurs propres tribunaux. Comme les états de l'Empire participaient au gouvernement du pays et les états de chaque territoire au gouvernement de ce territoire, de même les colons d'un domaine prenaient par leurs assemblées régulières comme par leurs délibérations juridiques une part déterminée à l'administration de ce domaine. C'était une association, dont les états étaient pour ainsi dire formés par tous les membres en pleine possession de leurs droits. Les corvées et les taxes n'avaient rien d'écrasant et n'étaient, la plupart du temps, que l'indemnité due pour la possession foncière conquise ou pour la protection accordée 2.

L'introduction du droit romain bouleversa complètement cet ordre de choses. Les paysans, désormais exclus des tribunaux populaires, virent peu à peu tomber en désuétude les anciens axiomes de droit et les vieilles coutumes d'après lesquelles ils s'étaient autrefois gouvernés. Les traditions anciennes, sous toutes leurs formes, le droit non écrit, cessèrent d'obliger les individus, et l'on ne regarda plus comme légitimement établi que ce qui pouvait être prouvé pièces en main3. Les paysans se virent ainsi privés du droit qui avait jadis prêté un si utile appui aux colons comme aux hommes libres, et cessèrent d'être jugés par leurs pairs dans les tribunaux de village.

1 Voy. Stattï-ER, Gesch. des Herzogihums Wurtemberg unter den Herzogen, t. I, p. 100. — Voy. aussi noire second volume.

- Voy. Maurer, Fronhöfe, t. III, p. 349-353, et t. IV, p. 484,522.

:t Voy. Eichhorn, t. IV, p. 377, noie 2. — Voy. Stwtzing, Ulrich Zasius, p. \rtK.

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